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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xl

Que l’homme n’a rien de bon de soi-même, et ne se peut glorifier d’aucune chose.

Pierre Corneille· distiques, alexandrins, 126 vers

Seigneur, qu’est-ce que l’homme,‖ et dans ton souvenirQui lui donne le rang‖ que tu l’y fais tenir ?Que sont les fils d’Adam,‖ que sont tous leurs mérites,Pour attirer chez eux‖ l’honneur de tes visites ?Que t’a fait l’homme enfin,‖ que ta grâce pour luiAime à se prodiguer,‖ et lui servir d’appui ?Ai-je lieu de m’en plaindre‖ avec quelque justice,Quand elle m’abandonne‖ à mon propre caprice ?Et puis-je à ta rigueur‖ reprocher quelque excès,Quand toute ma prière‖ obtient peu de succès ?

C’est bien alors à moi‖ d’avouer ma foiblesse ;C’est à moi de penser‖ et de dire sans cesse :« Seigneur, je ne suis rien,‖ je ne puis rien de moi,Et je n’ai rien de bon,‖ s’il ne me vient de toi. »

Mes défauts sont si grands,‖ mon impuissance est telle,Qu’elle a vers le néant‖ une pente éternelle.À moins que ton secours‖ me relève le cœur,À moins que ta bonté‖ ranime ma langueur,Qu’elle daigne au dedans‖ me former et m’instruire,Mes plus ardents efforts‖ ne peuvent rien produire,Et mon infirmité‖ retrouve en un momentLa tiédeur, le désordre‖ et le relâchement.

Toi seul, toujours le même‖ et toujours immuable,Te soutiens dans un être‖ à jamais perdurable,Toujours bon, toujours saint,‖ toujours juste, et toujoursDispensant saintement‖ ton bienheureux secours.Ta bonté, ta justice‖ agit en toutes choses,Et de tout et partout‖ sagement tu disposes ;Mais pour moi, qui toujours‖ penche plus fortementVers l’imperfection‖ que vers l’avancement,Je n’ai pas un esprit‖ toujours en même assiette :Il cherche, il craint, il fuit,‖ il embrasse, il rejette,Et son meilleur état,‖ par un triste retour,Est sujet à changer‖ plus de sept fois le jour.

Tous mes maux toutefois‖ rencontrent leur remède,Aussitôt qu’il t’a plu‖ d’accourir à mon aide ;Et pour faire à mon âme‖ un bonheur souverain,Tu n’as qu’à lui prêter,‖ qu’à lui tendre la main.Tu le peux, ô mon Dieu,‖ de ta volonté pure,Sans emprunter le bras‖ d’aucune créature :Tu me peux de toi seul‖ si bien fortifier,Que mon âme n’ait plus‖ de quoi se défier,Que ma constante ardeur‖ ne tourne plus en glace,Que mon sort affermi‖ ne change plus de face,Et que mon cœur enfin,‖ plein de zèle et de foi,Ainsi que dans son centre‖ ait son repos en toi.

Ah ! Si jamais ce cœur‖ pouvoit bien se défaireDes consolations‖ que la terre suggère,Soit pour mieux faire place‖ aux célestes faveursQui font naître ici-bas‖ et croître les ferveurs,Soit par ce grand besoin‖ qui réduit ma foiblesseÀ la nécessité‖ d’implorer ta tendresse,Puisque dans les malheurs‖ où je me sens coulerIl n’est aucun mortel‖ qui puisse consoler,Alors certes, alors‖ j’aurois pleine matièreD’espérer de ta grâce‖ une abondance entière,Et de m’épanouir‖ à ces charmes nouveauxDont je verrois ta main‖ adoucir mes travaux.

C’est de toi, mon sauveur,‖ c’est de toi, source vive,Que se répand sur moi‖ tout le bien qui m’arrive.Je ne suis qu’un néant‖ bouffi de vanité,Je ne suis qu’inconstance‖ et qu’imbécillité ;Et quand je me demande‖ un titre légitimeD’où prendre quelque gloire,‖ et chercher quelque estime,Je vois, pour tout appui‖ de mes plus hauts efforts,Le néant que je suis,‖ et le rien d’où je sors,Et que fonder sa gloire‖ ainsi sur le rien même,C’est une vanité‖ qui va jusqu’à l’extrême.

Ô vent pernicieux !‖ ô poison des esprits !Que le monde sait peu‖ ton véritable prix !Ô fausse et vaine gloire !‖ ô dangereuse peste,Qui n’es rien qu’un néant,‖ mais un néant funeste !Tes décevants attraits‖ retirent tous nos pasDu chemin où la vraie‖ étale ses appas,Et l’âme, de ton souffle‖ indignement souillée,Des grâces de son maître‖ est par toi dépouillée.Oui, notre âme, seigneur,‖ tout ton portrait qu’elle est,Commence à te déplaire‖ alors qu’elle se plaît,Et son avidité‖ pour de vaines louangesLa prive des vertus‖ qui l’égaloient aux anges.

On peut se réjouir‖ et se glorifier,Mais ce n’est qu’en toi seul‖ qu’il faut tout appuyer ;En toi seul, non en soi,‖ qu’il faut prendre sans cesseLa véritable gloire‖ et la sainte allégresse,Rapporter à toi seul,‖ et non à sa vertu,Le plus solide éclat‖ dont on soit revêtu,Louer en tous ses dons‖ l’auteur de la nature,Et ne voir que lui seul‖ en toute créature.

Je le veux, ô mon dieu,‖ si je fais quelque bien,Pour en louer ton nom‖ qu’on supprime le mien,Que l’univers entier‖ par de communs suffragesSur le mépris des miens‖ élève tes ouvrages,Que même en celui-ci‖ mon nom soit ignoréAfin que le tien seul‖ en soit mieux adoré,Que ton Saint-Esprit seul‖ en ait toute la gloire,Sans que louange aucune‖ honore ma mémoire,Et que puisse à mes yeux‖ s’emparer qui voudraDe la plus douce odeur‖ que mon vers répandra.

En toi seul est ma gloire,‖ en toi seul est ma joie,Et quoi que l’avenir‖ en ma faveur déploie,Je les veux prendre en toi,‖ sans faire vanitéQue du sincère aveu‖ de mon infirmité.

C’est aux juifs, c’est aux cœurs‖ que ta grâce abandonne,À chercher cet honneur‖ qu’ici l’on s’entre-donne :Ils peuvent y courir‖ avec empressement,Sans que je porte envie‖ à leur aveuglement.La gloire que je cherche,‖ et l’honneur où j’aspire,C’est celle, c’est celui‖ que fait ton saint empire,Qu’à tes vrais serviteurs‖ départ ta seule main,Et qui ne peut souffrir‖ aucun mélange humain.Ces honneurs temporels‖ qui rendent l’âme vaine,Ces orgueilleux dehors‖ de la grandeur mondaine,À ta gloire éternelle‖ une fois comparés,Ne sont qu’amusements‖ de cerveaux égarés.

Ô vérité suprême‖ et toujours adorable,Miséricorde immense‖ et toujours ineffable,Je ne réclame point‖ dans ma fragilitéD’autre miséricorde‖ ou d’autre vérité.À toi, trinité sainte,‖ espoir du vrai fidèle,À toi pleine louange,‖ à toi gloire immortelle !Puisse tout l’univers,‖ puisse tout l’avenir,Toute l’éternité‖ te louer et bénir !Ce sont là tous mes vœux,‖ c’est là tout l’avantageQue mes foibles travaux‖ demandent en partage,Trop heureux si l’éclat‖ de mon plus digne emploiLaisse mon nom obscur‖ pour rejaillir sur toi !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
63((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 distiques
Mots à la rime
a souvenir / tenir masculine, classiqueb mérites / visites féminine, classiquea lui / d’appui masculine, classiqueb justice / caprice féminine, classiquea excès / succès masculine, classiqueb foiblesse / cesse féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb telle / éternelle féminine, classiquea cœur / langueur masculine, classiqueb m’instruire / produire féminine, classiquea moment / relâchement masculine, classiqueb immuable / perdurable féminine, classiquea toujours / secours masculine, classiqueb choses / disposes féminine, classiquea fortement / l’avancement masculine, classiqueb assiette / rejette féminine, classiquea retour / jour masculine, classiqueb remède / aide féminine, classiquea souverain / main masculine, classiqueb pure / créature féminine, classiquea fortifier / défier masculine, classiqueb glace / face féminine, classiquea foi / toi masculine, classiqueb défaire / suggère féminine, classiquea faveurs / ferveurs masculine, classiqueb foiblesse / tendresse féminine, classiquea couler / consoler masculine, classiqueb matière / entière féminine, classiquea nouveaux / travaux masculine, classiqueb vive / m’arrive féminine, classiquea vanité / qu’imbécillité masculine, classiqueb légitime / estime féminine, classiquea efforts / sors masculine, classiqueb même / l’extrême féminine, classiquea esprits / prix masculine, classiqueb peste / funeste féminine, classiquea pas / appas masculine, classiqueb souillée / dépouillée féminine, classiquea est / plaît masculine, classiqueb louanges / anges féminine, classiquea glorifier / appuyer masculine, classiqueb cesse / allégresse féminine, classiquea vertu / revêtu masculine, classiqueb nature / créature féminine, classiquea bien / mien masculine, classiqueb suffrages / ouvrages féminine, classiquea ignoré / adoré masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquea voudra / répandra masculine, classiqueb joie / déploie féminine, classiquea vanité / infirmité masculine, classiqueb abandonne / s’entre-donne féminine, classiquea empressement / aveuglement masculine, classiqueb j’aspire / empire féminine, classiquea main / humain masculine, classiqueb vaine / mondaine féminine, classiquea comparés / égarés masculine, classiqueb adorable / ineffable féminine, classiquea fragilité / vérité masculine, classiqueb fidèle / immortelle féminine, classiquea l’avenir / bénir masculine, classiqueb l’avantage / partage féminine, classiquea emploi / toi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources