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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième

Chapitre Viii

De l’amitié familière de Jésus-Christ.

Pierre Corneille· 17 neuvains, alexandrins et octosyllabes, 153 vers

Que ta présence, ô dieu,‖ donne à nos actionsSous tes ordres sacrés‖ une vigueur docile !Que tout va bien alors !‖ Que tout semble facileÀ la sainte chaleur‖ de nos intentions !Mais quand tu disparois‖ et que ta main puissanteAvec nos bons desirs‖ n’entre plus au combat,Oh ! Que cette vigueur‖ est soudain languissante !Qu’aisément elle s’épouvante,Et qu’un foible ennemi l’abat !

Les consolations‖ des sens irrésolusTiennent le cœur en trouble‖ et l’âme embarrassée,Si Jésus-Christ ne parle‖ au fond de la penséeCe langage secret‖ qu’entendent ses élus ;Mais dans nos plus grands maux,‖ à sa moindre parole,L’âme prend le dessus‖ de notre infirmité,Et le cœur, mieux instruit‖ en cette haute école,Garde un calme qui nous consoleDe toute leur indignité.

Tu pleurois, Madeleine,‖ et ton frère au tombeauNe souffroit point de trêve‖ à ta douleur fidèle ;Mais à peine on te dit :‖ « viens, le maître t’appelle, »Que ce mot de tes pleurs‖ fait tarir le ruisseau.Tu te lèves, tu pars,‖ et ta douleur suivieDes doux empressements‖ d’un amoureux transport,Laissant régner la joie‖ en ton âme ravie,Pour chercher l’auteur de la vie,Ne voit plus ce qu’a fait la mort.

Qu’heureux est ce moment‖ où ce dieu de nos cœursD’un profond déplaisir‖ les élève à la joie !Qu’heureux est ce moment‖ où sa bonté déploieSur un gros d’amertume‖ un peu de ses douceurs !Sans lui ton âme aride‖ à mille maux t’expose,Tu n’es que dureté,‖ qu’impuissance, qu’ennui ;Et vraiment fol est l’homme‖ alors qu’il se proposeLe vain desir de quelque choseQu’il faille chercher hors de lui.

Sais-tu ce que tu perds‖ en son éloignement ?Tu perds une présence‖ en vrais biens si féconde,Qu’après avoir perdu‖ tous les sceptres du monde,Tu perdrois encor plus‖ à la perdre un moment.Vois bien ce qu’est ce monde,‖ et te figure stableLe plus pompeux éclat‖ qui jamais t’y surprit :Que te peut-il donner‖ qui soit considérable,Si les présents dont il t’accableTe séparent de Jésus-Christ ?

Sa présence est pour nous‖ un charmant paradis,C’est un cruel enfer‖ pour nous que son absence,Et c’est elle qui fait‖ la plus haute distanceDu sort des bienheureux‖ à celui des maudits :Si tu peux dans sa vue‖ en tous lieux te conduire,Tu te mets en état‖ de triompher de tout ;Tu n’as plus d’ennemis‖ assez forts pour te nuire,Et s’ils pensent à te détruire,Ils n’en sauroient venir à bout.

Qui trouve Jésus-Christ‖ trouve un rare trésor,Il trouve un bien plus grand‖ que le plus grand empire :Qui le perd, perd beaucoup ;‖ et j’ose le redire,S’il perdoit tout un monde,‖ il perdroit moins encor.Qui le laisse échapper‖ par quelque négligence,Regorgeât-il de biens,‖ il est pauvre en effet ;Et qui peut avec lui‖ vivre en intelligence,Fût-il noyé dans l’indigence,Il est et riche et satisfait.

Oh ! Que c’est un grand art‖ que de savoir unirPar un saint entretien‖ Jésus à sa foiblesse !Oh ! Qu’on a de prudence‖ alors qu’on a l’adresse,Quand il entre au dedans,‖ de l’y bien retenir !Pour l’attirer chez toi,‖ rends ton âme humble et pure ;Sois paisible et dévot,‖ pour l’y voir arrêté ;Sa demeure avec nous‖ au zèle se mesure,Et la dévotion assureCe que gagne l’humilité.

Mais parmi les douceurs‖ qu’on goûte à l’embrasserIl ne faut qu’un moment‖ pour nous ravir sa grâce :Pencher vers ces faux biens‖ que le dehors entasse,C’est de ton propre cœur‖ toi-même le chasser.Que si tu perds l’appui‖ de sa main redoutable,Où pourra dans tes maux‖ ton âme avoir recours ?Où prendra-t-elle ailleurs‖ un appui véritable,Et qui sera l’ami capableDe te prêter quelque secours ?

Aime : pour vivre heureux‖ il te faut vivre aimé,Il te faut des amis‖ qui soient dignes de l’être ;Mais si par-dessus eux‖ tu n’aimes ce grand maître,Ton cœur d’un long ennui‖ se verra consumé.Crois-en ou ta raison‖ ou ton expérience :Toutes deux te diront‖ qu’il n’est point d’autre bien,Et que c’est au chagrin‖ livrer ta conscienceQue prendre joie ou confianceSur un autre amour que le sien.

Tu dois plutôt choisir‖ d’attirer sur tes brasL’orgueil de tout un monde‖ animé de colère,Que d’offenser Jésus,‖ que d’oser lui déplaire,Que de vivre un moment‖ et ne le chérir pas.Donne-lui tout ton cœur‖ et toutes tes tendresses ;Et ne souffrant chez toi‖ personne en même rang,Réponds en quelque sorte‖ à ces pleines largessesQui pour acheter tes caressesLui firent donner tout son sang.

Que tous s’entr’aiment donc‖ à cause de Jésus,Pour n’aimer que Jésus‖ à cause de lui-même ;Rendons cette justice‖ à sa bonté suprême,Qui sur tous les amis‖ lui donne le dessus.En lui seul, pour lui seul,‖ tous ceux qu’il a fait naître,Tant ennemis qu’amis,‖ il les faut tous aimer,Et demander pour tous‖ à l’auteur de leur êtreEt la grâce de le connoîtreEt l’heur de s’en laisser charmer.

Ne desire d’amour‖ ni d’estime pour toiQui passant le commun‖ te sépare du reste :C’est un droit qui n’est dû‖ qu’à la grandeur célesteD’un dieu qui là-haut même‖ est seul égal à soi.Ne souhaite régner‖ dans le cœur de personne ;Ne fais régner non plus‖ personne dans le tien ;Mais qu’au seul Jésus-Christ‖ tout ce cœur s’abandonne,Que Jésus-Christ seul en ordonneComme chez tous les gens de bien.

Tire-toi d’esclavage,‖ et sache te purgerDe ces vains embarras‖ que font les créatures ;Saches en effacer‖ jusqu’aux moindres teintures,Romps jusqu’aux moindres nœuds‖ qui puissent t’engager.Dans ce détachement‖ tu trouveras des ailesQui porteront ton cœur‖ jusqu’aux pieds de ton Dieu,Pour y voir et goûter‖ ces douceurs immortellesQue dans celui de ses fidèlesSa bonté répand en tout lieu.

Mais ne crois pas atteindre‖ à cette pureté,À moins que de là-haut‖ sa grâce te prévienne,À moins qu’elle t’attire,‖ à moins qu’elle soutienneLes efforts chancelants‖ de ta légèreté.Alors, par le secours‖ de sa pleine efficace,Tous autres nœuds brisés,‖ tout autre objet banni,Seul hôte de toi-même,‖ et maître de la place,Tu verras cette même grâceT’unir à cet être infini.

Aussitôt que du ciel‖ dans l’homme elle descend,Il n’a plus aucun foible,‖ il peut tout entreprendre ;L’impression du bras‖ qui daigne la répandreD’infirme qu’il étoit‖ l’a rendu tout-puissant ;Mais sitôt que ce bras‖ la retire en arrière,L’homme dénué, pauvre,‖ accablé de malheurs,Et livré par lui-même‖ à sa foiblesse entière,Semble ne voir plus la lumièreQue pour être en proie aux douleurs.

Ne perds pas toutefois‖ le courage ou l’espoirPour sentir cette grâce‖ ou partie ou moins vive ;Mais présente un cœur ferme‖ à tout ce qui t’arrive,Et bénis de ton dieu‖ le souverain vouloir.Dans quelque excès d’ennuis‖ qu’un tel départ t’engage,Souffre tout pour sa gloire‖ attendant le retour,Et songe qu’au printemps‖ l’hiver sert de passage,Qu’un profond calme suit l’orage,Et que la nuit fait place au jour.

Versification

Forme
17 neuvains (neuvains)
Rimes
17(abbacdccd)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (119 de 12, 34 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
17 neuvains
Mots à la rime
a actions / intentions masculine, classiqueb docile / facile féminine, classiquec puissante / languissante / s’épouvante féminine, classiqued combat / l’abat masculine, classiquea irrésolus / élus masculine, classiqueb embarrassée / pensée féminine, classiquec parole / école / console féminine, classiqued infirmité / indignité masculine, classiquea tombeau / ruisseau masculine, classiqueb fidèle / t’appelle féminine, classiquec suivie / ravie / vie féminine, classiqued transport / mort masculine, classiquea cœurs / douceurs masculine, classiqueb joie / déploie féminine, classiquec t’expose / propose / chose féminine, classiqued qu’ennui / lui masculine, classiquea éloignement / moment masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquec stable / considérable / t’accable féminine, classiqued surprit / Jésus-Christ masculine, classiquea paradis / maudits masculine, classiqueb absence / distance féminine, classiquec conduire / nuire / détruire féminine, classiqued tout / bout masculine, classiquea trésor / encor masculine, classiqueb empire / redire féminine, classiquec négligence / intelligence / l’indigence féminine, classiqued effet / satisfait masculine, classiquea unir / retenir masculine, classiqueb foiblesse / l’adresse féminine, classiquec pure / mesure / assure féminine, classiqued arrêté / l’humilité masculine, classiquea l’embrasser / chasser masculine, classiqueb grâce / entasse féminine, classiquec redoutable / véritable / capable féminine, classiqued recours / secours masculine, classiquea aimé / consumé masculine, classiqueb l’être / maître féminine, classiquec expérience / conscience / confiance féminine, classiqued bien / sien masculine, classiquea bras / pas masculine, classiqueb colère / déplaire féminine, classiquec tendresses / largesses / caresses féminine, classiqued rang / sang masculine, classiquea Jésus / dessus masculine, classiqueb lui-même / suprême féminine, classiquec naître / être / connoître féminine, classiqued aimer / charmer masculine, classiquea toi / soi masculine, classiqueb reste / céleste féminine, classiquec personne / s’abandonne / ordonne féminine, classiqued tien / bien masculine, classiquea purger / t’engager masculine, classiqueb créatures / teintures féminine, classiquec ailes / immortelles / fidèles féminine, classiqued Dieu / lieu masculine, classiquea pureté / légèreté masculine, classiqueb prévienne / soutienne féminine, classiquec efficace / place / grâce féminine, classiqued banni / infini masculine, classiquea descend / tout-puissant masculine, classiqueb entreprendre / répandre féminine, classiquec arrière / entière / lumière féminine, classiqued malheurs / douleurs masculine, classiquea l’espoir / vouloir masculine, classiqueb vive / t’arrive féminine, classiquec t’engage / passage / l’orage féminine, classiqued retour / jour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

153 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources