Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre quatrième
Chapitre Vii
De l’examen de sa conscience, et du propos de s’amender.
Prêtre, qui que tu sois,‖ qui vas sur mon autelOffrir un Dieu vivant‖ à son père immortel,Et tenir en tes mains‖ et recevoir toi-mêmeDe mon amour pour toi‖ le mystère suprême,Approche, mais surtout‖ prépare dans ton seinUne humilité forte,‖ un respect souverain,Une foi pleine et ferme,‖ une intention pureD’honorer, de bénir‖ l’auteur de la nature :Sur ton intérieur‖ jette l’œil avec soin,En juge incorruptible,‖ en fidèle témoin ;Et si de mon honneur‖ un vrai souci te touche,Fais que le cœur contrit‖ et l’humble aveu de boucheSachent si bien purger‖ le désordre caché,Que rien par le remords‖ ne te soit reproché,Que rien plus ne te pèse,‖ et que rien que tu sachesN’empêche un libre accès‖ par ses honteuses taches.
Porte empreint sur ce cœur‖ un regret généralPour tout ce que jamais‖ il a commis de mal ;Joins à ce déplaisir‖ des douleurs singulièresPour les infirmités‖ qui te sont journalières ;Et si l’heure le souffre,‖ en secret devant DieuRepasses-en le nombre,‖ et le temps, et le lieu ;Et de tous les défauts‖ où ton âme s’engage,Étends devant ses yeux‖ la pitoyable image.
Gémis, soupire, pleure‖ aux pieds de l’éternel,D’être encor si mondain,‖ d’être encor si charnel,D’avoir des passions‖ si peu mortifiées,Des inclinations‖ si mal purifiées,Que les mauvais desirs‖ demeurent tout-puissantsSur qui veille si mal‖ à la garde des sens.
Gémis d’en voir souvent‖ les approches saisiesPar les vains embarras‖ de tant de fantaisies,D’avoir pour le dehors‖ tant de soupirs ardents,Et si peu de retour‖ aux choses du dedans ;De souffrir que ton âme‖ à toute heure n’aspireQu’à ce qui divertit,‖ qu’à ce qui te fait rire,Tandis que pour les pleurs‖ et la componctionTon endurcissement‖ a tant d’aversion ;
De te voir tant de pente‖ à vivre plus au large,Dans l’aise et les plaisirs‖ d’une chair qui te charge,Cependant que ton cœur‖ a tant de lâchetéPour la ferveur du zèle‖ et pour l’austérité ;D’être si curieux‖ d’entendre des nouvelles,De voir des raretés‖ surprenantes et belles,Et si lent à choisir‖ de ces emplois abjetsQue prend l’humilité‖ pour ses plus doux objets.
Gémis de tant d’ardeur‖ pour amasser et prendre,Et de tant de réserve‖ à départir ou rendre,Qu’on a raison de croire‖ et de te reprocherQue ce que tient ta main‖ ne s’en peut détacher.
Pleure ton peu de soin‖ à régler tes paroles,Ton silence rempli‖ d’égarements frivoles,Le peu d’ordre en tes mœurs,‖ le peu de jugementQue dans tes actions‖ fait voir chaque moment.Gémis d’avoir aimé‖ les plaisirs de la table,Et fait la sourde oreille‖ à ma voix adorable ;D’avoir pris pour vrai bien‖ la molle oisiveté,D’avoir pris le travail‖ pour infélicité ;Pour des contes en l’air‖ eu vigilance entière,Long assoupissement‖ pour la sainte prière,Hâte d’être à la fin,‖ et l’esprit vagabond
Vers ce qu’il ne fait pas‖ ou que les autres font.Pleure ta nonchalance‖ à rendre ton office,Gémis de ta tiédeur‖ pendant ton sacrifice,De tant d’aridité‖ dans tes communions,De tant de complaisance‖ en tes distractions ;D’avoir si rarement‖ l’âme bien recueillie,De faire hors de toi‖ toujours quelque saillie,Prompt à te courroucer,‖ prompt à fâcher autrui,Sévère à le reprendre,‖ et juger mal de lui.Pleure l’emportement‖ de tes humeurs diverses,Qu’enflent les bons succès,‖ qu’abattent les traverses ;Pleure enfin ta misère,‖ et l’ouvrage imparfaitDe tant de bons desseins‖ que suit si peu d’effet.
Ces défauts déplorés,‖ et tout ce qui t’en reste,Avec un vif regret‖ d’un cœur qui les déteste,Avec de ta foiblesse‖ un aveu douloureux,D’où naisse un déplaisir‖ cuisant, mais amoureux,Passe au ferme propos‖ de corriger ta vie,D’avancer aux vertus‖ où ma voix te convie,D’élever tes desirs‖ sans plus les ravaler,
D’aller de mieux en mieux‖ sans jamais reculer ;Puis d’une volonté‖ fortement résignée,Qui tienne sous tes pieds‖ la terre dédaignée,Offre-toi tout entier‖ toi-même en mon honneurPour holocauste pur‖ sur l’autel de ton cœur ;Remets entre mes mains‖ et ton corps et ton âme,Afin que tout rempli‖ d’une céleste flamme,Tu sois en digne état‖ par cet humble devoirDe consacrer mon corps‖ et de le recevoir.
Car, si tu ne le sais,‖ pour plaire au dieu qui t’aime,L’offrande la plus digne‖ est celle de toi-même :C’est elle qu’il faut joindre‖ à celle de mon corpsPar d’amoureux élans,‖ par de sacrés transports,Qui puissent jusqu’à moi‖ les élever unies,Et quand tu dis la messe,‖ et quand tu communies.Rien ne t’affranchit mieux‖ de ce qu’a méritéOu ta noire malice,‖ ou ta fragilité,Et rien n’efface mieux‖ les taches de tes crimes,Que la sainte union‖ qu’ont lors ces deux victimes.
Quand le pécheur a fait‖ autant qu’il est en lui,Qu’une douleur sensible,‖ un véritable ennui,Un profond repentir‖ le prosterne à ma face,Pour obtenir pardon‖ et me demander grâce ;Je suis le Dieu vivant‖ qui ne veux point sa mort,Mais qu’à se convertir‖ il fasse un digne effort ;Qu’il vive en mon amour‖ pour revivre en ma gloire,Et de tous ses péchés‖ je perdrai la mémoire :Tous lui seront par moi‖ si pleinement remis,Qu’il aura place au rang‖ de mes plus chers amis.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 55((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 distiques
- Mots à la rime
- a autel / immortel masculine, classiqueb toi-même / suprême féminine, classiquea sein / souverain masculine, classiqueb pure / nature féminine, classiquea soin / témoin masculine, classiqueb touche / bouche féminine, classiquea caché / reproché masculine, classiqueb saches / taches féminine, classiquea général / mal masculine, classiqueb singulières / journalières féminine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb s’engage / image féminine, classiquea l’éternel / charnel masculine, classiqueb mortifiées / purifiées féminine, classiquea tout-puissants / sens masculine, classiqueb saisies / fantaisies féminine, classiquea ardents / dedans masculine, classiqueb n’aspire / rire féminine, classiquea componction / d’aversion masculine, classiqueb large / charge féminine, classiquea lâcheté / l’austérité masculine, classiqueb nouvelles / belles féminine, classiquea abjets / objets masculine, classiqueb prendre / rendre féminine, classiquea reprocher / détacher masculine, classiqueb paroles / frivoles féminine, classiquea jugement / moment masculine, classiqueb table / adorable féminine, classiquea oisiveté / infélicité masculine, classiqueb entière / prière féminine, classiquea vagabond / font masculine, classiqueb office / sacrifice féminine, classiquea communions / distractions masculine, classiqueb recueillie / saillie féminine, classiquea autrui / lui masculine, classiqueb diverses / traverses féminine, classiquea imparfait / d’effet masculine, classiqueb reste / déteste féminine, classiquea douloureux / amoureux masculine, classiqueb vie / convie féminine, classiquea ravaler / reculer masculine, classiqueb résignée / dédaignée féminine, classiquea honneur / cœur masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea devoir / recevoir masculine, classiqueb t’aime / toi-même féminine, classiquea corps / transports masculine, classiqueb unies / communies féminine, classiquea mérité / fragilité masculine, classiqueb crimes / victimes féminine, classiquea lui / ennui masculine, classiqueb face / grâce féminine, classiquea mort / effort masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquea remis / amis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources