Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xix
De la véritable patience.
Qu’as-tu, mon fils, que tu soupires ?Considère ma passion,Considère mes saints,‖ regarde leurs martyres,Et baisse après les yeux‖ sur ton affliction :Qu’y trouves-tu‖ qui leur soit comparable,Toi qui prétends‖ une place en leur rang ?Va, cesse de nommer‖ ton malheur déplorable :Tu n’en es pas encor‖ jusqu’à verser ton sang.
Tu souffres, mais si peu de choseAu prix de ce qu’ils ont souffert,Que le fardeau léger‖ des croix que je t’imposeNe vaut pas que sur lui‖ tu tiennes l’œil ouvert :Vois, vois plutôt‖ celles qu’ils ont portées ;Vois quels tourments‖ a bravés leur vertu,Que d’assauts repoussés,‖ que d’horreurs surmontées ;Et si tu le peux voir,‖ dis-moi, que souffres-tu ?
Vois par mille épreuves diversesLeurs cœurs sans relâche exercés ;Vois-les bénir mon nom‖ dans toutes leurs traverses,Et tomber sous le faix‖ sans en être lassés ;Vois leur constance‖ au milieu de leurs gênesMonter plus haut,‖ plus on les fait languir ;Mesure bien tes maux‖ sur l’excès de leurs peines,Tes maux n’auront plus rien‖ qui mérite un soupir.
Sans doute, alors que ta foiblesseLes trouve trop lourds à porter,Ta propre impatience‖ est tout ce qui te blesse,Et seule fait le poids‖ qu’elle veut rejeter.Légers ou lourds,‖ il faut que tu les portes :Tu ne peux rompre‖ un ordre fait pour tous,Et soit que tes douleurs‖ soient ou foibles ou fortes,Tu dois même constance‖ à soutenir leurs coups.
Tu te montres d’autant plus sage,Que tu t’y prépares le mieux ;Ton mérite en augmente,‖ et prend un avantageQui te rend d’autant plus‖ agréable à mes yeux ;La douleur même‖ en est d’autant moins rude,Quand le courage,‖ à souffrir disposé,S’en est fait par avance‖ une douce habitude ;Et lorsqu’il s’est vaincu,‖ tout lui devient aisé.
Ne dis jamais pour ton excuse :« je ne saurois souffrir d’un tel,De mon trop de bonté‖ sa calomnie abuse,Le dommage est trop grand,‖ l’outrage trop mortel ;À ma ruine‖ il se montre inflexible,Il prend pour but‖ de me déshonorer ;Je souffrirai d’un autre,‖ et serai moins sensible,Selon que je verrai‖ qu’il est bon d’endurer. »
Cette pensée est folle et vaine,Et l’amour-propre qu’elle suit,Sous ce discernement‖ de la prudence humaine,Cache un orgueil secret‖ qui t’enfle et te séduit.Au lieu de voir‖ ce qu’est la patience,Et quelle main‖ la doit récompenser,Il attache tes yeux‖ à voir quelle est l’offense,Et mesurer la main‖ qui vient de t’offenser.
La patience est délicateQui ne veut souffrir qu’à son choix,Qui borne ses malheurs,‖ et jusque-là se flatteQu’elle en prétend régler‖ et le nombre et le poids.La véritable‖ est d’une autre nature ;Et quelques maux‖ qui se puissent offrir,Elle ne leur prescrit‖ ordre, temps, ni mesure,Et n’a d’yeux que pour moi‖ quand il lui faut souffrir.
Que son supérieur l’exerce,Son pareil, son inférieur,Elle est toujours la même,‖ et sa peine diverseConserve également‖ son calme intérieur :Quelle que soit‖ l’épreuve ou la personne,Elle y présente‖ un courage affermi,Et n’examine point‖ si l’essai qui l’étonneVient d’un homme de bien,‖ ou d’un lâche ennemi.
Sa vertueuse indifférenceReçoit avec remercîmentsCes odieux trésors‖ d’amertume et d’offenseQui font partout ailleurs‖ tant de ressentiments :Autant de fois‖ qu’elle se voit pressée,Autant de fois‖ elle l’impute à gain,Et regarde si peu‖ la main qui l’a blessée,Que tout devient pour elle‖ un présent de ma main.
Instruite dans ma sainte école,Elle met son espoir aux cieux,Et sait que dans ses maux,‖ si je ne la console,Du moins ce qu’elle souffre‖ est présent à mes yeux ;Qu’un jour viendra‖ que ma douce visiteDe ses travaux‖ couronnera la foi,Et qu’un peu de souffrance‖ amasse un grand mérite,Quand ce peu qu’on endure‖ est enduré pour moi.
Tiens donc ton âme toujours prêteÀ toute épreuve, à tous combats,Du moins si tu veux vaincre‖ et couronner ta têteDe ce qu’un beau triomphe‖ a de gloire et d’appas :La patience‖ a sa couronne acquise ;Mais sans combattre‖ on n’y peut aspirer :À qui sait bien souffrir‖ ma bouche l’a promise,Et c’en est un refus‖ qu’un refus d’endurer.
Encore un coup, cette couronneN’est que pour les hommes de cœur :Si tu peux souhaiter‖ qu’un jour je te la donne,Résiste avec courage,‖ et souffre avec douceur.Sans le travail‖ et sans l’inquiétudeLe vrai repos‖ ne se peut obtenir,Et sans le dur effort‖ d’un combat long et rudeÀ la pleine victoire‖ on ne peut parvenir.
Donne-moi donc ta grâce ;‖ et par elle, seigneur,Fais pouvoir à ta créatureCe qui semble impossible‖ à la morne langueurOù l’ensevelit la nature.
Tu connois mieux que moi‖ que mon peu de vertuNe peut souffrir que peu de chose ;Tu sais que mon courage‖ est soudain abattu,Au moindre obstacle qui s’oppose.
Daigne le relever‖ de cet abattement,Quelque injure qui me soit faite ;Et fais-moi pour ton nom‖ souffrir si constamment,Que je m’y plaise et le souhaite ;
Car endurer pour toi‖ l’outrage et le rebut,Être pour toi traité d’infâme,C’est prendre le chemin‖ qui conduit au salut,C’est la haute gloire de l’âme.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13(ababcdcd) 4(abab)
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (60 de 12, 34 de 8, 26 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Strophes
- 13 huitains, 4 quatrains
- Mots à la rime
- a soupires / martyres féminine, classiqueb passion / affliction masculine, classiquec comparable / déplorable féminine, classiqued rang / sang masculine, classiquea chose / t’impose féminine, classiqueb souffert / ouvert masculine, classiquec portées / surmontées féminine, classiqued vertu / souffres-tu masculine, classiquea diverses / traverses féminine, classiqueb exercés / lassés masculine, classiquec gênes / peines féminine, classiqued languir / soupir masculine, classiquea foiblesse / blesse féminine, classiqueb porter / rejeter masculine, classiquec portes / fortes féminine, classiqued tous / coups masculine, classiquea sage / avantage féminine, classiqueb mieux / yeux masculine, classiquec rude / habitude féminine, classiqued disposé / aisé masculine, classiquea excuse / abuse féminine, classiqueb tel / mortel masculine, classiquec inflexible / sensible féminine, classiqued déshonorer / d’endurer masculine, classiquea vaine / humaine féminine, classiqueb suit / séduit masculine, classiquec patience / l’offense féminine, classiqued récompenser / t’offenser masculine, classiquea délicate / flatte féminine, classiqueb choix / poids masculine, classiquec nature / mesure féminine, classiqued offrir / souffrir masculine, classiquea l’exerce / diverse féminine, classiqueb inférieur / intérieur masculine, classiquec personne / l’étonne féminine, classiqued affermi / ennemi masculine, classiquea indifférence / d’offense féminine, classiqueb remercîments / ressentiments masculine, classiquec pressée / blessée féminine, classiqued gain / main masculine, classiquea école / console féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec visite / mérite féminine, classiqued foi / moi masculine, classiquea prête / tête féminine, classiqueb combats / d’appas masculine, classiquec acquise / promise féminine, classiqued aspirer / d’endurer masculine, classiquea couronne / donne féminine, classiqueb cœur / douceur masculine, classiquec l’inquiétude / rude féminine, classiqued obtenir / parvenir masculine, classiquea seigneur / langueur masculine, classiqueb créature / nature féminine, classiquea vertu / abattu masculine, classiqueb chose / s’oppose féminine, classiquea abattement / constamment masculine, classiqueb faite / souhaite féminine, classiquea rebut / salut masculine, classiqueb d’infâme / l’âme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources