Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Ix
Qu’il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.
Si tu veux du bonheur‖ t’aplanir la carrière,Choisis-moi pour ta fin‖ souveraine et dernière,Épure tes desirs‖ par cette intention :Tes flammes deviendront‖ comme eux droites et pures,Tes flammes, que souvent‖ ta folle passionRecourbe vers toi-même‖ ou vers les créatures,Et qui n’ont que foiblesse,‖ aridité, langueur,Sitôt qu’à te chercher‖ tu ravales ton cœur.
C’est à moi, c’est à moi‖ qu’il faut que tu rapportesLes biens les plus exquis,‖ les grâces les plus fortes,À moi qui donne tout‖ et tiens tout en ma main :Pour bien user de tout,‖ regarde chaque choseComme un écoulement‖ de ce bien souverain,Que de moi seul je forme,‖ et dont seul je dispose ;Et prends ce que sur toi‖ j’en verse de ruisseauxPour guides vers la source‖ à qui tu dois leurs eaux.
Qui monte jusque-là‖ ne m’en trouve point chiche :Le petit et le grand,‖ le pauvre avec le riche,Y peuvent sans relâche‖ également puiser.Mon amour libéral‖ l’ouvre à tous sans réserve :J’aime à donner mes biens,‖ j’aime à favoriser ;Mais je veux à mon tour‖ qu’on m’aime et qu’on me serve ;Je hais le cœur ingrat,‖ le froid, l’indifférent,Et ma grâce est le prix‖ des grâces qu’on me rend.
Quiconque s’ose enfler‖ de propre suffisance,Jusqu’à prendre en soi-même‖ ou gloire, ou complaisance,Ou chercher hors de moi‖ de quoi se réjouir,Sa joie est inquiète,‖ et si mal établie,Que son cœur pleinement‖ ne peut s’épanouir :D’angoisse sur angoisse‖ il la sent affoiblie,Il voit trouble sur trouble,‖ et naître à tout momentMille vrais déplaisirs‖ d’un faux contentement.
Ne t’impute donc rien‖ de bon, de salutaire,Et quoi qu’un autre même‖ à tes yeux puisse faire,À sa propre vertu‖ n’attribue aucun bien ;Dans celui que tu fais‖ ne perds point la mémoireQu’il en faut bénir Dieu,‖ sans qui l’homme n’a rien :Comme tout vient de moi,‖ j’en veux toute la gloire :Je veux un plein hommage,‖ un cœur passionné,Et qu’on me rende ainsi‖ tout ce que j’ai donné.
C’est par ces vérités‖ qu’est soudain mise en fuiteLa vanité mondaine‖ avec toute sa suite,Et fait place à la vraie‖ et vive charité ;C’est ainsi que ma grâce‖ occupe toute une âme,Et lors plus d’amour-propre‖ et plus d’anxiété,Plus d’importune envie‖ et plus d’impure flamme :De tous ses ennemis‖ cette âme vient à boutPar cette charité‖ qui triomphe de tout.
Par cette charité‖ ses forces dilatéesNe sont plus en état‖ de se voir surmontées ;Mais je te le redis,‖ saches-en bien user ;Ne prends point hors de moi‖ de joie ou d’espérance :Je suis cette bonté‖ qu’on ne peut épuiser,Mais qui ne peut souffrir‖ aucune concurrence ;Je suis et serai seul‖ durant tout l’avenirQu’il faille en tout, partout,‖ et louer, et bénir.
Versification
- Forme
- 7 huitains (huitains)
- Rimes
- 7(aabcbcdd)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 huitains
- Mots à la rime
- a carrière / dernière féminine, classiqueb intention / passion masculine, classiquec pures / créatures féminine, classiqued langueur / cœur masculine, classiquea rapportes / fortes féminine, classiqueb main / souverain masculine, classiquec chose / dispose féminine, classiqued ruisseaux / eaux masculine, classiquea chiche / riche féminine, classiqueb puiser / favoriser masculine, classiquec réserve / serve féminine, classiqued l’indifférent / rend masculine, classiquea suffisance / complaisance féminine, classiqueb réjouir / s’épanouir masculine, classiquec établie / affoiblie féminine, classiqued moment / contentement masculine, classiquea salutaire / faire féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiqued passionné / donné masculine, classiquea fuite / suite féminine, classiqueb charité / d’anxiété masculine, classiquec âme / flamme féminine, classiqued bout / tout masculine, classiquea dilatées / surmontées féminine, classiqueb user / épuiser masculine, classiquec d’espérance / concurrence féminine, classiqued l’avenir / bénir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources