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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier

Chapitre Xxi

De la componction du cœur.

Pierre Corneille· 16 neuvains, vers de 12, 6 et 8 syllabes, 144 vers

Si tu veux avancer‖ au chemin de la grâce,Dans la crainte de Dieu‖ soutiens tes volontés ;Ne sois jamais trop libre,‖ et rends-toi tout de glacePour tout ce que les sens‖ t’offrent de voluptés :Dompte sous une exacte‖ et forte disciplineCes inséparables flatteursQue l’amour de toi-même‖ à te séduire obstine,Et dans eux n’examineQue la grandeur des maux‖ dont ils sont les auteurs.

Ainsi fermant la porte‖ à la joie indiscrèteSous qui leur faux appas‖ sème un poison caché,Tu la tiendras ouverte‖ à la douleur secrèteQu’un profond repentir‖ fait naître du péché :Cette sainte douleur‖ dans l’âme recueillieProduit mille sortes de biens,Que son relâchement‖ vers l’aveugle folieDes plaisirs de la vieA bientôt dissipés‖ en de vains entretiens.

Chose étrange que l’homme‖ accessible à la joie,Au milieu des malheurs‖ dont il est enfermé,Quelque exilé qu’il soit,‖ quelques périls qu’il voie,Par de fausses douceurs‖ aime à se voir charmé !Ah ! S’il peut consentir‖ qu’une telle allégresseTienne ses sens épanouis,Il n’en voit pas la suite,‖ et sa propre foiblesse,Qu’il reçoit pour maîtresse,Dérobe sa misère‖ à ses yeux éblouis.

Oui, sa légèreté‖ que tout desir enflamme,Et le peu de souci‖ qu’il prend de ses défauts,L’ayant rendu stupide‖ aux intérêts de l’âme,Ne lui permettent pas‖ d’en ressentir les maux :Ainsi, pour grands qu’ils soient,‖ jamais il n’en soupire,Faute de les considérer ;Plus il en est blessé,‖ plus lui-même il s’admire,Et souvent ose rireLorsque de tous côtés‖ il a de quoi pleurer.

Homme, apprends qu’il n’est point‖ ni de liberté vraie,Ni de plaisir parfait‖ qu’en la crainte de Dieu,Et que la conscience‖ et sans tache et sans plaieÀ de pareils trésors‖ seule peut donner lieu.Toute autre liberté‖ n’est qu’un long esclavageQui cache ou qui dore ses fers ;Et tout autre plaisir‖ ne laisse en ton courageQu’un prompt dégoût pour gageDu tourment immortel‖ qui l’attend aux enfers.

Heureux qui peut bannir‖ de toutes ses penséesLes vains amusements‖ de la distraction !Heureux qui peut tenir‖ ses forces ramasséesDans le recueillement‖ de la componction !Mais plus heureux encor‖ celui qui se dépouilleDe tout indigne et lâche emploi,Qui pour ne rien souffrir‖ qui lui pèse ou le souille,Fuit ce qui le chatouille,Et pour mieux servir Dieu‖ se rend maître de soi !

Combats donc fortement‖ contre l’inquiétudeOù te jettent du monde‖ et l’amour et le bruit :L’habitude se vainc‖ par une autre habitude,Et les hommes jamais‖ ne cherchent qui les fuit.Néglige leur commerce,‖ et romps l’intelligenceQui te lie encore avec eux,Et bientôt à leur tour,‖ te rendant par vengeanceLa même négligence,Ils t’abandonneront‖ à tout ce que tu veux.

N’attire point sur toi‖ les affaires des autres,Ne t’embarrasse point‖ des intérêts des grands :Notre propre besoin‖ nous charge assez des nôtres ;Tu te dois le premier‖ les soins que tu leur rends.Tiens sur toi l’œil ouvert,‖ et toi-même t’éclaireAvant qu’éclairer tes amis ;Et quand tu peux donner‖ un conseil salutaireQui les porte à bien faire,Donne-t’en le plus ample‖ et le plus prompt avis.

Pour te voir éloigné‖ de la faveur des hommes,Ne crois point avoir lieu‖ de justes déplaisirs :Elle ne produit rien,‖ en l’exil où nous sommes,Qu’un espoir décevant‖ et de vagues desirs.Ce qui doit t’attrister,‖ ce dont tu dois te plaindre,C’est de ne te régler pas mieux,C’est de sentir ton feu‖ s’amortir et s’éteindreAvant qu’il puisse atteindreOù doit aller celui‖ d’un vrai religieux.

Souvent il est plus sûr,‖ tant que l’homme respire,Qu’il sente peu de joie‖ en son cœur s’épancher,Surtout de ces douceurs‖ que le dehors inspire,Et qui naissent en lui‖ du sang et de la chair.Que si Dieu rarement‖ sur notre longue peineRépand sa consolation,La faute en est à nous,‖ dont la prudence vaineCherche un peu trop l’humaine,Et ne s’attache point‖ à la componction.

Reconnois-toi, mortel,‖ indigne des tendressesQue départ aux élus‖ la divine bonté ;Et des afflictions‖ regarde les rudessesComme des traitements‖ dus à ta lâcheté.L’homme vraiment atteint‖ de la douleur profondeQu’enfante un plein recueillement,Ne trouve qu’amertume‖ aux voluptés du monde,Et voit qu’il ne les fondeQue sur de longs périls‖ que déguise un moment.

Le moyen donc qu’il puisse‖ y trouver quelques charmes,Soit qu’il se considère,‖ ou qu’il regarde autrui,S’il n’y peut voir partout‖ que des sujets de larmes,N’y voyant que des croix‖ pour tout autre et pour lui ?Plus il le sait connoître,‖ et plus la vie entièreLui semble un amas de malheurs ;Et plus du haut du ciel‖ il reçoit de lumière,Plus il voit de matièreDessus toute la terre‖ à de justes douleurs.

Sacrés ressentiments,‖ réflexions perçantes,Qui dans un cœur navré‖ versez d’heureux regrets,Que vous trouvez souvent‖ d’occasions pressantesParmi tant de péchés‖ et publics et secrets !Mais, hélas ! Ces tyrans‖ de l’âme criminelleL’enchaînent si bien en ces lieux,Qu’il est bien malaisé‖ que vous arrachiez d’elleQuelque soupir fidèleQui la puisse élever‖ un moment vers les cieux.

Pense plus à la mort,‖ que tu vois assurée,Qu’à la vaine longueur‖ de tes jours incertains,Et tu ressentiras‖ dans ton âme épuréeUne ferveur plus forte‖ et des desirs plus saints.Si ton cœur chaque jour‖ mettoit dans la balanceOu le purgatoire ou l’enfer,Il n’est point de travail,‖ il n’est point de souffranceOù soudain ta constanceNe portât sans effroi‖ l’ardeur d’en triompher.

Mais nous n’en concevons‖ qu’une légère image,Dont les traits impuissants‖ ne vont point jusqu’au cœur ;Nous aimons ce qui flatte,‖ et consumons notre âgeDans l’assoupissement‖ d’une froide langueur :Aussi le corps se plaint,‖ le corps gémit sans cesse,Accablé sous les moindres croix,Parce que de l’esprit‖ la honteuse mollesseN’agit qu’avec foiblesse,Et refuse son aide‖ à soutenir leur poids.

Demande donc à Dieu‖ pour faveur singulièreL’esprit fortifiant‖ de la componction ;Avec le roi prophète‖ élève ta prière,Et dis à son exemple‖ avec submission :« Nourrissez-moi de pleurs,‖ seigneur, pour témoignageQue vous me voulez consoler.Détrempez-en mon pain,‖ mêlez-en mon breuvage,Et de tout mon visageJour et nuit à grands flots‖ faites-les distiller. »

Versification

Forme
16 neuvains (neuvains)
Rimes
16(ababcdccd)
Mètre
Vers de 12, 6 et 8 syllabes (112 de 12, 16 de 6, 16 de 8)· profil 8, 6, 6+6
Strophes
16 neuvains
Mots à la rime
a grâce / glace féminine, classiqueb volontés / voluptés masculine, classiquec discipline / obstine / n’examine féminine, classiqued flatteurs / auteurs masculine, classiquea indiscrète / secrète féminine, classiqueb caché / péché masculine, classiquec recueillie / folie / vie féminine, classiqued biens / entretiens masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb enfermé / charmé masculine, classiquec allégresse / foiblesse / maîtresse féminine, classiqued épanouis / éblouis masculine, classiquea enflamme / l’âme féminine, classiqueb défauts / maux masculine, classiquec soupire / s’admire / rire féminine, classiqued considérer / pleurer masculine, classiquea vraie / plaie féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquec esclavage / courage / gage féminine, classiqued fers / enfers masculine, classiquea pensées / ramassées féminine, classiqueb distraction / componction masculine, classiquec dépouille / souille / chatouille féminine, classiqued emploi / soi masculine, classiquea l’inquiétude / habitude féminine, classiqueb bruit / fuit masculine, classiquec l’intelligence / vengeance / négligence féminine, classiqued eux / veux masculine, classiquea autres / nôtres féminine, classiqueb grands / rends masculine, classiquec t’éclaire / salutaire / faire féminine, classiqued amis / avis masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb déplaisirs / desirs masculine, classiquec plaindre / s’éteindre / atteindre féminine, classiqued mieux / religieux masculine, classiquea respire / inspire féminine, classiqueb s’épancher / chair masculine, classiquec peine / vaine / l’humaine féminine, classiqued consolation / componction masculine, classiquea tendresses / rudesses féminine, classiqueb bonté / lâcheté masculine, classiquec profonde / monde / fonde féminine, classiqued recueillement / moment masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb autrui / lui masculine, classiquec entière / lumière / matière féminine, classiqued malheurs / douleurs masculine, équivalentea perçantes / pressantes féminine, classiqueb regrets / secrets masculine, classiquec criminelle / d’elle / fidèle féminine, classiqued lieux / cieux masculine, classiquea assurée / épurée féminine, classiqueb incertains / saints masculine, classiquec balance / souffrance / constance féminine, classiqued l’enfer / triompher masculine, classiquea image / âge féminine, classiqueb cœur / langueur masculine, classiquec cesse / mollesse / foiblesse féminine, classiqued croix / poids masculine, classiquea singulière / prière féminine, classiqueb componction / submission masculine, classiquec témoignage / breuvage / visage féminine, classiqued consoler / distiller masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources