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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre X

Qu’il y a beaucoup de douceur à mépriser Le monde pour servir Dieu.

Pierre Corneille· 14 dizains, alexandrins et octosyllabes, 140 vers

J’oserai donc parler‖ encore un coup à toi :Mon silence n’est plus‖ un respect légitime ;Je ne puis me taire sans crime ;Je dois bénir mon Dieu,‖ mon seigneur et mon roi.J’irai jusqu’à ton trône‖ assiéger tes oreillesDu récit amoureux‖ de tes hautes merveilles ;J’en ferai retentir‖ toute l’éternité ;Et je veux qu’à jamais‖ mes cantiques enseignentQuelles sont les douceurs‖ que ta bénignitéNe montre qu’à ceux qui te craignent.

Mais que sont ces douceurs‖ au prix de ces trésorsQu’à toute heure tes mains‖ prodiguent et réserventPour ceux qui t’aiment et te servent,Et qui du cœur entier‖ te donnent les efforts ?Ah ! Ces ravissements,‖ sans borne et sans exemple,S’augmentent d’autant plus‖ que plus on te contemple ;Nous n’avons rien en nous‖ qui les puisse exprimer ;Le cœur les goûte bien,‖ et l’âme les admire ;Tout l’homme les sent croître‖ à force de t’aimer ;Mais la bouche ne les peut dire.

Tu ne te lasses point,‖ seigneur, de cet amour,Et j’en porte sur moi‖ des marques infaillibles :Tes bontés incompréhensiblesDu néant où j’étois‖ m’ont daigné mettre au jour.J’ai couru loin de toi‖ vagabond et sans guide ;Pour un fragile bien‖ j’ai quitté le solide,Et tu m’as rappelé‖ de cet égarement ;Tu fais plus : pour t’aimer‖ tu m’ordonnes de vivre,Et joins à la douceur‖ de ce commandementLa clarté qui montre à le suivre.

Ô fontaine d’amour,‖ mais d’amour éternel,Après tant de bienfaits‖ que dirai-je à ta gloire ?Pourrai-je en perdre la mémoire,Quand tu ne la perds pas‖ d’un chétif criminel ?Au milieu de ma chute‖ et courant à ma perte,Par delà tout espoir‖ j’ai vu ta grâce ouverteRépandre encor sur moi‖ des rayons de pitié,Et ta miséricorde,‖ excédant tous limites,Accabler un pécheur‖ d’un excès d’amitiéQui surpasse tous les mérites.

Que te rendrai-je donc‖ pour de telles faveurs ?Quel encens unirai-je‖ aux concerts de louangesQue de tes saints et de tes angesSans fin et sans relâche‖ entonnent les ferveurs ?Tu ne fais pas à tous‖ cette grâce profondeQui détache les cœurs‖ des embarras du monde,Pour se ranger au cloître‖ et n’être plus qu’à toi ;Et ce n’est pas à tous‖ que tu donnes l’envieDe s’enrichir des fruits‖ que fait naître l’emploiD’une religieuse vie.

Je ne fais rien de rare‖ alors que je te sers :J’apprends cette leçon‖ de toute la nature ;L’hommage de la créatureN’est qu’un tribut commun‖ que te doit l’univers.Tout ce qu’en te servant‖ je trouve d’admirable,C’est qu’étant de moi-même‖ et pauvre et misérable,Tu daignes t’abaisser‖ jusques à t’en servir,Qu’avec tes plus chéris‖ tu m’y daignes admettre,Et veux bien m’enseigner‖ comme il te faut ravirCe que tu leur voulus promettre.

Tout vient de toi, seigneur,‖ et nous en recevonsTout ce qu’à te servir‖ applique cet hommage ;J’ose dire encor davantage,Tu nous sers beaucoup plus‖ que nous ne te servons.La terre qui nous porte,‖ et qui nous sert de mère,L’air que nous respirons,‖ le ciel qui nous éclaire,Ont ces ordres de toi‖ qu’ils ne rompent jamais ;L’ange même nous sert,‖ tous pécheurs que nous sommes,Et garde exactement‖ ceux où tu le soumetsPour le ministère des hommes.

C’est peu pour toi que l’air,‖ et la terre, et les cieux,C’est peu qu’à nous servir‖ l’ange s’assujettisse ;Pour mieux nous rendre cet office,Tu choisis un sujet‖ encor plus précieux :Tu quittes, roi des rois,‖ ton sacré diadème ;Tu descends jusqu’à nous‖ de ton trône suprême ;Tu te revêts pour nous‖ de nos infirmités ;Et nous fortifiant‖ par ta sainte présence,Tu nous fais triompher‖ de nos fragilités,Et te promets pour récompense.

Pour tant et tant de biens‖ que ne puis-je à mon tourTe servir dignement‖ tout le temps de ma vie !Oh ! Que j’aurois l’âme ravieDe le pouvoir, seigneur,‖ seulement un seul jour !Te servir à demi,‖ c’est te faire une injure ;Et comme tes bontés‖ n’ont jamais de mesure,Il ne faut point de borne‖ aux devoirs qu’on te rend :À toi toute louange,‖ à toi gloire éternelle,À toi, seigneur, est dû‖ ce que peut de plus grandLe zèle d’une âme fidèle.

N’es-tu pas, ô mon Dieu,‖ mon seigneur souverain,Et moi ton serviteur,‖ pauvre, lâche, imbécile,Dont tout l’effort est inutile,À moins qu’avoir l’appui‖ de ta divine main ?Je dois pourtant, je dois‖ de toute ma puissanceTe louer, te servir,‖ te rendre obéissance,Sans m’en lasser jamais,‖ sans prendre autre souci.Viens donc à mon secours,‖ bonté toute céleste ;Tu vois que je le veux‖ et le souhaite ainsi :Par ta faveur supplée au reste.

La pompe des honneurs‖ dans son plus haut éclatN’a rien de comparable‖ à cette servitude,À cette glorieuse étudeQui nous apprend de tout‖ à faire peu d’état.Mépriser tout pour toi,‖ pour ce noble esclavageQui sous tes volontés‖ enchaîne le courage,C’est se mettre au-dessus‖ des princes et des rois ;Et l’ineffable excès‖ des grâces que tu donnesÀ qui peut s’affermir‖ dans cet illustre choix,Vaut mieux que toutes les couronnes.

Par des attraits divins‖ et toujours renaissantsTon saint esprit se plaît‖ à consoler les âmesDont les pures et saintes flammesDédaignent pour t’aimer‖ tous les plaisirs des sens.Ces âmes qui pour toi‖ prennent l’étroite voie,Qui n’ont point d’autre but,‖ qui n’ont point d’autre joie,Y goûtent de l’esprit‖ l’entière liberté ;Leur retraite en vrais biens‖ se voit toujours féconde,Et trouve un plein repos‖ dans la digne fiertéQui leur fait négliger le monde.

Miraculeux effet,‖ bonheur prodigieux,Qu’ainsi la liberté‖ naisse de la contrainte !Ô doux liens ! ô douce étreinte !Ô favorable poids‖ du joug religieux !Sainte captivité,‖ qu’on te doit de louanges !Tu rends dès ici-bas‖ l’homme pareil aux anges ;Tu le rends agréable‖ aux yeux de son auteur ;Tu le rends formidable‖ à ces troupes rebelles,À ces noirs escadrons‖ de l’ange séducteur,Et louable à tous les fidèles.

Ô fers délicieux‖ et toujours à chérir,Que vous cachez d’appas‖ sous un peu de rudesse !Ô du ciel infaillible adresse,Que tu rends ses trésors‖ aisés à conquérir !Ô jeûnes, pauvreté,‖ disciplines, cilices,Amoureuses rigueurs‖ et triomphants supplices !Ô cloître ! ô saints travaux,‖ qu’il vous faut souhaiter,Vous qui donnez à l’âme‖ une joie assurée,Et qui l’asservissant‖ lui faites mériterUn bien d’éternelle durée !

Versification

Forme
14 dizains (dizains)
Rimes
14(abbaccdede)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (112 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
14 dizains
Mots à la rime
a toi / roi masculine, classiqueb légitime / crime féminine, classiquec oreilles / merveilles féminine, classiqued l’éternité / bénignité masculine, classiquee enseignent / craignent féminine, classiquea trésors / efforts masculine, classiqueb réservent / servent féminine, classiquec exemple / contemple féminine, classiqued exprimer / t’aimer masculine, classiquee admire / dire féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb infaillibles / incompréhensibles féminine, classiquec guide / solide féminine, classiqued égarement / commandement masculine, classiquee vivre / suivre féminine, classiquea éternel / criminel masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquec perte / ouverte féminine, classiqued pitié / d’amitié masculine, classiquee limites / mérites féminine, classiquea faveurs / ferveurs masculine, classiqueb louanges / anges féminine, classiquec profonde / monde féminine, classiqued toi / l’emploi masculine, classiquee l’envie / vie féminine, classiquea sers / l’univers masculine, classiqueb nature / créature féminine, classiquec d’admirable / misérable féminine, classiqued servir / ravir masculine, classiquee admettre / promettre féminine, classiquea recevons / servons masculine, classiqueb hommage / davantage féminine, classiquec mère / éclaire féminine, classiqued jamais / soumets masculine, classiquee sommes / hommes féminine, classiquea cieux / précieux masculine, classiqueb s’assujettisse / office féminine, classiquec diadème / suprême féminine, classiqued infirmités / fragilités masculine, classiquee présence / récompense féminine, classiquea tour / jour masculine, classiqueb vie / ravie féminine, classiquec injure / mesure féminine, classiqued rend / grand masculine, classiquee éternelle / fidèle féminine, classiquea souverain / main masculine, classiqueb imbécile / inutile féminine, classiquec puissance / obéissance féminine, classiqued souci / ainsi masculine, classiquee céleste / reste féminine, classiquea éclat / d’état masculine, classiqueb servitude / étude féminine, classiquec esclavage / courage féminine, classiqued rois / choix masculine, classiquee donnes / couronnes féminine, classiquea renaissants / sens masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquec voie / joie féminine, classiqued liberté / fierté masculine, classiquee féconde / monde féminine, classiquea prodigieux / religieux masculine, classiqueb contrainte / étreinte féminine, classiqued auteur / séducteur masculine, classiquee rebelles / fidèles féminine, classiquea chérir / conquérir masculine, classiqueb rudesse / adresse féminine, classiquec cilices / supplices féminine, classiqued souhaiter / mériter masculine, classiquee assurée / durée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources