Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième
Chapitre Ix
Du manquement de toute sorte de consolations.
Notre âme néglige sans peineLa consolation humaine,Quand la divine la remplit :Une sainte fierté‖ dans ce dédain nous jette,Et la parfaite joie‖ aisément établitL’heureux mépris de l’imparfaite.
Mais du côté de Dieu‖ demeurer sans douceur,Quand nous foulons aux pieds‖ toute celle du monde,Accepter pour sa gloire‖ une langueur profonde,Un exil où lui-même‖ il abîme le cœur,Ne nous chercher en rien‖ alors que tout nous quitte,Ne vouloir rien qui plaise‖ alors que tout déplaît,N’envoyer ni desirs‖ vers le propre intérêt,Ni regards échappés‖ vers le propre mérite :C’est un effort si grand,‖ qu’il se faut éleverAu-dessus de tout l’homme‖ avant que l’entreprendre ;Sans se vaincre soi-même‖ on ne peut y prétendre,Et sans faire un miracle‖ on ne peut l’achever.
Que fais-tu de grand ou de rare,Si la paix de ton cœur s’empareQuand la grâce règne au dedans,Si tu sens pleine joie‖ au moment qu’elle arrive,Si tes vœux aussitôt‖ deviennent plus ardents,Et ta dévotion plus vive ?
C’est l’ordinaire effet‖ de son épanchementQue d’enfanter le zèle‖ et semer l’allégresse ;C’est l’accompagnement‖ de cette grande hôtesse,Et tout le monde aspire‖ à cet heureux moment.Assez à l’aise marche‖ et fournit sa carrièreCelui dont en tous lieux‖ elle soutient la croix :Du fardeau le plus lourd‖ il ne sent point le poids ;Dans la nuit la plus sombre‖ il a trop de lumière ;Le tout-puissant le porte‖ et le daigne éclairer ;Le tout-puissant lui-même‖ à sa course préside ;Et comme il est conduit‖ par le souverain guide,Il n’est pas merveilleux‖ s’il ne peut s’égarer.
Nous aimons ce qui nous console :L’âme le cherche, l’âme y vole,L’âme s’attache au moindre attrait ;Elle penche toujours‖ vers ce qui la chatouille,Et difficilement‖ l’homme le plus parfaitDe tout lui-même se dépouille.
Laurens le saint martyr‖ en vint pourtant à boutQuand Dieu le sépara‖ de Sixte son grand prêtre ;Il l’aimoit comme père,‖ il l’aimoit comme maître ;Mais un amour plus fort‖ le détacha de tout.D’une perte si dure‖ il fit des sacrificesÀ l’honneur de ce dieu‖ qui couronnoit sa foi :Il triompha du siècle‖ en triomphant de soi ;Par le mépris du monde‖ il brava les supplices ;Mais il avoit porté‖ cette mort constamment,Avant que des bourreaux‖ il éprouvât la rage ;Et parmi les tourments‖ ce qu’il eut de courageFut un prix avancé‖ de son détachement.
Ainsi cette âme toute pureMit l’amour de la créatureSous les ordres du créateur ;Et son zèle pour Dieu,‖ brisant toute autre chaîne,Préféra le vouloir‖ du souverain auteurÀ toute la douceur humaine.
Apprends de cet exemple‖ à desserrer les nœudsPar qui l’affection,‖ par qui le sang te lie,Ces puissants et doux nœuds‖ qui font aimer la vie,Et sans qui l’homme a peine‖ à s’estimer heureux.Quitte un ami sans trouble,‖ alors que Dieu l’ordonne ;Vois sans trouble un ami‖ te quitter à son tour ;Comme un bien passager‖ regarde son amour ;Sois égal quand il t’aime‖ et quand il t’abandonne.Ne faut-il pas enfin‖ chacun s’entre-quitter ?Où tous les hommes vont,‖ aucuns ne vont ensemble ;Et devant ce grand juge‖ où le plus hardi tremble,Le roi le mieux suivi‖ se va seul présenter.
Que l’homme a de combats à faire,Avant que de se bien soustraireÀ l’empire des passions,Avant que de soi-même‖ il soit si bien le maîtreQu’il pousse tout l’effort‖ de ses affectionsJusqu’à l’auteur de tout son être !
Qui s’attache à soi-même‖ aussitôt l’en bannit,Et qui peut sur soi-même‖ appuyer sa foiblesseGlisse et tombe aisément‖ dans l’indigne mollesseDes consolations‖ que le siècle fournit ;Mais quiconque aime Dieu‖ d’un amour véritable,Quiconque s’étudie‖ à marcher sur ses pas,Apprend si bien à fuir‖ ces dangereux appas,Que d’une telle chute‖ il devient incapable :Rien de la part des sens‖ ne le sauroit toucher ;Et loin de prêter l’âme‖ à leurs vaines délices,Les grands travaux pour Dieu,‖ les rudes exercices,Sont tout ce qu’en la vie‖ il se plaît à chercher.
Quand donc tu sens parmi ton zèleQuelque douceur spirituelleDont s’échauffe ta volonté,Rends grâces à ton Dieu‖ de ce feu qu’elle excite,Et reconnois que c’est‖ un don de sa bonté,Et non l’effet de ton mérite.
Quoique ce soit un bien‖ sur tous autres exquis,D’une excessive joie‖ arrête la surprise :N’en sois pas plus enflé‖ quand il t’en favorise,Et n’en présume pas‖ déjà le ciel acquis ;En toutes actions‖ sois-en mieux sur tes gardes ;Que ton humilité‖ sache s’en redoubler :Plus il te donne à perdre,‖ et plus tu dois trembler ;Tant plus il t’enrichit,‖ et tant plus tu hasardes.Ces moments passeront‖ avec tous leurs attraits,Et la tentation,‖ se coulant en leur place,Y fera succéder‖ l’orage à la bonace,Les troubles au repos,‖ et la guerre à la paix.
Si toute leur douceur partieLaisse ta vigueur amortie,Ne désespère pas soudain,Mais à l’humilité‖ joignant la confiance,Attends que le très-haut‖ daigne abaisser la mainAu secours de ta patience.
Ce Dieu, toujours tout bon‖ et toujours tout-puissant,Ce Dieu, dans ses bontés‖ toujours inépuisable,Peut faire un nouveau don‖ d’une grâce plus stable,D’une vigueur plus ferme‖ à ton cœur languissant.Vous le savez, dévots‖ qui marchez dans sa voie,Qu’on y voit tour à tour‖ la paix et les combats,Qu’on y voit l’amertume‖ enfanter les appas,Qu’on y voit le chagrin‖ succéder à la joie.Les saints même, les saints,‖ tous comblés de ce don,Ont éprouvé souvent‖ de ces vicissitudes,Et senti des moments‖ tantôt doux, tantôt rudes,Par la pleine assistance‖ et l’entier abandon.
Crois-en David sur sa parole.Tant que la grâce le console,C’est ainsi qu’il en parle à Dieu :« Lorsque de tes faveurs‖ je goûtois l’abondance,Je le disois, seigneur,‖ qu’aucun temps, aucun lieu,Ne pourroit troubler ma constance. »
À cette fermeté‖ succède la langueurPar le départ soudain‖ de cette même grâce :« Tu n’as fait, lui dit-il,‖ que détourner ta face,Et le trouble aussitôt‖ s’est saisi de mon cœur. »Cependant il conserve‖ une espérance entière ;Et dans cette langueur‖ rassemblant ses esprits :« Jusqu’à toi, poursuit-il,‖ j’élèverai mes cris,Jusqu’à toi, mon sauveur,‖ j’envoîrai ma prière. »Il en obtient le fruit,‖ et change de discours :« Le seigneur à mes maux‖ est devenu sensible,Dit-il, et la pitié‖ l’ayant rendu flexible,Lui-même il a voulu‖ descendre à mon secours. »
Veux-tu savoir de quelle sorteAgit cette grâce plus forte ?Écoute ses ravissements :« Tu dissipes, ô dieu !‖ L’aigreur de ma tristesse,Tu changes en plaisirs‖ tous mes gémissements,Et m’environnes d’allégresse. »
Puisque Dieu traite ainsi‖ même les plus grands saints,Nous autres malheureux‖ perdrons-nous tout courage,Pour voir que notre vie‖ ici-bas se partageAux inégalités‖ qui troublent leurs desseins ?Voyons tantôt le feu,‖ voyons tantôt la glaceDans nos cœurs tour à tour‖ se mêler sans arrêt :L’esprit ne va-t-il pas‖ et vient comme il lui plaît ?Son bon plaisir lui seul‖ le retient ou le chasse ;Job en sert de témoin :‖ « tu le veux, ô seigneur !Disoit-il, que ton bras‖ nous défende et nous quitte,Et tu nous fais à peine‖ un moment de visiteQu’aussitôt ta retraite‖ éprouve notre cœur. »
Sur quoi donc faut-il que j’espère,Et dans l’excès de ma misère,Sur quoi puis-je me confier,Sinon sur la grandeur‖ de sa miséricorde,Et sur ce que sa grâce‖ aime à justifierCeux à qui sa bonté l’accorde ?
Soit que j’aie avec moi‖ toujours des gens de bien,De fidèles amis,‖ ou de vertueux frères,Soit que des beaux traités‖ les conseils salutaires,Soit que les livres saints‖ me servent d’entretien,Qu’en hymnes tout un chœur‖ autour de moi résonneCes frères, ces amis,‖ ces livres et ce chœur,Tout cela n’a pour moi‖ ni force ni saveur,Lorsqu’à ma pauvreté‖ la grâce m’abandonne ;Et l’unique remède‖ en cette extrémitéC’est une patience‖ égale au mal extrême,Une abnégation‖ parfaite de moi-même,Pour accepter de Dieu‖ toute la volonté.
Je n’ai point vu d’âme si sainte,D’âme si fortement atteinte,De religieux si parfait,Qui n’ait senti la grâce,‖ en lui comme séchée,N’y verser quelquefois‖ aucun sensible attrait,Ou vu sa ferveur relâchée.
Aucun n’est éclairé‖ de rayons si puissants,Aucune âme si haut‖ ne se trouve ravie,Qui n’ait vu sa clarté‖ précédée ou suivieD’une attaque, ou du diable,‖ ou de ses propres sens.Aucun n’est digne aussi‖ de la vive lumièrePar qui Dieu se découvre‖ à l’esprit recueilli,S’il ne s’est vu pour Dieu‖ vivement assailli,S’il n’a franchi pour Dieu‖ quelque rude carrière.Ne t’ébranle donc point‖ dans les tentations ;Ne t’inquiète point‖ de leurs inquiétudes ;D’elles naîtra le calme,‖ et leurs coups les plus rudesSont les avant-coureurs‖ des consolations.
Puissant maître de la nature,Ta sainte parole en assureCeux qu’elles auront éprouvés :« Sur qui vaincra, dis-tu,‖ je répandrai ma gloire,Et de l’arbre de vie‖ il verra réservésLes plus doux fruits pour sa victoire. »
Cette douceur du ciel‖ en tombe quelquefois,Pour fortifier l’homme‖ à vaincre l’amertume ;L’amertume la suit,‖ de peur qu’il n’en présumeLe ciel ouvert pour lui‖ sans plus porter de croix ;Car enfin le bien même‖ est souvent une portePar où la propre estime‖ entre avec la vertu ;Et quoique l’ennemi‖ nous paroisse abattu,Le diable ne dort point,‖ et la chair n’est pas morte.Il se faut donc sans cesse‖ au combat disposer,En craindre à tous moments‖ quelques succès contraires,Puisque de tous côtés‖ on a des adversairesQui ne savent que c’est‖ que de se reposer.
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 12{1(aabcbc) 1(abbacddceffe)}
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (168 de 12, 48 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 12 sizains, 12 douzains
- Mots à la rime
- a peine / humaine féminine, classiqueb remplit / établit masculine, classiquec jette / l’imparfaite féminine, classiquea douceur / cœur masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquec quitte / mérite féminine, classiqued déplaît / intérêt masculine, classiquee élever / l’achever masculine, classiquef l’entreprendre / prétendre féminine, classiquea rare / s’empare féminine, classiqueb dedans / ardents masculine, classiquec arrive / vive féminine, classiquea épanchement / moment masculine, classiqueb l’allégresse / hôtesse féminine, classiquec carrière / lumière féminine, classiqued croix / poids masculine, classiquee éclairer / s’égarer masculine, classiquef préside / guide féminine, classiquea console / vole féminine, classiqueb attrait / parfait masculine, classiquec chatouille / dépouille féminine, classiquea bout / tout masculine, classiqueb prêtre / maître féminine, classiquec sacrifices / supplices féminine, classiqued foi / soi masculine, classiquee constamment / détachement masculine, classiquef rage / courage féminine, classiquea pure / créature féminine, classiqueb créateur / auteur masculine, classiquec chaîne / humaine féminine, classiquea nœuds / heureux masculine, classiqueb lie / vie féminine, classiquec l’ordonne / t’abandonne féminine, classiqued tour / amour masculine, classiquee s’entre-quitter / présenter masculine, classiquef ensemble / tremble féminine, classiquea faire / soustraire féminine, classiqueb passions / affections masculine, classiquec maître / être féminine, classiquea bannit / fournit masculine, classiqueb foiblesse / mollesse féminine, classiquec véritable / incapable féminine, classiqued pas / appas masculine, classiquee toucher / chercher masculine, classiquef délices / exercices féminine, classiquea zèle / spirituelle féminine, classiqueb volonté / bonté masculine, classiquec excite / mérite féminine, classiquea exquis / acquis masculine, classiqueb surprise / favorise féminine, classiquec gardes / hasardes féminine, classiqued redoubler / trembler masculine, classiquee attraits / paix masculine, classiquef place / bonace féminine, classiquea partie / amortie féminine, classiqueb soudain / main masculine, classiquec confiance / patience féminine, classiquea tout-puissant / languissant masculine, classiqueb inépuisable / stable féminine, classiquec voie / joie féminine, classiqued combats / appas masculine, classiquee don / abandon masculine, classiquef vicissitudes / rudes féminine, classiquea parole / console féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquec l’abondance / constance féminine, classiquea langueur / cœur masculine, classiqueb grâce / face féminine, classiquec entière / prière féminine, classiqued esprits / cris masculine, classiquee discours / secours masculine, classiquef sensible / flexible féminine, classiquea sorte / forte féminine, classiqueb ravissements / gémissements masculine, classiquec tristesse / d’allégresse féminine, classiquea saints / desseins masculine, classiqueb courage / partage féminine, classiquec glace / chasse féminine, classiqued arrêt / plaît masculine, classiquee seigneur / cœur masculine, classiquef quitte / visite féminine, classiquea j’espère / misère féminine, classiqueb confier / justifier masculine, classiquec miséricorde / l’accorde féminine, classiquea bien / d’entretien masculine, classiqueb frères / salutaires féminine, classiquec résonne / m’abandonne féminine, classiqued chœur / saveur masculine, classiquee extrémité / volonté masculine, classiquef extrême / moi-même féminine, classiquea sainte / atteinte féminine, classiqueb parfait / attrait masculine, classiquec séchée / relâchée féminine, classiquea puissants / sens masculine, classiqueb ravie / suivie féminine, classiquec lumière / carrière féminine, classiqued recueilli / assailli masculine, classiquee tentations / consolations masculine, classiquef inquiétudes / rudes féminine, classiquea nature / assure féminine, classiqueb éprouvés / réservés masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea quelquefois / croix masculine, classiqueb l’amertume / présume féminine, classiquec porte / morte féminine, classiqued vertu / abattu masculine, classiquee disposer / reposer masculine, classiquef contraires / adversaires féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources