Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième
Chapitre Vi
Des joies de la bonne conscience.
Droite et sincère conscience,Digne gloire des gens de bien,Oh ! Que ton témoignage‖ est un doux entretien,Et qu’il mêle de joie‖ à notre patience,Quand il ne nous reproche rien !
Tu fais souffrir avec courage,Tu fais combattre en sûreté ;L’allégresse te suit‖ parmi l’adversité,Et contre les assauts‖ du plus cruel orageTu soutiens la tranquillité.
Mais la conscience gâtéeTremble au dedans sous le remords ;Sa vaine inquiétude‖ égare ses efforts ;Et les noires vapeurs‖ dont elle est agitéeOffusquent même ses dehors.
Malgré le monde et ses murmures,Homme, tu sauras vivre en paix,Si ton cœur est d’accord‖ de tout ce que tu fais,Et s’il ne porte point‖ de secrètes censuresSur la chaleur de tes souhaits.
Aime les avis qu’il t’envoie,Embrasse leur correction,Et pour te bien tenir‖ en ta possession,Jamais ne te hasarde‖ à prendre aucune joieQu’après une bonne action.
Méchants, cette vraie allégresseNe peut entrer en votre cœur :Le calme en est banni‖ par la voix du seigneur,Et c’est faire une injure‖ à sa parole expresseQue vous vanter d’un tel bonheur.
Ne dites point, pour nous séduire,Que vous vivez en pleine paix,Que les malheurs sur vous‖ ne tomberont jamais,Et qu’aucun assez vain‖ pour prétendre à vous nuireN’en sauroit venir aux effets.
Vous mentez, et l’ire divine,Bientôt contrainte d’éclater,Dans un triste néant‖ vous va précipiter ;Et sous l’affreux débris‖ d’une prompte ruineTous vos desseins vont avorter.
Le juste a des routes diverses :Il aime en Dieu l’affliction,Et se souvient toujours‖ parmi l’oppressionQue prendre quelque gloire‖ à souffrir des traverses,C’est en prendre en sa passion.
Il voit celle qui vient des hommesAvec mépris, avec courroux :Aussi n’a-t-elle rien‖ qu’il puisse trouver doux ;Elle est foible, elle est vaine,‖ ainsi que nous le sommes,Et périssable comme nous.
Elle n’est jamais si fidèleQu’elle ne déçoive à la fin ;Et la déloyauté‖ de son éclat malinDans un brillant nuage‖ enveloppe avec elleUn noir amas de long chagrin.
Celle des bons, toute secrète,N’a ni pompe, ni faux attraits ;Leur seule conscience‖ en forme tous les traits,Et la bouche de l’homme,‖ à changer si sujette,Ne la fait ni détruit jamais.
De Dieu seul part toute leur joie,De qui la sainte activité,Remontant vers sa source‖ avec rapidité,S’attache à la grandeur‖ de la main qui l’envoie,Et s’abîme en sa vérité.
L’amour de la gloire éternelleLes sait si pleinement saisir,Que leur âme est stupide‖ à tout autre plaisir,Et que tout ce qu’on voit‖ de gloire temporelleNe les touche d’aucun desir.
Aussi l’issue en est funestePour qui ne peut s’en dégager ;Et qui de tout son cœur‖ n’aime à la négligerNe peut avoir d’amour‖ pour la gloire céleste,Ou cet amour est bien léger.
Douce tranquillité de l’âme,Avant-goût de celle des cieux,Tu fermes pour la terre‖ et l’oreille et les yeux ;Et qui sait dédaigner‖ la louange et le blâmeSait te posséder en tous lieux.
Ton repos est une conquêteDont jouissent en sûretéCeux dont la conscience‖ est sans impureté ;Et le cœur est un port‖ où n’entre la tempêteQue par la vaine anxiété.
Ris donc, mortel, des vains mélangesQu’ici le monde aime à former :Il a beau t’applaudir‖ ou te mésestimer,Tu n’en es pas plus saint‖ pour toutes ses louanges,Ni moindre pour t’en voir blâmer.
Ce que tu vaux est en toi-même,Tu fais ton prix par tes vertus ;Tous les encens d’autrui‖ sont encens superflus ;Et ce qu’on est aux yeux‖ du monarque suprême,On l’est partout, et rien de plus.
Vois-toi dedans, et considèreLe fond de ton intention :Qui peut s’y regarder‖ avec attention,Soit qu’on parle de lui,‖ soit qu’on veuille s’en taire,N’en prend aucune émotion.
L’homme ne voit que le visage,Mais Dieu voit jusqu’au fond du cœur ;L’homme des actions‖ voit la vaine splendeur,Mais Dieu connoît leur source,‖ et voit dans le courageOu leur souillure ou leur candeur.
Fais toujours bien, et fuis le crime,Sans t’en donner de vanité ;Du mépris de toi-même‖ arme ta sainteté :Bien vivre et ne s’enfler‖ d’aucune propre estime,C’est la parfaite humilité.
La marque d’une âme bien pureQui hors de Dieu ne cherche rien,Et met en ses bontés‖ son unique soutien,C’est d’être sans desir‖ qu’aucune créatureEn dise ou pense quelque bien.
Cette sévère négligenceDes témoignages du dehorsPour l’attacher à Dieu‖ réunit ses efforts,Et l’abandonne entière‖ à cette providenceQu’adorent ses heureux transports.
« ce n’est pas celui qui se loue,Dit Saint Paul, qui sera sauvé :Qui s’approuve soi-même‖ est souvent réprouvé ;Et c’est celui-là seul‖ que ce grand maître avoue,Qui pour sa gloire est réservé. »
Enfin cheminer dans sa voie,Faire avec lui forte union,Ne se lier ailleurs‖ d’aucune affection,N’avoir que lui pour but,‖ que son amour pour joie,C’est l’entière perfection.
Versification
- Forme
- 26 quintils (quintils)
- Rimes
- 26(abbab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (78 de 8, 52 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 26 quintils
- Mots à la rime
- a conscience / patience féminine, classiqueb bien / entretien / rien masculine, classiquea courage / orage féminine, classiqueb sûreté / l’adversité / tranquillité masculine, classiquea gâtée / agitée féminine, classiqueb remords / efforts / dehors masculine, classiquea murmures / censures féminine, classiqueb paix / fais / souhaits masculine, classiquea t’envoie / joie féminine, classiqueb correction / possession / action masculine, classiquea allégresse / expresse féminine, classiqueb cœur / seigneur / bonheur masculine, classiquea séduire / nuire féminine, classiqueb paix / jamais / effets masculine, classiquea divine / ruine féminine, classiqueb d’éclater / précipiter / avorter masculine, classiquea diverses / traverses féminine, classiqueb l’affliction / l’oppression / passion masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb courroux / doux / nous masculine, classiquea fidèle / elle féminine, classiqueb fin / malin / chagrin masculine, classiquea secrète / sujette féminine, classiqueb attraits / traits / jamais masculine, classiquea joie / l’envoie féminine, classiqueb activité / rapidité / vérité masculine, classiquea éternelle / temporelle féminine, classiqueb saisir / plaisir / desir masculine, classiquea funeste / céleste féminine, classiqueb dégager / négliger / léger masculine, classiquea l’âme / blâme féminine, classiqueb cieux / yeux / lieux masculine, classiquea conquête / tempête féminine, classiqueb sûreté / impureté masculine, classiqueb anxiété / former masculine, classiquea mélanges / louanges féminine, classiqueb mésestimer / blâmer masculine, classiquea toi-même / suprême féminine, classiqueb vertus / superflus / plus masculine, classiquea considère / taire féminine, classiqueb intention / attention / émotion masculine, classiquea visage / courage féminine, classiqueb cœur / splendeur / candeur masculine, classiquea crime / estime féminine, classiqueb vanité / sainteté / humilité masculine, classiquea pure / créature féminine, classiqueb rien / soutien / bien masculine, classiquea négligence / providence féminine, classiqueb dehors / efforts / transports masculine, classiquea loue / avoue féminine, classiqueb sauvé / réprouvé / réservé masculine, non classiquea voie / joie féminine, classiqueb union / affection / perfection masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources