Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier
Chapitre Xviii
Des exemples des saints pères.
Tu vois en tous les saints‖ de merveilleux exemples :C’est la pure religion,C’est l’entière perfectionQu’en ces grands miroirs tu contemples.Vois les sentiers qu’ils ont battus,Vois la pratique des vertusAussi brillante en eux‖ que par toi mal suivie :Que fais-tu pour leur ressembler ?Et quand à leurs travaux‖ tu compares ta vie,Peux-tu ne point rougir,‖ peux-tu ne point trembler ?
La faim, la soif, le froid,‖ les oraisons, les veilles,Les fatigues, la nudité,Dans le sein de l’austéritéOnt produit toutes leurs merveilles :Les saintes méditations,Les longues persécutions,Les jeûnes et l’opprobre‖ ont été leurs délices,Et de Dieu seul fortifiés,Comme ils fuyoient la gloire‖ et cherchoient les supplices,Les supplices enfin‖ les ont glorifiés.
Regarde les martyrs,‖ les vierges, les apôtres,Et tous ceux de qui la ferveurSur les sacrés pas du sauveurA frayé des chemins aux nôtres :Combien ont-ils porté de croix,Et combien sont-ils morts de fois,Au milieu d’une vie‖ en souffrances féconde,Jusqu’à ce que leur fermeté,À force de haïr‖ leurs âmes en ce monde,Ait su les posséder‖ dedans l’éternité ?
Ouvrez, affreux déserts,‖ vos retraites sauvages,Et des pères que vous cachez,Dans vos cavernes retranchés,Laissez-nous tirer les images ;Montrez-nous les tentations,Montrez-nous les vexationsQu’à toute heure chez vous‖ du diable ils ont souffertes ;Montrez par quels ardents soupirsLes prières qu’à Dieu‖ sans cesse ils ont offertesOnt porté dans le ciel‖ leurs amoureux desirs.
Jusques où n’ont été‖ leurs saintes abstinences ?Jusques où n’ont-ils su pousserLe zèle de voir avancerLes fruits de tant de pénitences ?Qu’ils ont fait de rudes combatsPour achever de mettre à basCet indigne pouvoir‖ dont s’emparent les vices !Qu’ils se sont tenus de rigueur !Que d’intention pure‖ en tous leurs exercices,Pour rendre un dieu vivant‖ le maître de leur cœur !
Tout le jour en travail,‖ et la nuit en prière,Souvent ils mêloient tous les deuxEt leur cœur poussoit mille vœuxParmi la sueur journalière.Toute action, tout temps, tout lieu,Étoit propre à penser à Dieu ;Toute heure étoit trop courte‖ à cette sainte idée,Et le doux charme des transportsDont leur âme en ces lieux‖ se trouvoit possédée,Suspendoit tous les soins‖ qu’elle devoit au corps.
Par une pleine horreur‖ des vanités humaines,Ils rejetoient et biens et rang,Et les amitiés ni le sangN’avoient pour eux aucunes chaînes :Ennemis du monde et des siens,Ils en brisoient tous les liens,De peur de retomber‖ sous son funeste empire ;Et leur digne sévéritéDans les besoins du corps‖ rencontroit un martyre,Quand ils abaissoient l’âme‖ à leur nécessité.
Pauvres et dénués‖ des secours de la terre,Mais riches en grâce et vertu,Ils ont sous leurs pieds abattuTout ce qui leur faisoit la guerre.Ces inépuisables trésorsDe l’indigence du dehorsRéparoient au dedans‖ les aimables misères ;Et Dieu, pour les en consoler,Versoit à pleines mains‖ sur des âmes si chèresCes biens surnaturels‖ qu’on ne sauroit voler.
L’éloignement, la haine,‖ et le rebut du monde,Les approchoient du tout-puissant,De qui l’amour reconnoissantCouronnoit leur vertu profonde.Ils n’avoient pour eux que mépris ;Mais ils étoient d’un autre prixAux yeux de ce grand roi‖ qui fait les diadèmes ;Et cet heureux abaissementSur ces mêmes degrés‖ d’un saint mépris d’eux-mêmesÉlevoit pour leur gloire‖ un trône au firmament.
Sous les lois d’une prompte‖ et simple obédience,Leur véritable humilitéUnissoit à la charitéLes forces de la patience.Ce parfait et divin amourLes élevoit de jour en jourÀ ces progrès d’esprit‖ où la vertu s’excite ;Et ces progrès continuels,Faisant croître la grâce‖ où croissoit le mérite,Les accabloient enfin‖ de biens spirituels.
Voilà, religieux,‖ des exemples à suivre ;Voilà quelles instructionsLaissent toutes leurs actionsÀ qui veut apprendre à bien vivre :La sainte ardeur qu’ils ont fait voirMontre quel est votre devoirÀ chercher de vos maux‖ les assurés remèdes,Et vous y doit plus attacherQue ce que vous voyez‖ d’imparfaits et de tièdesNe doit servir d’excuse‖ à vous en relâcher.
Oh ! Que d’abord le cloître‖ enfanta de lumières !Qu’on vit éclater d’ornementsAux illustres commencementsDes observances régulières !Que de pure dévotion !Que de sainte émulation !Que de pleine vigueur‖ soutint la discipline !Que de respect intérieur !Que de conformité‖ de mœurs et de doctrine !Que d’union d’esprits‖ sous un supérieur !
Encor même à présent‖ ces traces délaisséesFont voir combien étoient parfaitsCeux qui par de si grands effetsDomptoient le monde et ses pensées ;Mais notre siècle est bien loin d’eux ;Qui vit sans crime est vertueux ;Qui ne rompt point sa règle‖ est un grand personnage,Et croit s’être bien acquittéLorsque avec patience‖ il porte l’esclavageOù sa robe et ses vœux‖ le tiennent arrêté.
À peine notre cœur‖ forme une bonne envie,Qu’aussitôt nous la dépouillons ;La langueur dont nous travaillonsNous lasse même de la vie.C’est peu de laisser assoupirLa ferveur du plus saint desir,Par notre lâcheté‖ nous la laissons éteindre,Nous qui voyons à tout momentTant d’exemples dévots‖ où nous pouvons atteindre,Et qui nous convaincront‖ au jour du jugement.
Versification
- Forme
- 14 dizains (dizains)
- Rimes
- 14(abbaccdede)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (84 de 8, 56 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 dizains
- Mots à la rime
- a exemples / contemples féminine, classiqueb religion / perfection masculine, classiquec battus / vertus masculine, classiqued suivie / vie féminine, classiquee ressembler / trembler masculine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb nudité / l’austérité masculine, classiquec méditations / persécutions masculine, classiqued délices / supplices féminine, classiquee fortifiés / glorifiés masculine, classiquea apôtres / nôtres féminine, classiqueb ferveur / sauveur masculine, classiquec croix / fois masculine, classiqued féconde / monde féminine, classiquee fermeté / l’éternité masculine, classiquea sauvages / images féminine, classiqueb cachez / retranchés masculine, classiquec tentations / vexations masculine, classiqued souffertes / offertes féminine, classiquee soupirs / desirs masculine, classiquea abstinences / pénitences féminine, classiqueb pousser / avancer masculine, classiquec combats / bas masculine, classiqued vices / exercices féminine, classiquee rigueur / cœur masculine, classiquea prière / journalière féminine, classiqueb deux / vœux masculine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiqued idée / possédée féminine, classiquee transports / corps masculine, classiquea humaines / chaînes féminine, classiqueb rang / sang masculine, classiquec siens / liens masculine, classiqued empire / martyre féminine, classiquee sévérité / nécessité masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb vertu / abattu masculine, classiquec trésors / dehors masculine, classiqued misères / chères féminine, classiquee consoler / voler masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb tout-puissant / reconnoissant masculine, classiquec mépris / prix masculine, classiqued diadèmes / d’eux-mêmes féminine, classiquee abaissement / firmament masculine, classiquea obédience / patience féminine, classiqueb humilité / charité masculine, classiquec amour / jour masculine, classiqued s’excite / mérite féminine, classiquee continuels / spirituels masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb instructions / actions masculine, classiquec voir / devoir masculine, classiqued remèdes / tièdes féminine, classiquee attacher / relâcher masculine, classiquea lumières / régulières féminine, classiqueb d’ornements / commencements masculine, classiquec dévotion / émulation masculine, classiqued discipline / doctrine féminine, classiquee intérieur / supérieur masculine, classiquea délaissées / pensées féminine, classiqueb parfaits / effets masculine, classiquec d’eux / vertueux masculine, classiqued personnage / l’esclavage féminine, classiquee acquitté / arrêté masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb dépouillons / travaillons masculine, classiquec assoupir / desir masculine, classiqued éteindre / atteindre féminine, classiquee moment / jugement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources