Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xviii
Qu’il faut souffrir avec patience les misères temporelles, à l’exemple de Jésus-Christ.
Vois, mortel, combien tu me dois :J’ai quitté le sein de mon père,Je me suis revêtu‖ de toute ta misère,J’en ai voulu subir‖ les plus indignes lois.Le ciel étoit fermé,‖ tu n’y pouvois prétendre ;Pour t’en ouvrir la porte‖ il m’a plu d’en descendre,Sans que rien m’imposât‖ cette nécessité ;Et pour prendre une vie‖ amère et douloureuse,J’ai suivi seulement‖ la contrainte amoureuseDe mon immense charité.
Mais je veux amour pour amour :Je veux, mon fils, que tu contemplesCe que je t’ai laissé‖ de précieux exemplesComme autant de leçons‖ pour souffrir à ton tour ;Que sous l’accablement‖ des misères humaines,L’esprit dans les ennuis‖ et le corps dans les gênes,Tu tiennes toujours l’œil‖ sur ce que j’ai souffert,Et que malgré l’horreur‖ qu’en conçoit la nature,Tu t’offres sans relâche‖ à souffrir sans murmure,Ainsi que je m’y suis offert.
Examine chaque momentQu’en terre a duré ma demeure :Va du premier instant‖ jusqu’à la dernière heure ;Remonte de la fin‖ jusqu’au commencement ;Tiens-en toute l’image‖ à tes yeux étendue :Verras-tu de mes maux‖ la course suspendue,De ces maux où pour toi‖ je me suis abîmé ?La crèche où je naquis‖ vit mes premières larmes ;Tous mes jours n’ont été‖ que douleurs ou qu’alarmes,Et ma croix a tout consommé.
Au manquement continuelDes commodités temporellesOn a joint contre moi‖ les plaintes, les querelles,Et tout ce que l’opprobre‖ avoit de plus cruel :J’en ai porté la honte‖ avec mansuétude ;J’ai vu sans m’indigner‖ la noire ingratitudePayer tous mes bienfaits‖ d’un outrageux mépris,La fureur du blasphème‖ attaquer mes miracles,Et l’orgueil ignorant‖ condamner les oraclesDont j’illuminois les esprits.
Il est vrai, mon sauveur,‖ que toute votre vieEst de la patience‖ un miroir éclatant,Et qu’un si grand exemple‖ à souffrir me convieTout ce qu’a le malheur‖ le plus persécutant.Puisque par là surtout‖ vous sûtes satisfaireAux ordres que vous fit‖ votre père éternel,Avec quelle raison‖ voudrois-je m’y soustraire ?L’innocent lui doit-il‖ plus que le criminel ?
Il faut bien qu’à son tour‖ le pécheur misérableAccepte de ses maux‖ toute la dureté,Et soumette une vie‖ infirme et périssableAux souverains décrets‖ de votre volonté.
Il est juste, ô mon Dieu,‖ que sans impatienceJ’en porte le fardeau‖ pour mon propre salut,Et que de ses ennuis‖ la triste expérienceNe produise en mon cœur‖ ni dégoût ni rebut.
La foiblesse attachée‖ à notre impure masseTrouve sa charge lourde‖ et fâcheuse à porter ;Mais par l’heureux secours‖ de votre sainte grâce,Plus le poids en est grand,‖ plus il fait mériter.
Votre exemple nous aide‖ à souffrir avec joie ;Celui de tous vos saints‖ nous rehausse le cœur :L’un et l’autre du ciel‖ nous aplanit la voie ;L’un et l’autre y soutient‖ notre peu de vigueur.
Sous la loi de Moïse‖ et son rude esclavageLa vie avoit bien moins‖ de quoi nous consoler :Le ciel toujours fermé‖ laissoit peu de passagePar où jusque sur nous‖ sa douceur pût couler.
Sa route étoit alors‖ beaucoup plus inconnue,Et sembloit se cacher‖ sous tant d’obscurité,Que peu pour la trouver‖ avoient assez de vue,Et très-peu pour la suivre‖ assez de fermeté.
Encor ce petit nombre,‖ en qui l’âme épuréeAvoit fait sur le monde‖ un vertueux effort,Voyoit bien dans le ciel‖ sa place préparée ;Mais pour s’y voir assis‖ il falloit votre mort.
Il leur falloit attendre,‖ après tous leurs mérites,Que votre sang versé‖ les rendît bienheureux,Et vers votre justice‖ ils n’étoient pas bien quittes,À moins que votre amour‖ payât encor pour eux.
Que je vous dois d’encens,‖ que je vous dois de grâcesDe m’avoir enseigné‖ le bon et droit chemin,Et de m’avoir frayé‖ ces douloureuses tracesQui mènent sur vos pas‖ à des plaisirs sans fin !
La faveur m’est commune‖ avec tous vos fidèlesQu’unit la charité‖ sous votre aimable loi :Recevez-en, seigneur,‖ des grâces éternelles ;Je vous en rends pour eux‖ aussi bien que pour moi.
Car enfin votre vie‖ est cette voie uniqueOù par la patience‖ on marche jusqu’à vous :Par là votre royaume‖ à tous se communique ;Par là votre couronne‖ est exposée à tous.
Si vous n’aviez vous-même‖ enseigné cette voie,Si vous n’y laissiez voir‖ l’empreinte de vos pas,Vous offririez en vain‖ votre couronne en proie :Prendroit-on un chemin‖ qu’on ne connoîtroit pas ?
Si nous cessions d’avoir‖ votre exemple pour guide,Les moindres embarras‖ nous feroient rebrousser,Et toute notre ardeur‖ abattue et languideTourneroit en arrière,‖ au lieu de s’avancer.
Hélas ! Puisqu’on s’égare‖ avec tant de lumièreQu’épandent votre vie‖ et vos enseignements,Qui pourroit arriver‖ au bout de la carrière,Si nous étions réduits‖ à nos aveuglements ?
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 4(abbaccdeed) 1(ababcdcd) 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (92 de 12, 12 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains, 4 dizains, 1 huitain
- Mots à la rime
- a dois / lois masculine, classiqueb père / misère féminine, classiquec prétendre / descendre féminine, classiqued nécessité / charité masculine, classiquee douloureuse / amoureuse féminine, classiquea amour / tour masculine, classiqueb contemples / exemples féminine, classiquec humaines / gênes féminine, classiqued souffert / offert masculine, classiquee nature / murmure féminine, classiquea moment / commencement masculine, classiqueb demeure / heure féminine, classiquec étendue / suspendue féminine, classiqued abîmé / consommé masculine, classiquee larmes / qu’alarmes féminine, classiquea continuel / cruel masculine, classiqueb temporelles / querelles féminine, classiquec mansuétude / ingratitude féminine, classiqued mépris / esprits masculine, classiquee miracles / oracles féminine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb éclatant / persécutant masculine, classiquec satisfaire / soustraire féminine, classiqued éternel / criminel masculine, classiquea misérable / périssable féminine, classiqueb dureté / volonté masculine, classiquea impatience / expérience féminine, classiqueb salut / rebut masculine, classiquea masse / grâce féminine, classiqueb porter / mériter masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquea esclavage / passage féminine, classiqueb consoler / couler masculine, classiquea inconnue / vue féminine, classiqueb d’obscurité / fermeté masculine, classiquea épurée / préparée féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquea mérites / quittes féminine, classiqueb bienheureux / eux masculine, classiquea grâces / traces féminine, classiqueb chemin / fin masculine, classiquea fidèles / éternelles féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquea unique / communique féminine, classiqueb vous / tous masculine, classiquea voie / proie féminine, classiqueb pas masculine, classiquea guide / languide féminine, classiqueb rebrousser / s’avancer masculine, classiquea lumière / carrière féminine, classiqueb enseignements / aveuglements masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources