Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Lv
De la corruption de la nature, et de l’efficace de la grace.
Seigneur, à ton image‖ il t’a plu me former :Ton souffle dans mon âme‖ a daigné l’imprimerPar un amoureux caractère ;Mais ce n’est pas assez :‖ il faut, il faut encorCette grâce, ce grand trésor,Que tu viens de montrer‖ m’être si nécessaire ;Je ne puis autrement‖ vaincre l’orgueil cachéDe ma nature pervertie,Qui faisant triompher‖ la plus foible partie,Me précipite au mal‖ et m’entraîne au péché.
Malgré moi j’y succombe,‖ et j’en sens malgré moiRégner sur tout mon cœur‖ l’impérieuse loi,Aux lois de l’esprit opposée :Esclave qu’il en est,‖ il l’aide à me trahirJusqu’à me forcer d’obéirAux sensualités‖ de la chair abusée.Je n’en saurois dompter‖ les folles passionsSans l’assistance de ta grâce,Et si tu ne répands‖ son ardente efficaceSur la malignité‖ de leurs impressions.
Oui, seigneur, il faut grâce,‖ il en faut grand secours,Il en faut grand effort‖ qui croisse tous les jours,Pour assujettir la nature :Elle qui du moment‖ qu’elle peut respirer,Sans aucun soin de s’épurer,Penche vers la révolte‖ et glisse vers l’ordure.Le péché fit sa chute‖ et sa corruption,Et depuis le premier des hommesCette tache a passé‖ dans tous tant que nous sommes,Avec tous les malheurs‖ de sa punition.
Ce chef-d’œuvre si beau‖ qui sortit de tes mains,Paré des ornements‖ si brillants et si saintsDe la justice originelle,En a si bien perdu‖ l’éclat et les vertus,Que son nom même ne sert plusQu’à nommer la nature‖ infirme et criminelle.Ce qui lui reste encor‖ de propre mouvementN’est qu’un triste amas de foiblesses,Qui n’ayant pour objet‖ que d’infâmes bassesses,Ne fait que l’abîmer‖ dans son déréglement.
Malgré tout ce désordre‖ et sa morne langueur,Il lui demeure encor‖ quelque peu de vigueur,Mais qui ne la sauroit défendre :Ce n’est du premier feu‖ qu’un rayon égaré,Une pointe mourante,‖ un trait défiguré,Une étincelle sous la cendre ;C’est enfin cette foible‖ et tremblante raison,Qu’enveloppe un épais nuage,Qui mêle tant de trouble‖ à son plus clair usage,Que souvent son remède‖ est un nouveau poison.
Elle peut discerner‖ aux dehors inégauxLe bien d’avec le mal,‖ le vrai d’avec le faux,Ce qu’elle doit aimer ou craindre ;Elle a, pour en juger,‖ quelquefois de bons yeux ;Mais pour mettre en effet‖ ce qu’elle a vu le mieux,Ses forces n’y sauroient atteindre,Et ne la font jouir‖ ni des pleines clartésQue la vérité pure inspire,Ni d’un ordre bien sain‖ dans ce qu’elle desire,Ni d’un droit absolu‖ dessus nos volontés.
De là vient, ô mon Dieu,‖ qu’en tout ce que je faisL’esprit me porte en haut,‖ et fait que je me plaisEn la loi que tu m’as prescrite :Je sais que ton précepte‖ est bon, et juste, et saint,Je sais qu’il montre à fuir‖ le vice qui l’enfreint,Et le mal qu’il faut que j’évite ;Mais une loi contraire‖ où m’asservit la chair,Forte de ma propre impuissance,Me contraint d’obéir‖ à sa concupiscencePlutôt qu’à la raison‖ qui m’en veut détacher.
Ainsi je vois souvent‖ tomber à mes côtésLes efforts languissants‖ des bonnes volontésQu’à l’effet je ne puis conduire ;Ainsi pour la vertu‖ contre les vains plaisirsJ’ai force bons propos,‖ j’ai force bons desirs,Mais qui ne peuvent rien produire.La grâce n’aidant pas‖ d’un secours assez pleinMa foiblesse et mon inconstance,Ce qui jette au-devant‖ la moindre résistanceMe fait perdre courage‖ et changer de dessein.
Vacillante clarté,‖ qui manques de pouvoir,Raison, pourquoi faut-il‖ que tu me fasses voirLa droite manière de vivre ?Pourquoi m’enseignes-tu‖ le chemin des parfaits ?Si de soi ton idée,‖ impuissante aux effets,Ne peut fournir d’aide à la suivre,Si cet infâme poids‖ de ma corruptionRabat l’effort dont tu m’élèves,Et si ces grands projets‖ que jamais tu n’achèvesNe peuvent me tirer‖ de l’imperfection ?
Sainte grâce du ciel,‖ sans qui je ne puis rien,Que tu m’es nécessaire‖ à commencer le bien,À le poursuivre, à le parfaire !Oui, seigneur, oui, mon Dieu,‖ je pourrai tout en toi,Pourvu qu’elle m’assiste‖ à régler mon emploi,Pourvu que son rayon m’éclaire.Il n’est point de mérite‖ où la grâce n’est pas ;Et tous les dons de la nature,S’ils n’en ont point l’appui,‖ ne sont qu’une impostureDont l’œil bien éclairé‖ ne peut faire de cas.
La richesse, les arts,‖ la force, la beauté,L’éloquence et l’esprit,‖ devant ta majestéNe sont d’aucun poids sans la grâce :La nature est aveugle‖ à départir ses dons,Elle en est libérale‖ aux méchants comme aux bons,Et n’y mêle rien qui ne passe ;Mais la dilection‖ que ta grâce produitEst la marque du vrai fidèle,Qu’on ne porte jamais‖ sans devenir par elleDigne de ce grand jour‖ qui n’aura point de nuit.
La grâce donne à tout‖ le rang qu’il doit tenir :Sans elle, ce n’est rien‖ de prévoir l’avenir,Et d’en prononcer les oracles ;Sans elle, c’est en vain‖ qu’on perce jusqu’aux cieux,Qu’on rend l’oreille aux sourds,‖ aux aveugles les yeux ;Ce n’est rien que tous ces miracles :L’espérance, la foi,‖ le reste des vertus,Sans la charité, sans la grâce,Pour hautes qu’elles soient,‖ tombent devant ta face,Ainsi que des épis‖ de langueur abattus.
Ô trésor que jamais‖ le monde ne comprit,Ô grâce qui répands‖ sur le pauvre d’espritDes vertus les saintes richesses,Et rends sainte à son tour‖ l’abondance des biensPar cette humilité‖ qu’en l’âme tu soutiensContre l’orgueil de nos foiblesses,Viens dès le point du jour,‖ descends, verse en mon cœurTes consolations divines,De peur qu’aride et las‖ dans ce champ plein d’épines,Il n’y demeure enfin‖ sans force et sans vigueur.
Accorde-moi ce don,‖ et j’accepte un refusDe quoi qu’osent chercher‖ les sentiments confusDe l’infirmité naturelle.Ta grâce me suffit,‖ et si je suis tenté,Battu d’afflictions,‖ trahi, persécuté,Je ne craindrai rien avec elle.J’y mets toute ma force,‖ et j’en fais tout mon bien :Elle secourt, elle conseille ;Il n’est sagesse aucune‖ à la sienne pareille,Ni pouvoir ennemi‖ qui soit égal au sien.
C’est elle qui du cœur‖ est la vive clarté,Elle qui nous instruit‖ et de la véritéEt de l’heureuse discipline ;C’est elle qui soutient‖ parmi l’oppression ;C’est elle qui nourrit‖ dans la dévotion,Et bannit tout ce qui chagrine :Elle ne souffre en l’âme‖ aucun indigne effroi,Elle en dissipe les alarmes,Et donne au saint amour‖ des soupirs et des larmes,Qu’elle-même prend soin‖ d’élever jusqu’à toi.
Sans elle je ne suis‖ qu’un arbre infortuné,Une souche inutile,‖ un tronc déraciné,Qui n’est bon qu’à jeter aux flammes.Ô grand Dieu, dont la main‖ nous prête un tel secours,Fais-moi donc prévenir,‖ fais-moi suivre toujoursPar cette lumière des âmes ;Fais qu’elle m’affermisse‖ aux bonnes actions,Père éternel, je t’en conjurePar ton fils Jésus-Christ,‖ par cette source pureD’où part le doux torrent‖ de ses impressions !
Versification
- Forme
- 16 dizains (dizains)
- Rimes
- 16(aabccbdeed)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (112 de 12, 48 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 16 dizains
- Mots à la rime
- a former / l’imprimer masculine, classiqueb caractère / nécessaire féminine, classiquec encor / trésor masculine, classiqued caché / péché masculine, classiquee pervertie / partie féminine, classiquea moi / loi masculine, classiqueb opposée / abusée féminine, classiquec trahir / d’obéir masculine, classiqued passions / impressions masculine, classiquee grâce / efficace féminine, classiquea secours / jours masculine, classiqueb nature / l’ordure féminine, classiquec respirer / s’épurer / chair masculine, classiqued corruption / punition masculine, classiquee hommes / sommes féminine, classiquea mains / saints masculine, classiqueb originelle / criminelle féminine, classiquec vertus / plus masculine, classiqued mouvement / déréglement masculine, classiquee foiblesses / bassesses féminine, classiquea langueur / vigueur masculine, classiqueb défendre / cendre féminine, classiquec égaré / défiguré masculine, classiqued raison / poison masculine, classiquee nuage / usage féminine, classiquea inégaux / faux masculine, classiqueb craindre / atteindre féminine, classiquec yeux / mieux masculine, classiqued clartés / volontés masculine, classiquee inspire / desire féminine, classiquea fais / plais masculine, classiqueb prescrite / j’évite féminine, classiquec saint / l’enfreint masculine, classiquee impuissance / concupiscence féminine, équivalented détacher / côtés / volontés masculine, classiqueb conduire / produire féminine, non classiquec plaisirs / desirs masculine, classiqued plein / dessein masculine, classiquee inconstance / résistance féminine, classiquea pouvoir / voir masculine, classiqueb vivre / suivre féminine, classiquec parfaits / effets masculine, classiqued corruption / l’imperfection masculine, classiquee m’élèves / n’achèves féminine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb parfaire / m’éclaire féminine, classiquec toi / emploi masculine, classiqued pas / cas masculine, classiquee nature / imposture féminine, classiquea beauté / majesté masculine, classiqueb grâce / passe féminine, classiquec dons / bons masculine, classiqued produit / nuit masculine, classiquee fidèle / elle féminine, classiquea tenir / l’avenir masculine, classiqueb oracles / miracles féminine, classiquec cieux / yeux masculine, classiqued vertus / abattus masculine, classiquee grâce / face féminine, classiquea comprit / d’esprit masculine, classiqueb richesses / foiblesses féminine, classiquec biens / soutiens masculine, classiqued cœur / vigueur masculine, classiquee divines / d’épines féminine, classiquea refus / confus masculine, classiqueb naturelle / elle féminine, classiquec tenté / persécuté masculine, classiqued bien / sien masculine, classiquee conseille / pareille féminine, classiquea clarté / vérité masculine, classiqueb discipline / chagrine féminine, classiquec l’oppression / dévotion masculine, classiqued effroi / toi masculine, classiquee alarmes / larmes féminine, classiquea infortuné / déraciné masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquec secours / toujours masculine, classiqued actions / impressions masculine, classiquee conjure / pure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources