Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xlvi
De la confiance qu’il faut avoir en Dieu, Quand on est attaqué de paroles.
Eh bien ! On te querelle,‖ on te couvre d’injures ;La calomnie est grande‖ et te remplit d’effroi :Veux-tu rompre aisément‖ ses pointes les plus dures ?Affermis ton espoir‖ et ta constance en moi.Ne t’inquiète point‖ de ces discours frivoles ;Les paroles enfin‖ ne sont que des paroles,Que des sons parmi l’air‖ vainement dispersés ;Elles peuvent briser‖ quelques âmes de verre,Et ne tombent point sur la pierreQue leurs traits n’en soient émoussés.
Quand leur plus gros déluge‖ insolemment t’accable,Sache faire profit‖ de son plus vaste effort ;Songe à te corriger,‖ si tu te sens coupable,Songe à souffrir pour moi,‖ si rien ne te remord.C’est du moins qu’il te faille‖ endurer quelque choseD’un conte qui te blesse,‖ ou d’un mot qui t’impose,Toi que de rudes coups‖ auroient bientôt lassé,Et qui verrois bientôt‖ tes forces chancelantesSous les épreuves violentesPar où tant de saints ont passé.
D’où vient que pour si peu‖ le chagrin te dévore,Qu’un mot jusqu’en ton cœur‖ va trouver ton défaut,Si ce n’est que la chair,‖ qui te domine encore,Te fait considérer‖ l’homme plus qu’il ne faut ?C’est le mépris humain‖ que ton âme appréhende,Qui soulève ce cœur‖ contre la réprimande,Lors même qu’elle est due‖ à ta légèreté :C’est là ce qui te force‖ à chercher quelque ruse,Qui sous une mauvaise excuseMette à couvert ta lâcheté.
Examine-toi mieux,‖ et quoi qu’on t’ose dire,Descends jusqu’en toi-même,‖ et vois ce que tu crains :Tu verras que le monde‖ encore en toi respireAvec le vain souci‖ d’agréer aux mondains.Craindre pour tes défauts‖ qu’on ne te mésestime,Que la confusion‖ sur ton front ne s’imprime,C’est montrer que ton cœur‖ s’est mal sacrifié,Que tu n’as point encor‖ d’humilité profonde,Et que tu n’es ni mort au monde,Ni lui pour toi crucifié.
Mais écoute, mon fils,‖ écoute ma parole,Et dix mille d’ailleurs‖ ne te pourront toucher,Quand même la malice‖ en sa plus noire écoleForgeroit tous leurs dards‖ pour te les décocher :Qu’à son choix contre toi‖ le mensonge travaille,Laisse-le s’épuiser,‖ prise moins qu’une pailleToute l’indignité‖ dont il te veut couvrir :Que te peut nuire enfin‖ une telle tempête ?Est-il un cheveu sur ta têteDont elle puisse t’appauvrir ?
Ceux qui vers le dehors‖ poussant toute leur âme,N’ont ni d’yeux au dedans,‖ ni Dieu devant les yeux,Sensibles jusqu’au fond‖ aux atteintes du blâme,Frémissent à toute heure,‖ et tremblent en tous lieux ;Mais ceux dont la sincère‖ et forte patiencePorte jusqu’en moi seul‖ toute sa confiance,Et ne s’arrête point‖ au propre sentiment,Ceux-là craignent si peu‖ ces discours de la terre,Que jamais leur plus rude guerreNe les fait pâlir un moment.
Tu dis qu’il est fâcheux‖ de voir la calomnieDe la vérité même‖ emprunter les couleurs,Que la plus juste gloire‖ en demeure ternie,Et peut des plus constants‖ tirer quelques douleurs ;Mais que t’importe enfin,‖ si tu m’as pour refuge ?N’en suis-je pas au ciel‖ l’inévitable juge,Qui vois sans me tromper‖ comme tout s’est passé ?Et pour le châtiment,‖ et pour la récompense,Ne sais-je pas qui fait l’offense,Et qui demeure l’offensé ?
Rien ne va sans mon ordre,‖ et c’est moi qui t’envoieCe mot que contre toi‖ lancent tes ennemis :Je veux qu’ainsi des cœurs‖ le secret se déploie,Et tout ce qui t’arrive,‖ exprès je l’ai permis.Tu verras quelque jour‖ mon arrêt équitableSéparer l’innocent‖ d’avecque le coupable,Et rendre à tous les deux‖ ce qu’ils ont mérité :Cependant il me plaît‖ qu’en secret ma justiceDe l’un éprouve la malice,Et de l’autre la fermeté.
Tout ce que l’homme ici‖ te rend de témoignageEst sujet à l’erreur‖ et périt avec lui ;La vérité des miens‖ leur fait cet avantageQu’ils sont au bout des temps‖ les mêmes qu’aujourd’hui.Je les cache souvent,‖ et fort peu de lumièresSavent en pénétrer‖ les ténèbres entières ;Mais l’erreur n’entre point‖ dans leur obscurité,Et dans le même instant‖ qu’on y trouve à redire,L’âme bien éclairée admireLeur inconcevable équité.
Il faut donc me remettre‖ à juger chaque chose,Et sur le propre sens‖ jamais ne s’appuyer :C’est ainsi que le juste,‖ à quoi que je l’expose,Ne sent rien qui le trouble‖ ou le puisse ennuyer.Quoique la calomnie‖ élève à sa ruineDe ses noirs attentats‖ la plus forte machine,Il en attend le coup‖ sans aucun tremblement ;Et si quelqu’un l’excuse,‖ et prenant sa défenseFait triompher son innocence,Sa joie est sans emportement.
Il prend peu de souci‖ de la honte et du blâme ;Il sait que j’en connois‖ les injustes efforts,Que je sonde le cœur,‖ que je vois toute l’âme,Et ne m’éblouis point‖ des plus brillants dehors :Il me voit au-dessus‖ de la fausse apparence,Et reconnoît par là‖ quelle est la différenceDu jugement de l’homme‖ et de mon jugement,Et que souvent mes yeux‖ regardent comme un crimeCe que trouve digne d’estimeSon aveugle discernement.
Seigneur, qui par de vifs rayonsPénètres chaque conscience,Juste juge, en qui nous voyonsEt la force et la patience,Tu sais quelle fragilité,Quelle pente à l’impuretéSuit partout la nature humaine :Daigne me servir de soutien,Et sois la confiance pleineQui me guide au souverain bien.
Pour ne voir point de tache en moi,Mon innocence n’est pas sûre ;Tu vois bien plus que je ne voi,Tu fais bien une autre censure :Aussi devrois-je avec douceurM’humilier sous la noirceurDe tous les défauts qu’on m’impute ;Et souffrir d’un esprit remis,Lors même qu’on me persécutePour ce que je n’ai point commis.
Pardon, mon cher sauveur, pardon,Quand j’en use d’une autre sorte ;Ne me refuse pas le donD’une patience plus forte.Ta miséricorde vaut mieux,Pour rencontrer grâce à tes yeuxDans l’excès de ton indulgence,Qu’une apparente probitéNe peut servir à la défenseDe la secrète infirmité.
Quand un long amas de vertusM’érigeroit un haut trophéeSur tous les vices abattusEt la convoitise étouffée,Ces vertus n’auroient pas de quoiMe justifier devant toi,Quelque mérite qui les suive :Il y faut encor ta pitié,Puisque sans elle homme qui viveÀ tes yeux n’est justifié.
Versification
- Forme
- 15 dizains (strophes variées)
- Rimes
- 11(ababccdeed) 4(ababccdede)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (88 de 12, 62 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 15 dizains
- Mots à la rime
- a d’injures / dures féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquec frivoles / paroles féminine, classiqued dispersés / émoussés masculine, classiquee verre / pierre féminine, classiquea t’accable / coupable féminine, classiqueb effort / remord masculine, classiquec chose / t’impose féminine, classiqued lassé / passé masculine, classiquee chancelantes / violentes féminine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb défaut / faut masculine, classiquec appréhende / réprimande féminine, classiqued légèreté / lâcheté masculine, classiquee ruse / excuse féminine, classiquea dire / respire féminine, classiqueb crains / mondains masculine, classiquec mésestime / s’imprime féminine, classiqued sacrifié / crucifié masculine, classiquee profonde / monde féminine, classiquea parole / école féminine, classiqueb toucher / décocher masculine, classiquec travaille / paille féminine, classiqued couvrir / t’appauvrir masculine, classiquee tempête / tête féminine, classiquea âme / blâme féminine, classiqueb yeux / lieux masculine, classiquec patience / confiance féminine, classiqued sentiment / moment masculine, classiquee terre / guerre féminine, classiquea calomnie / ternie féminine, classiqueb couleurs / douleurs masculine, classiquec refuge / juge féminine, classiqued passé / l’offensé masculine, classiquee récompense / l’offense féminine, classiquea t’envoie / déploie féminine, classiqueb ennemis / permis masculine, classiquec équitable / coupable féminine, classiqued mérité / fermeté masculine, classiquee justice / malice féminine, classiquea témoignage / avantage féminine, classiqueb lui / qu’aujourd’hui masculine, classiquec lumières / entières féminine, classiqued obscurité / équité masculine, classiquee redire / admire féminine, classiquea chose / l’expose féminine, classiqueb s’appuyer / ennuyer masculine, classiquec ruine / machine féminine, classiqued tremblement / emportement masculine, classiquee défense / innocence féminine, classiquea blâme / l’âme féminine, classiqueb efforts / dehors masculine, classiquec apparence / différence féminine, classiqued jugement / discernement masculine, classiquee crime / d’estime féminine, classiquea rayons / voyons masculine, classiqueb conscience / patience féminine, classiquec fragilité / l’impureté masculine, classiqued humaine / pleine féminine, classiquee soutien / bien masculine, classiquea moi / voi masculine, classiqueb sûre / censure féminine, classiquec douceur / noirceur masculine, classiqued m’impute / persécute féminine, classiquee remis / commis masculine, classiquea pardon / don masculine, classiqueb sorte / forte féminine, classiquec mieux / yeux masculine, classiqued indulgence / défense féminine, classiquee probité / infirmité masculine, classiquea vertus / abattus masculine, classiqueb trophée / étouffée féminine, classiquec quoi / toi masculine, classiqued suive / vive féminine, classiquee pitié / justifié masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources