Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Lviii

Qu’il ne faut point vouloir pénétrer les hauts mystères, ni examiner les secrets jugements de Dieu.

Pierre Corneille· distiques, alexandrins, 204 vers

N’abuse point, mon fils,‖ de tes foibles lumièresJusqu’à vouloir percer‖ les plus hautes matières,Jusqu’à vouloir entrer‖ dans les profonds secretsDe l’inégal dehors‖ de mes justes décrets ;Ne cherche point à voir‖ quelle raison pressanteFait que ma grâce agit‖ ou paroît impuissante,Est avare ou prodigue,‖ abandonne ou soutient ;N’examine jamais‖ d’où ce partage vient,Ni pourquoi l’un ainsi‖ languit dans la misère,Et que l’autre est si haut‖ au-dessus du vulgaire :Il n’est raisonnement,‖ il n’est effort humainQui puisse pénétrer‖ mon ordre souverain,Ni s’éclaircir au vrai‖ par la longue disputeD’où vient que je caresse‖ ou que je persécute.

Quand le vieil ennemi‖ fait ces suggestions,Qu’un esprit curieux‖ émeut ces questions,Au lieu de perdre temps‖ à leur vouloir répondre,Lève les yeux au ciel,‖ et dis pour les confondre :« Seigneur, vous êtes juste‖ en tous vos jugements,La vérité préside‖ à vos discernements,Et l’équité qui règne‖ en vos ordres suprêmesLes rend toujours en eux‖ justifiés d’eux-mêmes :Qu’il leur plaise abaisser,‖ qu’il leur plaise agrandir,On doit trembler sous eux,‖ sans les approfondir,Et jamais sans folie‖ on ne peut l’entreprendre,Puisque l’esprit humain‖ ne les sauroit comprendre. »Ne t’informe non plus‖ qui des saints m’est aux cieuxLe plus considérable‖ ou le moins précieux,Et ne conteste point‖ sur la prééminenceQue de leur sainteté‖ mérite l’excellence.Ces curiosités‖ sont autant d’attentats,Qui ne font qu’exciter‖ d’inutiles débats,Enfler les cœurs d’orgueil,‖ brouiller les fantaisies,Jusqu’aux dissensions‖ pousser les jalousies,Lorsque de part et d’autre‖ un cœur passionnéÀ préférer son saint‖ porte un zèle obstiné.

Les contestations‖ de ces recherches vainesNe laissent aucun fruit‖ après beaucoup de peines :Ce n’est que se gêner‖ d’un frivole souci,Et l’on déplaît aux saints‖ quand on les loue ainsi.Jamais avec ce feu‖ mon esprit ne s’accorde :Je suis le dieu de paix,‖ et non pas de discorde ;Et cette paix consiste‖ en vraie humilité,Plus qu’aux vaines douceurs‖ d’avoir tout emporté.

Je sais qu’en bien des cœurs‖ souvent le zèle imprimePour tel ou tel des saints‖ plus d’ardeur et d’estime ;Mais cette ardeur, ce zèle,‖ et cette estime enfin,

Partent d’un mouvement‖ plus humain que divin.C’est de moi seul qu’au ciel‖ ils tiennent tous leur place :Je leur donne la gloire,‖ et leur donnai la grâce ;Je connois leur mérite,‖ et les ai prévenusPar un épanchement‖ de trésors inconnus,De bénédictions,‖ de douceurs toujours prêtesÀ redoubler leur force‖ au milieu des tempêtes.

Je n’ai point attendu‖ la naissance des tempsPour chérir mes élus,‖ et les juger constants.De toute éternité‖ ma claire prescienceA su se faire jour‖ dedans leur conscience ;De toute éternité‖ j’ai vu tout leur emploi,Et j’ai fait choix d’eux tous,‖ et non pas eux de moi.

Ma grâce les appelle‖ à mon céleste empire,Et ma miséricorde‖ après moi les attire ;Ma main les a conduits‖ par les tentations ;Je les ai remplis seul‖ de consolations ;Je leur ai donné seul‖ de la persévérance,Et seul j’ai couronné‖ leur humble patience.

Ainsi je les connois‖ du premier au dernier ;Ainsi j’ai pour eux tous‖ un amour singulier ;Ainsi de ce qu’ils sont‖ la louange m’est due ;Toute la gloire ainsi‖ m’en doit être rendue ;Ainsi par-dessus tout‖ doit être en eux béni,Par-dessus tout vanté‖ mon amour infini,Qui pour montrer l’excès‖ de sa magnificence,Les élève à ce point‖ de gloire et de puissance,Et sans qu’aucun mérite‖ en eux ait précédé,Les prédestine au rang‖ que je leur ai gardé.

Qui méprise le moindre‖ au plus grand fait outrage,Parce que de ma main‖ l’un et l’autre est l’ouvrage :On ôte à leur auteur‖ tout ce qu’on ôte à l’un ;On l’ôte à tout le reste,‖ et l’opprobre est commun.L’ardente charité‖ qui ne fait d’eux qu’une âmeLes unit tous entre eux‖ par des liens de flamme :Tous n’ont qu’un sentiment‖ et qu’une volonté ;Tous s’entr’aiment en un‖ par cette charité.

Je dirai davantage :‖ ils m’aiment plus qu’eux-mêmes ;Ravis au-dessus d’eux‖ vers mes bontés suprêmes,Après avoir banni‖ la propre affection,Ils s’abîment entiers‖ dans ma dilection,Et de l’objet aimé‖ possédants la présence,Ils trouvent leur repos‖ dans cette jouissance.Rien d’un si digne amour‖ ne les peut détourner ;Rien vers d’autres objets‖ ne les peut ramener :L’immense vérité‖ dont leurs âmes sont pleinesPar sa vive lumière‖ entretient dans leurs veinesEt de la charité‖ l’inextinguible feu,Et de toute autre ardeur‖ un constant désaveu.

Que ces hommes charnels,‖ que ces âmes brutalesQui leur osent donner‖ des places inégales,Ces cœurs qui n’ont pour but‖ que les plaisirs mondains,Cessent de discourir‖ de l’état de mes saints.L’ardeur qu’ils ont pour eux,‖ ou foible, ou véhémente,Au gré de son caprice‖ ôte, déguise, augmente,Sans consulter jamais‖ sur leur félicitéLa voix de ma sagesse‖ et de ma vérité.

L’ignorance en plusieurs‖ fait ce mauvais partageQu’ils font entre mes saints‖ de mon propre héritage,Surtout en ces esprits‖ foiblement éclairés,Qui de leur propre amour‖ encor mal séparés,Ont peine à conserver‖ dans une âme charnelleUne dilection‖ toute spirituelle.Le penchant naturel‖ de l’humaine amitiéDe leur zèle imprudent‖ fait plus de la moitié :Comme ils n’en forment point‖ que leurs sens n’examinent,Ce qui se passe en bas,‖ en haut ils l’imaginent,Et tel que sur la terre‖ en est l’ordre et le cours,Tel le présume au ciel‖ leur aveugle discours.Cependant la distance‖ en est incomparable,Et pour les imparfaits‖ est si peu concevable,Que des illuminés‖ la spéculationN’atteint point jusque-là‖ sans révélation.

Garde bien donc, mon fils,‖ par trop de confiance,De sonder des secrets‖ qui passent ta science ;Ne porte point si haut‖ ton esprit curieux,Et sans vouloir régler‖ le rang qu’on tient aux cieux,Réunis seulement‖ tes soins et ta lumièrePour y trouver ta place,‖ et fût-ce la dernière.

Quand tu pourrois connoître‖ avec pleine clartéQuels saints en mon royaume‖ ont plus de dignité,De quoi t’en serviroit‖ l’entière connoissance,Si tu n’en devenois‖ plus humble en ma présence,Et si tu n’en prenois‖ une plus forte ardeurÀ publier ma gloire,‖ et bénir ma grandeur ?

Vois ton peu de mérite‖ et l’excès de tes crimes ;Et si tu peux des saints‖ voir les vertus sublimes,Vois combien tes défauts‖ et ton manque de soinDe leur perfection‖ te laissent encor loin :Tu feras beaucoup mieux‖ que celui qui contesteTouchant leur préférence‖ au royaume céleste,Et sur l’emportement‖ de son esprit malsainDu moindre et du plus grand‖ décide en souverain.

Oui, mon fils, il vaut mieux‖ leur rendre tes hommages,Les yeux baignés de pleurs‖ implorer leurs suffrages,Mendier leur secours,‖ leur offrir d’humbles vœux,Que de juger ainsi‖ de leurs secrets et d’eux.

Puisqu’ils ont tous au ciel‖ de quoi se satisfaire,Que les hommes en terre‖ apprennent à se taire,Et donnent une bride‖ à la téméritéOù de leurs vains discours‖ va l’importunité.

Les saints ont du mérite,‖ et n’en font point de gloire ;Ils ne se donnent point‖ l’honneur de leur victoire :Comme de mes trésors‖ tout leur bien est sorti,Et que ma charité‖ leur a tout départi,Ils rapportent le tout‖ au pouvoir adorableDe cette charité‖ pour eux inépuisable.

Ils ont un tel amour‖ pour ma divinité,Un tel ravissement‖ de ma bénignité,Que cette sainte joie‖ en vrais plaisirs féconde,Qui toujours les remplit‖ et toujours surabonde,Par un regorgement‖ qu’on ne peut expliquer,Fait que rien ne leur manque,‖ et ne leur peut manquer.

Plus ils sont élevés‖ dans ma gloire suprême,Plus leur esprit soumis‖ se ravale en lui-même,Et mon amour par là‖ redoublant ses attraits,Le plus humble d’entre eux‖ m’approche de plus près.Aussi devant l’éclat‖ qui partout m’environneL’écriture t’apprend‖ qu’ils baissent leur couronne,Qu’ils tombent sur leur face‖ aux pieds du saint agneauQui daigna de son sang‖ racheter le troupeau,Et qu’ainsi prosternés‖ ils adorent sans cesseDu Dieu toujours vivant‖ l’éternelle sagesse.

Plusieurs veulent savoir‖ ce que chaque saint vaut,Et qui d’eux tient au ciel‖ le grade le plus haut,Qui sont mal assurés‖ s’ils pourront les y joindre,Et s’ils mériteront‖ d’être reçus au moindre.C’est beaucoup de se voir‖ le dernier en un lieuOù tous sont grands, tous rois,‖ tous vrais enfants de Dieu.Le moindre y vaut plus seul‖ que mille rois en terre,Et l’orgueil de cent ans‖ frappé de mon tonnerreN’a de part qu’au séjour‖ de l’éternelle mortQui du plus vieux pécheur‖ doit terminer le sort.

Ainsi je dis moi-même‖ autrefois aux apôtres :« Si vous voulez au ciel‖ être au-dessus des autres,Sachez qu’auparavant‖ il faut se convertir,Qu’il faut s’humilier,‖ qu’il faut s’anéantir,Se ranger aussi bas‖ que cette foible enfanceQui vit soumise à tous‖ par sa propre impuissance :Autrement, point d’accès‖ au royaume des cieux.Oui, ce petit enfant‖ qui se traîne à vos yeuxDe votre humilité‖ doit être la mesure :Rendez-vous ses égaux,‖ ma gloire vous est sûre ;L’amour vous y conduit,‖ et l’espoir, et la foi ;Mais le plus humble enfin‖ est le plus grand chez moi. »

Voyez donc, orgueilleux,‖ quelle est votre disgrâce :Bien que le ciel soit haut,‖ la porte en est si basse,Qu’elle en ferme l’entrée‖ à ceux qui sont trop grandsPour se pouvoir réduire‖ à l’égal des enfants.

Malheur encore à vous,‖ riches pour qui le mondeEn consolations‖ de tous côtés abonde !Les pauvres entreront,‖ cependant qu’au dehorsVos larmes et vos cris‖ feront de vains efforts.Humble, réjouis-toi ;‖ pauvres, prenez courage :Le royaume du ciel‖ est votre heureux partage ;Il l’est, si toutefois‖ dans votre humilitéVous pouvez jusqu’au bout‖ marcher en vérité.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
102((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 distiques
Mots à la rime
a lumières / matières féminine, classiqueb secrets / décrets masculine, classiquea pressante / impuissante féminine, classiqueb soutient / vient masculine, classiquea misère / vulgaire féminine, classiqueb humain / souverain masculine, classiquea dispute / persécute féminine, classiqueb suggestions / questions masculine, classiquea répondre / confondre féminine, classiqueb jugements / discernements masculine, classiquea suprêmes / d’eux-mêmes féminine, classiqueb agrandir / approfondir masculine, classiquea l’entreprendre / comprendre féminine, classiqueb cieux / précieux masculine, classiquea prééminence / l’excellence féminine, classiqueb d’attentats / débats masculine, classiquea fantaisies / jalousies féminine, classiqueb passionné / obstiné masculine, classiquea vaines / peines féminine, classiqueb souci / ainsi masculine, classiquea s’accorde / discorde féminine, classiqueb humilité / emporté masculine, classiquea imprime / d’estime féminine, classiqueb enfin / divin masculine, classiquea place / grâce féminine, classiqueb prévenus / inconnus masculine, classiquea prêtes / tempêtes féminine, classiqueb temps / constants masculine, classiquea prescience / conscience féminine, classiqueb emploi / moi masculine, classiquea empire / attire féminine, classiqueb tentations / consolations masculine, classiquea persévérance / patience féminine, classiqueb dernier / singulier masculine, classiquea due / rendue féminine, classiqueb béni / infini masculine, classiquea magnificence / puissance féminine, classiqueb précédé / gardé masculine, classiquea outrage / l’ouvrage féminine, classiqueb l’un / commun masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb volonté / charité masculine, classiquea qu’eux-mêmes / suprêmes féminine, classiqueb affection / dilection masculine, classiquea présence / jouissance féminine, classiqueb détourner / ramener masculine, classiquea pleines / veines féminine, classiqueb feu / désaveu masculine, classiquea brutales / inégales féminine, classiqueb mondains / saints masculine, classiquea véhémente / augmente féminine, classiqueb félicité / vérité masculine, classiquea partage / héritage féminine, classiqueb éclairés / séparés masculine, classiquea charnelle / spirituelle féminine, classiqueb amitié / moitié masculine, classiquea n’examinent / l’imaginent féminine, classiqueb cours / discours masculine, classiquea incomparable / concevable féminine, classiqueb spéculation / révélation masculine, classiquea confiance / science féminine, classiqueb curieux / cieux masculine, classiquea lumière / dernière féminine, classiqueb clarté / dignité masculine, classiquea connoissance / présence féminine, classiqueb ardeur / grandeur masculine, classiquea crimes / sublimes féminine, classiqueb soin / loin masculine, classiquea conteste / céleste féminine, classiqueb malsain / souverain masculine, classiquea hommages / suffrages féminine, classiqueb vœux / d’eux masculine, classiquea satisfaire / taire féminine, classiqueb témérité / l’importunité masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb sorti / départi masculine, classiquea adorable / inépuisable féminine, classiqueb divinité / bénignité masculine, classiquea féconde / surabonde féminine, classiqueb expliquer / manquer masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb attraits / près masculine, classiquea m’environne / couronne féminine, classiqueb agneau / troupeau masculine, classiquea cesse / sagesse féminine, classiqueb vaut / haut masculine, classiquea joindre / moindre féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea terre / tonnerre féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea apôtres / autres féminine, classiqueb convertir / s’anéantir masculine, classiquea enfance / impuissance féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea mesure / sûre féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea disgrâce / basse féminine, classiqueb grands / enfants masculine, classiquea monde / abonde féminine, classiqueb dehors / efforts masculine, classiquea courage / partage féminine, classiqueb humilité / vérité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources