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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xii

Comme il se faut faire à la patience, et combattre les passions.

Pierre Corneille· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 114 vers

À ce que je puis voir, seigneur,J’ai grand besoin de patienceContre la rude expérienceOù cette vie engage un cœur.

Elle n’est qu’un gouffre de maux,D’accidents fâcheux et contraires,Qu’un accablement de misères,D’où naissent travaux sur travaux.

Je n’y termine aucuns combatsQue chaque instant ne renouvelle,Et ma paix y traîne avec elleLa guerre attachée à mes pas.

Les soins même de l’affermirNe sont en effet qu’une guerre,Et tout mon séjour sur la terreQu’une occasion de gémir.

Tu dis vrai, mon enfant ;‖ aussi ne veux-je pasQue tu cherches en terre‖ une paix sans combats,Un repos sans tumulte,‖ un calme sans orage,Où toujours la fortune‖ ait un même visage,Et semble par le cours‖ de ses événementsS’asservir en esclave‖ à tes contentements.Je veux te voir en paix,‖ mais parmi les traverses,Parmi les changements‖ des fortunes diverses ;Je veux y voir ton calme,‖ et que l’adversitéTe serve à t’affermir‖ dans la tranquillité.« Tu ne peux, me dis-tu,‖ souffrir beaucoup de choses ;En vain tu t’y résous,‖ en vain tu t’y disposes,Tu sens une révolte‖ en ton cœur mutinéContre la patience‖ où tu l’as condamné. »Lâche, qu’oses-tu dire ?‖ Ainsi le purgatoire,Ainsi ses feux cuisants‖ sont hors de ta mémoire ?Auras-tu plus de force ?‖ Ou les présumes-tuPlus aisés à souffrir‖ à ce cœur abattu ?Apprends que de deux maux‖ il faut choisir le moindre,Que tes soins en ce but‖ se doivent tous rejoindre,Et que pour éviter‖ les tourments éternels,Tu dois traiter tes sens‖ d’infâmes criminels,Braver leurs appétits,‖ leur imposer des gênes,Préparer ta constance‖ aux misères humaines,Les souffrir sans murmure,‖ et recevoir les croixAinsi que des faveurs‖ qui viennent de mon choix.

Crois-tu les gens du monde‖ exempts d’inquiétude ?Ne vois-tu rien pour eux‖ ni d’amer ni de rude ?Va chez ces délicats‖ qui n’ont soin que d’unirLe choix des voluptés‖ aux moyens d’y fournir :Si tu crois y trouver‖ des roses sans épines,Tu n’y trouveras point‖ ce que tu t’imagines.

« Mais ils suivent, dis-tu,‖ leurs inclinations ;Leur seule volonté‖ règle leurs actions,Et l’excès des plaisirs‖ en un moment consumeCe peu qui par hasard‖ s’y coule d’amertume. »Eh bien ! Soit, je le veux,‖ ils ont tout à souhait ;Mais combien doit durer‖ un bonheur si parfait ?

Ces riches, que du siècle‖ adore l’imprudence,Passent comme fumée‖ avec leur abondance,Et de leurs voluptés‖ le plus doux souvenir,S’il ne passe avec eux,‖ ne sert qu’à les punir.Celles que leur permet‖ une si triste vieSont dignes de pitié‖ beaucoup plus que d’envie :Elles vont rarement‖ sans mélange d’ennuis ;Leurs jours les plus brillants‖ ont les plus sombres nuits ;Souvent mille chagrins‖ empoisonnent leurs charmes,Souvent mille terreurs‖ y jettent mille alarmes,Et souvent des objets‖ d’où naissent leurs plaisirsMa justice en courroux‖ fait naître leurs soupirs.L’impétuosité‖ qui les porte aux délicesElle-même à leur joie‖ enchaîne les supplices,Et joint aux vains appas‖ d’un peu d’illusionLe repentir, le trouble‖ et la confusion.

Toutes ces voluptés‖ sont courtes et menteuses,Toutes n’ont que désordre,‖ et toutes sont honteuses.Les hommes cependant‖ n’en aperçoivent rien ;Enivrés qu’ils en sont,‖ ils en font tout leur bien :Ils suivent en tous lieux,‖ comme bêtes stupides,Leurs sens pour souverains,‖ leurs passions pour guides ;Et pour l’indigne attrait‖ d’un faux chatouillement,Pour un bien passager,‖ un plaisir d’un moment,Amoureux d’une vie‖ ingrate et fugitive,Ils acceptent pour l’âme‖ une mort toujours vive,Où mourant à toute heure,‖ et ne pouvant mourir,Ils ne sont immortels‖ que pour toujours souffrir.

Plus sage à leurs dépens,‖ donne moins de puissanceAux brutales fureurs‖ de ta concupiscence ;

Garde-toi de courir‖ après les voluptés,Captive tes desirs,‖ brise tes volontés,Mets en moi seul ta joie,‖ et m’en fais une offrande,Et je t’accorderai‖ ce que ton cœur demande.

Oui, ce cœur ainsi libre,‖ ainsi désabusé,Ne peut, quoi qu’il demande,‖ en être refusé ;Et si tu veux goûter‖ des plaisirs véritables,Des consolations‖ et pleines et durables,Tu n’as qu’à dédaigner‖ par un noble méprisCet éclat dont le monde‖ éblouit tant d’esprits ;Tu n’as qu’à t’arracher‖ à ces voluptés bassesQui repoussent des cœurs‖ les effets de mes grâces ;Tu n’as qu’à te soustraire‖ à leur malignité,Et je te rendrai plus‖ que tu n’auras quitté.Plus à leurs faux attraits‖ tu fermeras de portes,Plus mes faveurs seront‖ et charmantes et fortes ;Et moins la créature‖ aura chez toi d’accès,Et plus du créateur‖ les dons auront d’excès.

Ne crois pas toutefois‖ sans peine et sans tristesseÀ ce détachement‖ élever ta foiblesse :Une vieille habitude‖ y voudra résister,Mais par une meilleure‖ il faudra la dompter ;

Ta chair murmurera,‖ mais de tout son murmureLa ferveur de l’esprit‖ convaincra l’imposture ;Enfin le vieux serpent‖ tâchera de t’aigrirContre les moindres maux‖ que tu voudras souffrir ;Il fera mille efforts‖ pour brouiller ta conduite ;Mais avec l’oraison‖ tu le mettras en fuite,Et l’obstination‖ d’un saint et digne emploiNe lui laissera plus‖ aucun pouvoir sur toi.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4(abba) 38((aa)) 2(aabbcc) 1(aa) 2(aabb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (98 de 12, 16 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
6 quatrains, 6 distiques, 2 sizains
Mots à la rime
a seigneur / cœur masculine, classiqueb patience / expérience féminine, classiquea maux / travaux masculine, classiqueb contraires / misères féminine, classiquea combats / pas masculine, classiqueb renouvelle / elle féminine, classiquea l’affermir / gémir masculine, classiqueb guerre / terre féminine, classiquea pas / combats masculine, classiqueb orage / visage féminine, classiquea événements / contentements masculine, classiqueb traverses / diverses féminine, classiquea l’adversité / tranquillité masculine, classiqueb choses / disposes féminine, classiquea mutiné / condamné masculine, classiqueb purgatoire / mémoire féminine, classiquea présumes-tu / abattu masculine, classiqueb moindre / rejoindre féminine, classiquea éternels / criminels masculine, classiqueb gênes / humaines féminine, classiquea croix / choix masculine, classiquea d’inquiétude / rude féminine, classiqueb d’unir / fournir masculine, classiquec épines / t’imagines féminine, classiquea inclinations / actions masculine, classiqueb consume / d’amertume féminine, classiquec souhait / parfait masculine, classiquea l’imprudence / abondance féminine, classiqueb souvenir / punir masculine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb d’ennuis / nuits masculine, classiquea charmes / alarmes féminine, classiqueb plaisirs / soupirs masculine, classiquea délices / supplices féminine, classiqueb d’illusion / confusion masculine, classiquea menteuses / honteuses féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea stupides / guides féminine, classiqueb chatouillement / moment masculine, classiquea fugitive / vive féminine, classiqueb mourir / souffrir masculine, classiquea puissance / concupiscence féminine, classiquea voluptés / volontés masculine, classiqueb offrande / demande féminine, classiquea désabusé / refusé masculine, classiqueb véritables / durables féminine, classiquea mépris / d’esprits masculine, classiqueb basses / grâces féminine, classiquea malignité / quitté masculine, classiqueb portes / fortes féminine, classiquea d’accès / d’excès masculine, classiquea tristesse / foiblesse féminine, classiqueb résister / dompter masculine, classiquea murmure / l’imposture féminine, classiqueb t’aigrir / souffrir masculine, classiquea conduite / fuite féminine, classiqueb emploi / toi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources