Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xiii
De l’obéissance de l’humble sujet, à l’exemple de Jésus-Christ.
Quiconque se dérobe‖ à l’humble obéissanceBannit ma grâce en même temps,Et se livre lui-même‖ à toute l’impuissanceDe ses desirs vains et flottants.Ces dévots indiscrets‖ dont le zèle incommode,Pour les rendre saints à leur mode,Leur forme une conduite‖ et fait des lois à part,Au lieu de s’avancer‖ par un secret mérite,Perdent ce qu’en commun‖ dans la règle on profite,À force de vivre à l’écart.
Qui n’obéit qu’à peine,‖ et dans l’âme s’attristeDes ordres d’un supérieur,Fait bien voir que sa chair‖ à son tour lui résistePar un murmure intérieur ;Qu’il est mal obéi‖ par cette vaine esclave,Qui se révolte, qui le brave,Et n’est jamais d’accord‖ de ce qu’il lui prescrit :Obéis donc toi-même,‖ et tôt et sans murmure,Si tu veux que ta chair‖ à ton exemple endureLe frein que lui doit ton esprit.
Des assauts du dehors‖ une âme tourmentéeTriomphe tôt des plus ardents,Quand la rébellion‖ de la chair mal domptéeNe ravage point le dedans ;Mais ils trouvent souvent‖ de leur intelligenceL’amour-propre et la négligence,Qui leur font de toi-même‖ un renfort contre toi ;Et cette âme n’a point‖ d’ennemi plus à craindreQue cette même chair,‖ quand elle ose se plaindreDe l’esprit qui lui fait la loi.
Prends donc, prends pour toi-même‖ un mépris véritableQui te réduise au dernier rang,Si tu veux mettre à bas‖ ce pouvoir redoutableQu’ont sur toi la chair et le sang.Mais tu t’aimes encore ;‖ et ton âme obstinéeDans cette amour désordonnéeNe peut y renoncer‖ sans trouble et sans ennui :De là vient que ton cœur‖ s’épouvante et s’indigne ;De là vient qu’il frémit,‖ avant qu’il se résignePleinement au vouloir d’autrui.
Que fais-tu de si grand,‖ toi qui n’es que poussière,Ou pour mieux dire, qui n’es rien,Quand tu soumets pour moi‖ ton âme un peu moins fièreÀ quelque autre vouloir qu’au tien ?Moi qui suis tout-puissant,‖ moi qui d’une paroleAi bâti l’un et l’autre pôle,Et tiré du néant‖ tout ce qui s’offre aux yeux,Moi dont tout l’univers‖ est l’ouvrage et le temple,Pour me soumettre à l’homme‖ et te donner l’exemple,Je suis bien descendu des cieux.
De ces palais brillants‖ où ma gloire ineffableRemplit tout de mon seul objet,Je me suis ravalé‖ jusqu’au rang d’un coupable,Jusqu’à l’ordre le plus abjet.Je me suis fait de tous‖ le plus humble et le moindre,Afin que tu susses mieux joindreUn digne abaissement‖ à ton indignité,Et que malgré le monde‖ et ses vaines amorces,Pour dompter ton orgueil‖ tu trouvasses des forcesDans ma parfaite humilité.
Apprends de moi, pécheur,‖ apprends l’obéissanceDes sentiments humiliés ;Poudre, terre, limon,‖ apprends de ta naissanceÀ te faire fouler aux pieds ;Apprends à te ranger‖ sous le plus rude empire ;Apprends à te vaincre, à dédireDe ton propre vouloir‖ les desirs les plus doux ;Apprends à triompher‖ des assauts qu’il te donne ;Apprends à t’asservir‖ à tout ce qu’on t’ordonne,Apprends à te soumettre à tous.
Fais que contre toi-même‖ un saint zèle t’enflammeD’une juste indignation,Pour étouffer soudain‖ ce qui naît dans ton âmeDe superbe et d’ambition ;Désenfle-la si bien‖ qu’elle soit toujours prêteÀ voir que chacun sur ta têtePar un dernier mépris‖ ose imprimer ses pas,Que le plus rude affront‖ n’ait pour toi rien d’étrange,Et qu’alors qu’on te traite‖ à l’égal de la fange,Tu te mettes encor plus bas.
De quoi murmures-tu,‖ chétive créature,Et comment peux-tu repartir,Alors qu’on te reproche,‖ à toi qui n’es qu’ordure,Ce que tu ne peux démentir ?N’es-tu pas un ingrat,‖ un rebelle à ma grâce,D’avoir eu tant de fois l’audaceD’offenser, de trahir‖ le dieu de l’univers ?Et tes attachements,‖ tes lâchetés, tes vices,N’ont-ils pas mille fois‖ mérité les supplicesQui me vengent dans les enfers ?
Mais parce qu’à mes yeux‖ ton âme est précieuse,Il m’a plu de te pardonner,Et je n’étends sur toi‖ qu’une main amoureuseQui ne veut que te couronner.Vois par là ma bonté,‖ vois quelle est sa puissance ;Montre par ta reconnoissanceQu’enfin de mes bienfaits‖ tu sais le digne prix ;Fais de l’humilité‖ ta plus douce habitude,De la soumission‖ ta plus ardente étude,Et tes délices du mépris.
Versification
- Forme
- 10 dizains (dizains)
- Rimes
- 10(ababccdeed)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (60 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 10 dizains
- Mots à la rime
- a obéissance / l’impuissance féminine, classiqueb temps / flottants masculine, classiquec incommode / mode féminine, classiqued part / l’écart masculine, classiquee mérite / profite féminine, classiquea s’attriste / résiste féminine, classiqueb supérieur / intérieur masculine, classiquec esclave / brave féminine, classiqued prescrit / esprit masculine, classiquee murmure / endure féminine, classiquea tourmentée / domptée féminine, classiqueb ardents / dedans masculine, classiquec intelligence / négligence féminine, classiqued toi / loi masculine, classiquee craindre / plaindre féminine, classiquea véritable / redoutable féminine, classiqueb rang / sang masculine, classiquec obstinée / désordonnée féminine, classiqued ennui / d’autrui masculine, classiquee s’indigne / résigne féminine, classiquea poussière / fière féminine, classiqueb rien / tien masculine, classiquec parole / pôle féminine, classiqued yeux / cieux masculine, équivalentee temple / l’exemple féminine, classiquea ineffable / coupable féminine, classiqueb objet / abjet masculine, classiquec moindre / joindre féminine, classiqued indignité / humilité masculine, classiquee amorces / forces féminine, classiquea l’obéissance / naissance féminine, classiqueb humiliés / pieds masculine, classiquec empire / dédire féminine, classiqued doux / tous masculine, classiquee donne / t’ordonne féminine, classiquea t’enflamme / âme féminine, classiqueb indignation / d’ambition masculine, classiquec prête / tête féminine, classiqued pas / bas masculine, classiquee d’étrange / fange féminine, classiquea créature / qu’ordure féminine, classiqueb repartir / démentir masculine, classiquec grâce / l’audace féminine, classiqued l’univers / enfers masculine, classiquee vices / supplices féminine, classiquea précieuse / amoureuse féminine, classiqueb pardonner / couronner masculine, classiquec puissance / reconnoissance féminine, classiqued prix / mépris masculine, classiquee habitude / étude féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources