Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième
Chapitre v
De la considération de soi-même
Ne nous croyons pas trop ;‖ souvent nos connoissancesNe sont enfin qu’illusions ;Souvent la grâce y manque,‖ et toutes nos puissancesN’ont que de fausses visions.
Nous avons peu de jour‖ à discerner la feinteD’avec la pure vérité,Et sa foible lumière‖ est aussitôt éteintePar notre indigne lâcheté.
L’homme aveugle au dedans‖ rarement se défieDe cet aveuglement fatal,Et quelque mal qu’il fasse,‖ il ne s’en justifieQu’en s’excusant encor plus mal.
Souvent tout ébloui‖ d’une vaine étincelleQui brille en sa dévotion,Il impute à l’ardeur‖ d’un véritable zèleLes chaleurs de sa passion.
Comme partout ailleurs‖ il porte une lumièreQui chez lui n’éclaire pas bien,Il voit en l’œil d’autrui‖ la paille et la poussière,Et ne voit pas la poutre au sien.
Ce qu’il souffre d’un autre‖ est une peine extrême :Il en fait bien sonner l’ennui,Et ne s’aperçoit pas‖ combien cet autre mêmeÀ toute heure souffre de lui.
Le vrai dévot sait prendre‖ une juste balancePour mieux peser tout ce qu’il fait,Et consumant sur soi‖ toute sa vigilance,Il croit chacun moins imparfait.
Il se voit le premier,‖ et met ce qu’il doit faireAu-devant de tout autre emploi,Et quoi qu’ailleurs il voie,‖ il apprend à s’en taire,À force de penser à soi.
Si tu veux donc monter‖ jusqu’au degré suprêmeDe la haute dévotion,Ne censure aucun autre,‖ et fixe sur toi-mêmeL’effort de ton attention.
Pense à toute heure à Dieu,‖ mais de toutes tes forces ;Pense à toi de tout ton pouvoir,Et de l’extérieur‖ les flatteuses amorcesNe pourront jamais t’émouvoir.
Sais-tu, quand tu n’es pas‖ présent à ta pensée,Où vont sans toi tes vœux confus ?Et vois-tu ce que fait‖ ton âme disperséeQuand tu ne la regardes plus ?
Quand ton esprit volage‖ a couru tout le monde,Quel fruit en peux-tu retirer,S’il est le seul qu’enfin‖ sa course vagabondeNéglige de considérer ?
Veux-tu vivre en repos,‖ et que ton âme entièreS’unisse au monarque des cieux ?Sache pour ton salut‖ mettre tout en arrière,Et l’avoir seul devant les yeux.
Tu l’avances beaucoup,‖ si tu fais rude guerreAux soins qui règnent ici-bas ;Et le recules fort,‖ si de toute la terreTu peux faire le moindre cas.
Ne crois rien fort, rien grand,‖ rien haut, rien desirable,Rien digne de t’entretenir,Que Dieu, que ce qui part‖ de sa main adorable,Que ce qui t’en fait souvenir.
Tiens pour vain et trompeur‖ ce que les créaturesT’offrent de consolations,Et n’abaisse jamais‖ à leurs douceurs impuresL’honneur de tes affections.
L’âme que pour Dieu brûle‖ un feu vraiment célesteNe peut accepter d’autre appui :Elle est toute à lui seule,‖ et dédaigne le reste,Qu’elle voit au-dessous de lui.
Il est lui seul aussi‖ d’éternelle durée,Il remplit tout de sa bonté,Il est seul de nos cœurs‖ l’allégresse épurée,Et seul notre félicité.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (36 de 8, 36 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a connoissances / puissances féminine, classiqueb qu’illusions / visions masculine, classiquea feinte / éteinte féminine, classiqueb vérité / lâcheté masculine, classiquea défie / justifie féminine, classiqueb fatal / mal masculine, classiquea étincelle / zèle féminine, classiqueb dévotion / passion masculine, classiquea lumière / poussière féminine, classiqueb bien / sien masculine, classiquea extrême / même féminine, classiqueb l’ennui / lui masculine, classiquea balance / vigilance féminine, classiqueb fait / imparfait masculine, classiquea faire / taire féminine, classiqueb emploi / soi masculine, classiquea suprême / toi-même féminine, classiqueb dévotion / attention masculine, classiquea forces / amorces féminine, classiqueb pouvoir / t’émouvoir masculine, classiquea pensée / dispersée féminine, classiqueb confus / plus masculine, classiquea monde / vagabonde féminine, classiqueb retirer / considérer masculine, classiquea entière / arrière féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea guerre / terre féminine, classiqueb ici-bas / cas masculine, classiquea desirable / adorable féminine, classiqueb t’entretenir / souvenir masculine, classiquea créatures / impures féminine, classiqueb consolations / affections masculine, classiquea céleste / reste féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea durée / épurée féminine, classiqueb bonté / félicité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources