Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Lvii
Que l’homme ne doit pas perdre courage quand il tombe en quelques défauts.
Mon fils, je me plais mieux‖ à l’humble patienceParmi les tribulations,Qu’au zèle affectueux‖ de ces dévotionsDont la prospérité‖ nourrit la confiance.Pourquoi donc t’émeus-tu‖ pour un foible revers ?Pourquoi t’affliges-tu‖ pour un mot de travers ?Un reproche léger‖ n’est pas un grand outrage :Quand même jusqu’au cœur‖ il t’auroit pu blesser,Il ne te devroit pas‖ ébranler le courage ;Va, fais la sourde oreille,‖ et laisse-le passer.
Ce n’est pas le premier‖ dont tu sentes l’atteinte ;Il n’a pour toi rien de nouveau ;Et si tu peux longtemps‖ reculer du tombeau,Ce n’est pas le dernier‖ dont tu feras ta plainte.Tu n’es que trop constant‖ hors de l’adversité ;Tu secours même un autre‖ avec facilité,Ta pitié le conseille,‖ et ta voix le conforte,Tu sais à tous ses maux‖ mettre un prompt appareil ;Mais quand l’affliction‖ vient frapper à ta porte,Tu n’as plus aussitôt‖ ni force ni conseil.
Par là tu peux juger‖ l’excès de ta foiblesse,Que mille épreuves te font voir,Puisque le moindre obstacle‖ a de quoi t’émouvoir,Et que le moindre mal‖ t’accable de tristesse.Je sais qu’il t’est fâcheux‖ de te voir mépriser :Tel qui te foule aux pieds‖ te devroit courtiser ;Tel devroit t’obéir‖ qui sous lui te captive ;Mais souviens-toi qu’enfin‖ tout est pour ton salut,Que ce qui te déplaît‖ par mon ordre t’arrive,Et que ton bonheur propre‖ en est l’unique but.
Je ne demande point‖ que tu sois insensible ;Mais tâche à bien régler ton cœur,Tâche à bien soutenir‖ ce qu’il a de vigueur,Et si tu ne peux tout,‖ fais du moins ton possible.À chaque déplaisir‖ tiens-toi ferme en ce point,Que s’il te peut toucher,‖ il ne t’abatte point,Que jamais son aigreur‖ longtemps ne t’embarrasse :Souffre avec allégresse,‖ ou si c’est trop pour toi,Souffre avec patience,‖ et conserve une placeÀ recevoir sans bruit‖ tout ce qui vient de moi.
Que si tu ne saurois‖ sans trop de répugnanceEndurer tant d’oppression,Si tu ne peux ouïr‖ sans indignationCe que la calomnie‖ à ton opprobre avance,Rends-toi maître du moins‖ de tous ces mouvements,Réprime la chaleur‖ de leurs soulèvements,De crainte qu’à les voir‖ quelqu’un ne s’effarouche ;Et de quelque façon‖ que tu sois méprisé,Prends garde qu’un seul mot‖ ne sorte de ta boucheDont puisse un esprit foible‖ être scandalisé.
La tempête, bientôt‖ cédant à la bonace,N’aura plus ces éclats ardents,Et toute la douleur‖ qu’elle excite au dedansPerdra son amertume‖ au retour de ma grâce.Je suis le Dieu vivant‖ encor prêt à t’aider,Prêt à venger ta honte,‖ et prêt à t’accorderDes consolations‖ l’abondante lumière ;Mais pour en obtenir‖ les nouvelles faveurs,Il faut remettre en moi‖ ta confiance entière,Et prendre à m’invoquer‖ de nouvelles ferveurs.
Montre-toi plus égal‖ durant ce peu d’orage,Fais ton effort pour le braver,Et quelques grands malheurs‖ qui puissent t’arriver,Prépare encor ton âme‖ à souffrir davantage.Pour te sentir pressé‖ des tribulations,Pour te voir chanceler‖ sous les tentations,Ne crois pas tout perdu,‖ n’y trouve rien d’étrange :Tu n’es qu’homme, et non Dieu,‖ mais homme tout de chair,Mais chair toute fragile,‖ et non pas tel qu’un angeQue de l’abus des sens‖ il m’a plu détacher.
Les anges même au ciel,‖ le premier homme en terre,Où je lui fis un paradis,Conservèrent si peu‖ l’état où je les misQu’ils devinrent bientôt‖ dignes de mon tonnerre.Ne prétends non plus qu’eux‖ conserver ta vertuSans te voir ébranlé,‖ sans te voir combattu ;Mais en ce triste état‖ offre-moi ta foiblesse :J’élève qui gémit‖ avec humilité,Et plus l’homme à mes yeux‖ reconnoît sa bassesse,Plus je le fais monter‖ vers ma divinité.
Béni sois-tu, seigneur,‖ dont la sainte paroleMe fortifie et me console ;Il n’est rien ailleurs de si doux :Que ferois-je, ô mon Dieu,‖ parmi tant de misères,Parmi tant d’angoisses amères,Si tu ne m’enseignois‖ à rabattre leurs coups ?
Pourvu qu’heureusement‖ j’achève ma carrière,Pourvu que ta sainte lumièreMe conduise au port de salut,Que m’importe combien‖ je souffre de traverses,Et combien de peines diversesMe font du monde entier‖ le glorieux rebut ?
Fais qu’une bonne fin‖ de ces maux me dégage ;Donne-moi cet heureux passageDe ce monde à l’éternité :Aplanis-moi la route‖ à monter dans ta gloire,Et ne perds jamais la mémoireDu besoin qu’a de toi‖ mon imbécillité.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(abbaccdede) 3(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (81 de 12, 17 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 8 dizains, 3 sizains
- Mots à la rime
- a patience / confiance féminine, classiqueb tribulations / dévotions masculine, classiquec revers / travers masculine, classiqued outrage / courage féminine, classiquee blesser / passer masculine, classiquea l’atteinte / plainte féminine, classiqueb nouveau / tombeau masculine, classiquec l’adversité / facilité masculine, classiqued conforte / porte féminine, classiquee appareil / conseil masculine, classiquea foiblesse / tristesse féminine, classiqueb voir / t’émouvoir masculine, classiquec mépriser / courtiser masculine, classiqued captive / t’arrive féminine, classiquee salut / but masculine, classiquea insensible / possible féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquec point masculine, classiqued t’embarrasse / place féminine, classiquee toi / moi masculine, classiquea répugnance / avance féminine, classiqueb d’oppression / indignation masculine, classiquec mouvements / soulèvements masculine, classiqued s’effarouche / bouche féminine, classiquee méprisé / scandalisé masculine, classiquea bonace / grâce féminine, classiqueb ardents / dedans masculine, classiquec t’aider / t’accorder masculine, classiqued lumière / entière féminine, classiquee faveurs / ferveurs masculine, classiquea d’orage / davantage féminine, classiqueb braver / t’arriver masculine, classiquec tribulations / tentations masculine, classiqued d’étrange / ange féminine, classiquee chair / détacher masculine, classiquea terre / tonnerre féminine, équivalenteb paradis / mis masculine, classiquec vertu / combattu masculine, classiqued foiblesse / bassesse féminine, classiquee humilité / divinité masculine, classiquea parole / console féminine, classiqueb doux / coups masculine, classiquec misères / amères féminine, classiquea carrière / lumière féminine, classiqueb salut / rebut masculine, classiquec traverses / diverses féminine, classiquea dégage / passage féminine, classiqueb l’éternité / imbécillité masculine, classiquec gloire / mémoire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources