Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xlv
Qu’il ne faut pas croire toutes personnes, et qu’il est aisé de s’échapper en paroles.
Envoie à mon secours‖ tes bontés souveraines,Seigneur, contre les maux‖ qui m’ont choisi pour but,Puisqu’en vain je mettrois‖ aux amitiés humainesL’espoir de mon salut.
Ô mon Dieu, qu’ici-bas‖ j’ai trouvé d’infidèlesDont je m’imaginois‖ occuper tous les soins !Et que j’ai rencontré‖ de véritables zèlesOù j’en croyois le moins !
En vain donc on voudroit‖ fonder quelque espéranceSur l’effet incertain‖ de leur douteuse foi,Et les justes jamais‖ ne trouvent l’assuranceDe leur salut qu’en toi.
Que sous tes ordres saints‖ notre esprit se captiveJusqu’à tout recevoir‖ d’un sentiment égal,Et bénir ton saint nom‖ de quoi qui nous arriveOu de bien ou de mal.
Nous n’y contribuons‖ qu’un importun mélangeDe foiblesse, d’erreur,‖ et d’instabilité,Qui des meilleurs desseins‖ nous fait prendre le changeAvec facilité.
Quelqu’un applique-t-il‖ à toute sa conduiteUne âme si prudente,‖ un esprit si réglé,Que souvent il ne voie‖ ou cette âme séduite,Ou cet esprit troublé ?
Mais qui sur ton vouloir‖ forme sa patience,Qui simplement te cherche,‖ et n’a point d’autre espoir,Qui remet en toi seul‖ toute sa confiance,N’est pas si prompt à choir.
Quelque pressé qu’il soit‖ du malheur qui l’accable,Sitôt que vers le ciel‖ tu l’entends soupirer,Ton bras étend sur lui‖ cette main secourableQui l’en sait retirer.
Rien ne le fait gémir‖ dont tu ne le consoles,Et quiconque en ta grâce‖ espère jusqu’au boutReçoit enfin l’effet‖ de tes saintes paroles,Et triomphe de tout.
Il est rare de voir‖ qu’un ami persévèreDans nos afflictions‖ jusqu’à l’extrémité,Et nous aide à porter‖ toute notre misèreSans être rebuté.
Toi seul es cet ami,‖ fidèle, infatigable,Que de nos intérêts‖ rien ne peut détacher,Et toute autre amitié‖ n’a rien de si durableQu’il en puisse approcher.
Oh ! Que cette âme sainte‖ avoit sujet de dire :« J’ai pour base mon Dieu,‖ pour appui Jésus-Christ ;En lui seul je me fonde,‖ en lui seul je respireEt m’affermis l’esprit ! »
Si je lui ressemblois,‖ j’aurois moins d’épouvanteDes jugements du monde‖ et de tout son pouvoir,Et les traits les plus forts‖ d’une langue insolenteNe pourroient m’émouvoir.
Mais qui pourra, seigneur,‖ par sa propre sagessePressentir tous les maux‖ qui doivent arriver ?Et si quelqu’un le peut,‖ aura-t-il quelque adresseQui puisse l’en sauver ?
Ah ! Si ce qu’en prévoit‖ la prudence ou la crainteAbat encor souvent‖ toute notre vigueur,Que font les imprévus,‖ et quelle rude atteinteN’enfoncent-ils au cœur ?
En vain pour me flatter‖ je me le dissimule,Il me falloit des miens‖ prévenir mieux l’effet,Et je ne devois pas‖ une âme si créduleAux rapports qu’on m’a fait.
Mais l’homme est toujours homme,‖ et les vaines louangesLe dépouillent si peu‖ de sa fragilité,Que ceux même qu’on nomme‖ et qu’on croit de vrais AngesNe sont qu’infirmité.
Qui croirai-je que toi,‖ vérité souveraine,Qui jamais n’es déçue‖ et ne peux décevoir ?Qui prendrai-je que toi‖ dans cette course humainePour règle à mon devoir ?
L’homme est muable et foible,‖ et ses discours frivolesPortent l’impression‖ de son déréglement :Il se méprend et trompe ;‖ et surtout en parolesIl s’échappe aisément.
Aussi ne doit-on pas‖ donner prompte croyanceÀ tout ce qui d’abord‖ semble la mériter,Et ce qu’il dit de vrai‖ laisse à la défianceDe quoi s’inquiéter.
Tu m’avertis assez‖ de ses lâches pratiques,Tu m’en instruis assez,‖ seigneur, quand tu me disQu’il faut que je m’en garde,‖ et que nos domestiquesSont autant d’ennemis ;
Qu’il n’est pas sûr de croire‖ à quiconque vient dire :« Mon avis est le bon,‖ l’infaillible est le mien ; »Et que tel en décide‖ avec un plein empire,Qui souvent ne sait rien.
Je ne l’ai que trop vu,‖ seigneur, pour mon dommage ;Et puissé-je en former‖ quelques saintes terreursQui ne me laissent pas‖ égarer davantageDans mes folles erreurs !
Par une impertinente‖ et fausse confidence,Quelqu’un me dit un jour :‖ « écoute, sois discret,Et conserve en ton cœur‖ sous un profond silenceLe fruit de mon secret. »
À peine je promets‖ de cacher le mystère,Qu’il trouve de sa part‖ le silence fâcheux,Me quitte, va conter‖ ce qu’il m’oblige à taire,Et nous trahit tous deux.
Préserve-moi, seigneur,‖ de ces gens tous de langues,De ces illusions‖ d’un esprit inconstant,Garde partout le mien‖ de leurs folles harangues,Et moi d’en faire autant.
Daigne mettre en ma bouche‖ une parole vraie,Qui soit pleine de force‖ et de stabilité ;Et ne souffre jamais‖ que ma langue s’essaieÀ la duplicité.
Accorde à ma foiblesse‖ assez de prévoyancePour aller au-devant‖ du mal qui peut s’offrir,Et détourner les maux‖ que sans impatienceJe ne pourrois souffrir.
Qu’il est bon de se taire,‖ et qu’en paix on respire,Quand de parler d’autrui‖ soi-même on s’interdit,Sans être prompt à croire,‖ ou léger à redirePlus qu’on ne nous a dit !
Une seconde fois,‖ qu’il est bon de se taire,De n’ouvrir tout son cœur‖ à personne qu’à toi,Et n’abandonner pas‖ aux rapports qu’on vient faireUne indiscrète foi !
Qu’heureux est, ô mon Dieu !‖ Qu’heureux est qui souhaiteQue ton seul bon plaisir‖ soit partout accompli,Qu’au dedans, qu’au dehors‖ ta volonté soit faite,Et ton ordre rempli !
Que ta grâce en un cœur‖ se trouve en assuranceAlors qu’à fuir l’éclat‖ il met tous ses efforts,Et qu’il sait dédaigner‖ cette vaine apparenceQu’on admire au dehors !
Qu’une âme à ton vouloir‖ saintement asservieMénage bien les dons‖ que lui fait ta faveur,Lorsqu’elle applique tout‖ à corriger sa vie,Ou croître sa ferveur !
La gloire du mérite‖ un peu trop épandueA fait perdre à plusieurs‖ les trésors qu’ils ont eus,Et j’ai vu la louange‖ un peu trop tôt rendueGâter bien des vertus.
Mais quand la grâce en nous‖ demeure bien cachée,Elle redouble en fruits,‖ en forces, en appas,Et secourt d’autant mieux‖ une vie attachéeÀ d’éternels combats.
Versification
- Forme
- 35 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 35(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (105 de 12, 35 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 35 quatrains
- Mots à la rime
- a souveraines / humaines féminine, classiqueb but / salut masculine, classiquea d’infidèles / zèles féminine, classiqueb soins / moins masculine, classiquea espérance / l’assurance féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea captive / arrive féminine, classiqueb égal / mal masculine, classiquea mélange / change féminine, classiqueb d’instabilité / facilité masculine, classiquea conduite / séduite féminine, classiqueb réglé / troublé masculine, classiquea patience / confiance féminine, classiqueb espoir / choir masculine, classiquea l’accable / secourable féminine, classiqueb soupirer / retirer masculine, classiquea consoles / paroles féminine, classiqueb bout / tout masculine, classiquea persévère / misère féminine, classiqueb l’extrémité / rebuté masculine, classiquea infatigable / durable féminine, classiqueb détacher / approcher masculine, classiquea dire / respire féminine, classiqueb Jésus-Christ / l’esprit masculine, classiquea d’épouvante / insolente féminine, classiqueb pouvoir / m’émouvoir masculine, classiquea sagesse / adresse féminine, classiqueb arriver / sauver masculine, classiquea crainte / atteinte féminine, classiqueb vigueur / cœur masculine, classiquea dissimule / crédule féminine, classiqueb l’effet / fait masculine, classiquea louanges / Anges féminine, classiqueb fragilité / qu’infirmité masculine, classiquea souveraine / humaine féminine, classiqueb décevoir / devoir masculine, classiquea frivoles / paroles féminine, classiqueb déréglement / aisément masculine, classiquea croyance / défiance féminine, classiqueb mériter / s’inquiéter masculine, classiquea pratiques / domestiques féminine, classiqueb dis / d’ennemis masculine, classiquea dire / empire féminine, classiqueb mien / rien masculine, classiquea dommage / davantage féminine, classiqueb terreurs / erreurs masculine, classiquea confidence / silence féminine, classiqueb discret / secret masculine, classiquea mystère / taire féminine, classiqueb fâcheux / deux masculine, classiquea langues / harangues féminine, classiqueb inconstant / autant masculine, classiquea vraie / s’essaie féminine, classiqueb stabilité / duplicité masculine, classiquea prévoyance / impatience féminine, classiqueb s’offrir / souffrir masculine, classiquea respire / redire féminine, classiqueb s’interdit / dit masculine, classiquea taire / faire féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquea souhaite / faite féminine, classiqueb accompli / rempli masculine, classiquea assurance / apparence féminine, classiqueb efforts / dehors masculine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb faveur / ferveur masculine, classiquea épandue / rendue féminine, classiqueb eus / vertus masculine, classiquea cachée / attachée féminine, classiqueb appas / combats masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources