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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre quatrième

Chapitre Xviii

Que l’homme ne doit point approfondir le mystère du saint sacrement avec curiosité, mais soumettre ses sens à la foi.

Pierre Corneille· 10 dizains, alexandrins, 100 vers

Toi qui suis de tes sens‖ les dangereuses routes,Et veux tout pénétrer‖ par ton raisonnement,Sache qu’approfondir‖ un si grand sacrement,C’est te plonger toi-même‖ en l’abîme des doutes.Quiconque ose d’un Dieu‖ sonder la majesté,Dans ce vaste océan‖ de son immensité,Opprimé de sa gloire,‖ aisément fait naufrage ;Et tu voudrois en vain‖ comprendre son pouvoir,Puisqu’un mot de sa bouche‖ opère davantageQue tout l’esprit humain‖ ne sauroit concevoir.

Je ne te défends pas‖ la recherche pieuseDes saintes vérités‖ dont tu dois être instruit :Leur pleine connoissance‖ est toujours de grand fruit,Pourvu qu’elle soit humble,‖ et non pas curieuse.Que des pères surtout‖ les fidèles avisAvec soumission‖ soient reçus et suivis :Tu te rendras heureux‖ si tu te rends docile ;Mais plus heureuse encore‖ est la simplicitéQui fuit des questions‖ le sentier difficile,Et sous les lois de Dieu‖ marche avec fermeté.

Que le monde en a vu‖ dont l’indiscrète audace,À force de chercher,‖ est tombée en défaut,Et pour avoir porté‖ ses lumières trop haut,De la dévotion‖ a repoussé la grâce !Ton Dieu sait ta foiblesse,‖ et n’exige de toiQue la sincérité‖ d’une solide foi,Qu’une vie obstinée‖ à la haine du crime ;Et non pas ces clartés‖ qu’un haut savoir produit,Ni cette intelligence,‖ et profonde et sublime,Qui du mystère obscur‖ perce toute la nuit.

Si ce que tu peux voir‖ au-dessous de toi-mêmeSe laisse mal comprendre‖ à ton esprit confus,Comment comprendras-tu‖ ce qu’a mis au-dessus,Ce que s’est réservé‖ le monarque suprême ?Rabats de cet esprit‖ l’essor tumultueux ;À ces rébellions‖ des sens présomptueuxImpose de la foi‖ l’aimable tyrannie :Soumets-toi tout entier ;‖ remets-moi tout le soinDe répandre sur toi‖ ma science infinie,Et j’en mesurerai‖ le don à ton besoin.

Souvent, touchant la foi‖ d’un si profond mystère,Plusieurs, et fortement,‖ sont tentés de douter ;Mais ces tentations‖ ne doivent s’imputerQu’à la suggestion‖ du commun adversaire :Ne t’en mets point en peine,‖ évite l’embarrasOù jetteroient ton cœur‖ ces périlleux débats ;Quoi qu’il t’ose objecter,‖ dédaigne d’y répondre ;Crois-moi, crois ma parole‖ et celle de mes saints :Cet unique secret‖ suffit pour le confondre,Et fera par sa fuite‖ avorter ses desseins.

S’il revient à l’attaque‖ et la fait plus pressée,Soutiens-en tout l’effort‖ sans en être troublé ;Et souviens-toi qu’enfin‖ cet assaut redoubléEst la marque d’une âme‖ aux vertus avancée.Ces méchants endurcis,‖ ces pécheurs déplorés,Comme il les tient pour lui‖ déjà tous assurés,À les inquiéter‖ jamais il ne s’amuse :C’est aux bons qu’il s’attache ;‖ et c’est contre leur foiQu’il déploie à toute heure‖ et sa force et sa ruse,Pour m’enlever, s’il peut,‖ ce qu’il voit tout à moi.

Viens, et n’apporte point‖ une foi chancelanteQue la raison conseille‖ et qui tient tout suspect ;Je la veux simple et ferme,‖ avec l’humble respectQu’à ce grand sacrement‖ doit ta sainte épouvante.Viens donc, et pour garant‖ en ce divin repasDe tout ce que tu crois‖ et que tu n’entends pas,Ne prends que mon vouloir‖ et ma toute-puissance :Je ne déçois jamais,‖ et ne puis décevoir ;Mais quiconque en soi-même‖ a trop de confianceSe trompe, et ne sait rien‖ de ce qu’il croit savoir.

Je marche avec le simple,‖ et ne fais ouvertureQu’aux vrais humbles de cœur‖ de mes plus hauts secrets ;Aux vrais pauvres d’esprit‖ j’aplanis mes décrets,Et dessille les yeux‖ où je vois l’âme pure.La curiosité‖ qu’un vain orgueil conduitSe fait de ses faux jours‖ une plus sombre nuit,Qui cache d’autant plus‖ mes clartés à sa vue :Plus la raison s’efforce,‖ et moins elle comprend ;Aussi comme elle est foible,‖ elle est souvent déçue ;Mais la solide foi‖ jamais ne se méprend.

Tous ces discernements‖ que la nature inspire,Toute cette recherche‖ où le sens peut guider,Doivent suivre la foi‖ qu’ils veulent précéder,Doivent la soutenir,‖ et non pas la détruire.C’est la foi, c’est l’amour,‖ qui tous deux triomphants,Dans ce festin que Dieu‖ présente à ses enfants,Marchent d’un pas égal,‖ ont des forces pareilles ;Et leur sainte union,‖ par d’inconnus ressorts,Fait tout ce grand ouvrage‖ et toutes ces merveillesQui du raisonnement‖ passent tous les efforts.

Le pouvoir souverain‖ de cet absolu maître,Que ne peuvent borner‖ ni les temps ni les lieux,Opère mille effets‖ sur terre et dans les cieux,Que l’homme voit, admire,‖ et ne sauroit connoître.Plus l’esprit s’y travaille,‖ et plus il s’y confond ;Plus il les sonde avant,‖ moins il en voit le fond :Ils sont toujours obscurs‖ et toujours admirables ;Et si par la raison‖ ils étoient entendus,Le nom de merveilleux‖ et celui d’ineffables,Quelques hauts qu’on les vît,‖ ne leur seroient pas dus.

Versification

Forme
10 dizains (dizains)
Rimes
10(abbaccdede)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
10 dizains
Mots à la rime
a routes / doutes féminine, classiqueb raisonnement / sacrement masculine, classiquec majesté / immensité masculine, classiqued naufrage / davantage féminine, classiquee pouvoir / concevoir masculine, classiquea pieuse / curieuse féminine, classiqueb instruit / fruit masculine, classiquec avis / suivis masculine, classiqued docile / difficile féminine, classiquee simplicité / fermeté masculine, classiquea audace / grâce féminine, classiqueb défaut / haut masculine, classiquec toi / foi masculine, classiqued crime / sublime féminine, classiquee produit / nuit masculine, classiquea toi-même / suprême féminine, classiqueb confus / au-dessus masculine, classiquec tumultueux / présomptueux masculine, classiqued tyrannie / infinie féminine, classiquee soin / besoin masculine, classiquea mystère / adversaire féminine, classiqueb douter / s’imputer masculine, classiquec l’embarras / débats masculine, classiqued répondre / confondre féminine, classiquee saints / desseins masculine, classiquea pressée / avancée féminine, classiqueb troublé / redoublé masculine, classiquec déplorés / assurés masculine, classiqued s’amuse / ruse féminine, classiquee foi / moi masculine, classiquea chancelante / épouvante féminine, classiqueb suspect / respect masculine, classiquec repas / pas masculine, classiqued toute-puissance / confiance féminine, classiquee décevoir / savoir masculine, classiquea ouverture / pure féminine, classiqueb secrets / décrets masculine, classiquec conduit / nuit masculine, classiqued vue / déçue féminine, classiquee comprend / méprend masculine, classiquea inspire / détruire féminine, classiqueb guider / précéder masculine, classiquec triomphants / enfants masculine, classiqued pareilles / merveilles féminine, classiquee ressorts / efforts masculine, classiquea maître / connoître féminine, classiqueb lieux / cieux masculine, classiquec confond / fond masculine, classiqued admirables / d’ineffables féminine, classiquee entendus / dus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources