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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier

Chapitre Xxii

Des considérations de la misère humaine.

Pierre Corneille· 45 quatrains, octosyllabes et alexandrins, 180 vers

Mortel, ouvre les yeux,‖ et vois que la misèreTe cherche et te suit en tout lieu,Et que toute la vie‖ est une source amèreÀ moins qu’elle tourne vers Dieu.

Rien ne te doit troubler,‖ rien ne te doit surprendre,Quand l’effet manque à tes desirs,Puisque ton sort est tel‖ que tu n’en dois attendreQue des sujets de déplaisirs.

N’espère pas qu’ici‖ jamais il se ravaleÀ répondre à tous tes souhaits :Pour toi, pour moi, pour tous,‖ la règle est généraleEt ne se relâche jamais.

Il n’est emploi ni rang‖ dont la grandeur se pareDe cette inévitable loi,Et ceux qu’on voit porter‖ le sceptre ou la tiareN’en sont pas plus exempts que toi.

L’angoisse entre partout,‖ et si quelqu’un sur terrePorte mieux ce commun ennui,C’est celui qui pour Dieu‖ sait se faire la guerre,Et se plaît à souffrir pour lui.

Les foibles cependant‖ disent avec envie :« voyez que cet homme est puissant,Qu’il est grand, qu’il est riche,‖ et que toute sa viePrend un cours noble et florissant ! »

Malheureux, regardez‖ quels sont les biens célestes,Ceux-ci ne paroîtront plus rien,Et vous n’y verrez plus‖ que des attraits funestesSous la fausse image du bien.

Douteuse est leur durée,‖ et trompeur le remèdeQu’ils donnent à quelques besoins ;Et le plus fortuné‖ jamais ne les possèdeQue parmi la crainte et les soins.

Le solide plaisir‖ n’est pas dans l’abondanceDe ces pompeux accablements ;Et souvent leur excès‖ amène l’impudenceDes plus honteux déréglements.

Leur médiocrité‖ suffit au nécessaireD’un esprit sagement borné,Et tout ce qui la passe‖ augmente la misèreDont il se voit environné.

Plus il rentre en soi-même‖ et regarde la vieDedans son véritable jour,Plus de cette misère‖ il la trouve suivie,Et change en haine son amour.

Il ressent d’autant mieux‖ l’amertume épandueSur la longueur de ses travaux,Et s’en fait un miroir‖ qui présente à sa vueL’image de tous ses défauts.

Car enfin travailler,‖ dormir, manger et boire,Et mille autres nécessités,Sont aux hommes de Dieu,‖ qui n’aiment que sa gloire,D’étranges importunités.

Oh ! Que tous ces besoins‖ ont de cruelles gênesPour un esprit bien détaché !Et qu’avec pleine joie‖ il en romproit les chaînesQui l’asservissent au péché !

Ce sont des ennemis‖ qu’en vain sa ferveur brave,Puisqu’ils sont toujours les plus forts,Et des tyrans aimés‖ qui tiennent l’âme esclaveSous les infirmités du corps.

David trembloit sous eux,‖ et parmi sa tristesse,Rempli de célestes clartés :« Sauvez-moi, disoit-il,‖ du joug qu’à ma foiblesseImposent mes nécessités. »

Malheur à toi, mortel,‖ si tu ne peux connoîtreLa misère de ton séjour !Et malheur encor plus‖ si tu n’es pas le maîtreDe ce qu’il te donne d’amour !

Faut-il que cette vie,‖ en soi si misérable,Ait toutefois un tel attraitQue le plus malheureux‖ et le plus méprisableNe l’abandonne qu’à regret ?

Le pauvre, qui l’arrache‖ à force de prières,Avec horreur la voit finir,Et l’artisan s’épuise‖ en sueurs journalièresPour trouver à la soutenir.

Que s’il étoit au choix‖ de notre âme insenséeDe languir toujours en ces lieux,Nous traînerions nos maux‖ sans aucune penséeDe régner jamais dans les cieux.

Lâches, qui sur nos cœurs‖ aux voluptés du mondeSouffrons des progrès si puissants,Que rien n’y peut former‖ d’impression profonde,S’il ne flatte et charme nos sens !

Nous verrons à la fin,‖ aveugles que nous sommes,Que ce que nous aimons n’est rien,Et qu’il ne peut toucher‖ que les esprits des hommesQui ne se connoissent pas bien.

Les saints, les vrais dévots,‖ savoient mieux de leur êtreRemplir toute la dignité,Et pour ces vains attraits‖ ils ne faisoient paroîtreQu’entière insensibilité.

Ils dédaignoient de perdre‖ un moment aux idéesDes biens passagers et charnels,Et leurs intentions,‖ d’un saint espoir guidées,Voloient sans cesse aux éternels.

Tout leur cœur s’y portoit,‖ et s’élevant sans cesseVers leurs invisibles appas,Il empêchoit la chair‖ de s’en rendre maîtresseEt de le ravaler trop bas.

Mon frère, à leur exemple,‖ anime ton courage,Et prends confiance après eux :Quoi qu’il faille de temps‖ pour un si grand ouvrage,Tu n’en as que trop, si tu veux.

Jusques à quand veux-tu‖ que ta lenteur diffère ?Ose, et dis sans plus négliger :« Il est temps de combattre,‖ il est temps de mieux faire,Il est temps de nous corriger. »

Prends-en l’occasion‖ dans tes peines diverses :Elles te la viennent offrir :Le temps du vrai mérite‖ est celui des traverses ;Pour triompher, il faut souffrir.

Par le milieu des eaux,‖ par le milieu des flammes,On passe au repos tant cherché ;Et sans violenter‖ et les corps et les âmes,On ne peut vaincre le péché.

Tant qu’à ce corps fragile‖ un souffle nous attache,Tel est à tous notre malheur,Que le plus innocent‖ ne se peut voir sans tache,Ni le plus content sans douleur.

Le plein calme est un bien‖ hors de notre puissance,Aucun ici-bas n’en jouit :Il descendit du ciel‖ avec notre innocence,Avec elle il s’évanouit.

Comme ces deux trésors‖ étoient inséparables,Un moment perdit tous les deux ;Et le même péché‖ qui nous fit tous coupables,Nous fit aussi tous malheureux.

Prends donc, prends patience‖ en un chemin qu’on passeSous des orages assidus,Jusqu’à ce que ton Dieu‖ daigne te faire grâce,Et te rendre les biens perdus ;

Jusqu’à ce que la mort‖ brise ce qui te lieÀ cette longue infirmité,Et qu’en toi dans le ciel‖ la véritable vieConsume la mortalité.

Jusque-là n’attends pas‖ des plus saints exercicesUn long et plein soulagement :Le naturel de l’homme‖ a tant de pente aux vices,Qu’il s’y replonge à tout moment.

Tu pleures pour les tiens,‖ pécheur, tu t’en confesses,Tu veux, tu crois y renoncer ;Et dès le lendemain‖ tu reprends les foiblessesDont tu te viens de confesser.

Tu promets de les fuir‖ quand la douleur t’emporteContre ce qu’elles ont commis,Et presque au même instant‖ tu vis de même sorteQue si tu n’avois rien promis.

C’est donc avec raison‖ que l’âme s’humilie,Se mésestime, se déplaît,Toutes les fois qu’en soi‖ fortement recueillieElle examine ce qu’elle est.

Elle voit l’inconstance‖ avec un tel empireRégner sur sa fragilité,Que le meilleur propos‖ qu’un saint regret inspireN’a que de l’instabilité.

Elle voit clairement‖ que ce que fait la grâcePar de rudes et longs travaux,Un peu de négligence‖ en un moment l’effaceEt nous rend tous nos premiers maux.

Que sera-ce de nous‖ au bout d’une carrièreOù s’offrent combats sur combats,Si notre lâcheté‖ déjà tourne en arrière,Et perd haleine au premier pas ?

Malheur, malheur à nous,‖ si notre âme endormiePenche vers la tranquillité,Comme si notre paix‖ déjà bien affermieNous avoit mis en sûreté !

C’est usurper ici‖ les douces récompensesDes véritables saintetés,Avant qu’on en ait vu‖ les moindres apparencesSurmonter nos légèretés.

Ah ! Qu’il vaudroit bien mieux‖ qu’ainsi que des novicesDe nouveau nous fussions instruits,Et reprissions un maître‖ aux premiers exercicesPour en tirer de meilleurs fruits !

Du moins on pourroit voir‖ si nous serions capablesEncor de quelque amendement,Et si dans nos esprits‖ les clartés véritablesPourroient s’épandre utilement.

Versification

Forme
45 quatrains (quatrains)
Rimes
45(abab)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (90 de 8, 90 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
45 quatrains
Mots à la rime
a misère / amère féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea surprendre / attendre féminine, classiqueb desirs / déplaisirs masculine, classiquea ravale / générale féminine, classiqueb souhaits / jamais masculine, classiquea pare / tiare féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb puissant / florissant masculine, classiquea célestes / funestes féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea remède / possède féminine, classiqueb besoins / soins masculine, classiquea l’abondance / l’impudence féminine, classiqueb accablements / déréglements masculine, classiquea nécessaire / misère féminine, classiqueb borné / environné masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea épandue / vue féminine, classiqueb travaux / défauts masculine, classiquea boire / gloire féminine, classiqueb nécessités / importunités masculine, classiquea gênes / chaînes féminine, classiqueb détaché / péché masculine, classiquea brave / esclave féminine, classiqueb forts / corps masculine, classiquea tristesse / foiblesse féminine, classiqueb clartés / nécessités masculine, classiquea connoître / maître féminine, classiqueb séjour / d’amour masculine, classiquea misérable / méprisable féminine, classiqueb attrait / regret masculine, classiquea prières / journalières féminine, classiqueb finir / soutenir masculine, classiquea insensée / pensée féminine, classiqueb lieux / cieux masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb puissants / sens masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiquea être / paroître féminine, classiqueb dignité / insensibilité masculine, classiquea idées / guidées féminine, classiqueb charnels / éternels masculine, classiquea cesse / maîtresse féminine, classiqueb appas / bas masculine, classiquea courage / ouvrage féminine, classiqueb eux / veux masculine, classiquea diffère / faire féminine, classiqueb négliger / corriger masculine, classiquea diverses / traverses féminine, classiqueb offrir / souffrir masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb cherché / péché masculine, classiquea attache / tache féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea puissance / innocence féminine, classiqueb jouit / s’évanouit masculine, classiquea inséparables / coupables féminine, classiqueb deux / malheureux masculine, classiquea passe / grâce féminine, classiqueb assidus / perdus masculine, classiquea lie / vie féminine, classiqueb infirmité / mortalité masculine, classiquea exercices / vices féminine, classiqueb soulagement / moment masculine, classiquea confesses / foiblesses féminine, classiqueb renoncer / confesser masculine, classiquea t’emporte / sorte féminine, classiqueb commis / promis masculine, classiquea s’humilie / recueillie féminine, classiqueb déplaît / est masculine, classiquea empire / inspire féminine, classiqueb fragilité / l’instabilité masculine, classiquea grâce / l’efface féminine, classiqueb travaux / maux masculine, classiquea carrière / arrière féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquea endormie / affermie féminine, classiqueb tranquillité / sûreté masculine, classiquea récompenses / apparences féminine, classiqueb saintetés / légèretés masculine, classiquea novices / exercices féminine, classiqueb instruits / fruits masculine, classiquea capables / véritables féminine, classiqueb amendement / utilement masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources