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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xxii

Qu’il faut conserver le souvenir de la multitude des bienfaits de Dieu.

Pierre Corneille· 13 dizains, alexandrins, 130 vers

De tes lois à mon cœur‖ ouvre l’intelligence,Seigneur ; conduis mes pas‖ sous tes enseignements,Et dans l’étroit sentier‖ de tes commandementsFais-moi sous tes clartés‖ marcher sans négligence.Instruis-moi de ton ordre‖ et de tes volontés ;Élève mes respects‖ jusques à tes bontés,Pour faire de tes dons‖ une exacte revue,Soit qu’ils me soient communs‖ avec tous les humains,Soit que par privilége‖ une grâce imprévue,Pour me les départir,‖ les choisisse en tes mains.

Que tous en général‖ présents à ma mémoire,Que de chacun à part‖ le digne souvenir,De ce que je te dois‖ puissent m’entretenir,Afin que je t’en rende‖ une immortelle gloire.Mais ma reconnoissance‖ a beau le projeter,Tous mes remercîments‖ ne sauroient m’acquitter :À ma honte, ô mon Dieu,‖ je le sais et l’avoue ;Et pour peu que de toi‖ je puisse recevoir,S’il faut que dignement‖ ma foiblesse t’en loue,Ma foiblesse jamais‖ n’en aura le pouvoir.

Non, il n’est point en moi‖ de pouvoir bien répondreAu moindre écoulement‖ de tes sacrés trésors ;Et quand pour t’en bénir‖ je fais tous mes efforts,Les efforts que je fais‖ ne font que me confondre.Quand je porte les yeux‖ jusqu’à ta majesté,Quand j’ose en contempler‖ l’auguste immensité,Et mesurer l’excès‖ de ta magnificence,Soudain, tout ébloui‖ de ses vives splendeurs,Je sens dans mon esprit‖ d’autant plus d’impuissance,Qu’il a vu de plus près‖ tes célestes grandeurs.

Nos âmes et nos corps‖ de ta main libéraleTiennent toute leur force‖ et tous leurs ornements ;Ils ne doivent qu’à toi‖ ces embellissementsQue le dedans recèle,‖ ou le dehors étale :Tout ce que la nature‖ ose faire de dons,Tout ce qu’au-dessus d’elle‖ ici nous possédons,Sont des épanchements‖ de ta pleine richesse ;Toi seul nous as fait naître,‖ et toi seul nous maintiens ;Et tes bienfaits partout‖ nous font voir ta largesse,Qui nous prodigue ainsi‖ toute sorte de biens.

Si l’inégalité‖ se trouve en leur partage,Si l’un en reçoit plus,‖ si l’autre en reçoit moins,Tout ne laisse pas d’être‖ un effet de tes soins,Et ce plus et ce moins‖ te doivent même hommage.Sans toi le moindre don‖ ne se peut obtenir,Et qui reçoit le plus‖ se doit mieux prémunirContre ce doux orgueil‖ où l’abondance invite ;Et de quoi que sur tous‖ il soit avantagé,Il ne doit ni s’enfler‖ de son propre mérite,Ni traiter de mépris‖ le plus mal partagé.

L’homme est d’autant meilleur‖ que moins il s’attribue ;Il est d’autant plus grand‖ qu’il s’abaisse le plus,Et qu’en te bénissant‖ pour tant de biens reçusIl reconnoît en soi‖ sa pauvreté plus nue.C’est par le zèle ardent,‖ c’est par l’humilité,C’est par le saint aveu‖ de son indignitéQu’il attire sur lui‖ de plus puissantes grâces ;Et qui se peut juger‖ le plus foible de tousS’affermit d’autant plus‖ à marcher sur tes traces,Et va d’autant plus haut,‖ qu’il prend mieux le dessous.

Celui pour qui ta main‖ semble être plus avareDoit le voir sans tristesse‖ et souffrir sans ennui ;Et sans porter d’envie‖ aux plus riches que lui,Attendre avec respect‖ ce qu’elle lui prépare.Au lieu de murmurer‖ contre ta volonté,C’est à lui de louer‖ ta divine bonté,Qui fait tous ses présents‖ sans égard aux personnes :Tu donnes librement,‖ et préviens le desir ;Mais il est juste aussi‖ que de ce que tu donnesLe partage pour loi‖ n’ait que ton bon plaisir.

Ainsi que d’une source‖ en biens inépuisable,De ta bénignité‖ tout découle sur nous ;Sans devoir à personne‖ elle départ à tous,Et quoi qu’elle départe,‖ elle est toute adorable :Tu sais ce qu’à chacun‖ il est bon de donner,Et quand il faut l’étendre,‖ ou qu’il la faut borner,Ton ordre a ses raisons‖ qui règlent toutes choses.L’examen de ton choix‖ sied mal à nos esprits,Et du plus et du moins‖ tu connois seul les causes,Toi qui connois de tous‖ le mérite et le prix.

Aussi veux-je tenir‖ à faveur souveraineD’avoir peu de ces dons‖ qui brillent au dehors,De ces dons que le monde‖ estime des trésors,De ces dons que partout‖ suit la louange humaine.Je sais qu’assez souvent‖ ce sont de faux luisants,Que la pauvreté même‖ est un de tes présents,Qui porte de ton doigt‖ l’inestimable empreinte ;Et qu’entre les mortels‖ être bien ravaléDonne moins un sujet‖ de chagrin et de plainteQu’une digne matière‖ à vivre consolé.

Tu n’as point fait ici‖ dans l’or ni dans l’ivoireLe choix de tes amis‖ et de tes commensaux ;Mais dans le plus bas rang‖ et les plus vils travauxQue le monde orgueilleux‖ ait bannis de sa gloire.Tes apôtres, seigneur,‖ en sont de bons témoins :Eux à qui du troupeau‖ tu laissas tous les soins,Eux qu’ordonnoit ta main‖ pour princes de la terre,De quel ordre éminent‖ les avois-tu tirés ?Et quelle étoit la pourpre‖ et de Jean et de Pierre,Dans une barque usée‖ et des rets déchirés ?

Cependant sans se plaindre‖ ils ont traîné leur vie,Et plongés qu’ils étoient‖ dans la simplicité,Le précieux éclat‖ de leur humilitéAux plus grands potentats‖ ne portoit point d’envie.Ils agissoient partout‖ sans malice et sans fard,Et la superbe en eux‖ avoit si peu de part,Que de l’ignominie‖ ils faisoient leurs délices ;Les opprobres pour toi‖ ne les pouvoient lasser,Et ce que fuit le monde‖ à l’égal des supplices,C’étoit ce qu’avec joie‖ ils couroient embrasser.

Ainsi qui de tes dons‖ connoît bien la natureN’en conçoit point d’égal‖ à celui d’être à toi,D’avoir ta volonté‖ pour immuable loi,D’accepter ses décrets‖ sans trouble et sans murmure.Il te fait sur lui-même‖ un empire absolu ;Et quand ta providence‖ ainsi l’a résolu,Il tombe sans tristesse‖ au plus bas de la roue :Ce qu’il est sur un trône,‖ il l’est sur un fumier,Humble dans les grandeurs,‖ content parmi la boue,Et tel au dernier rang‖ qu’un autre est au premier.

Son âme, de ta gloire‖ uniquement charmée,Et maîtresse partout‖ de sa tranquillité,La trouve dans l’opprobre‖ et dans l’obscurité,Comme dans les honneurs‖ et dans la renommée.Pour règle de sa joie‖ il n’a que ton vouloir ;Partout sur toute chose‖ il le fait prévaloir,Soit que ton bon plaisir‖ l’élève, ou le ravale ;Et son esprit se plaît‖ à le voir s’accomplirPlus qu’en tous les présents‖ dont ta main le régale,Et plus qu’en tous les biens‖ dont tu le peux remplir.

Versification

Forme
13 dizains (dizains)
Rimes
13(abbaccdede)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 dizains
Mots à la rime
a l’intelligence / négligence féminine, classiqueb enseignements / commandements masculine, classiquec volontés / bontés masculine, classiqued revue / imprévue féminine, classiquee humains / mains masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb souvenir / m’entretenir masculine, classiquec projeter / m’acquitter masculine, classiqued l’avoue / loue féminine, classiquee recevoir / pouvoir masculine, classiquea répondre / confondre féminine, classiqueb trésors / efforts masculine, classiquec majesté / immensité masculine, classiqued magnificence / d’impuissance féminine, classiquee splendeurs / grandeurs masculine, classiquea libérale / étale féminine, classiqueb ornements / embellissements masculine, classiquec dons / possédons masculine, classiqued richesse / largesse féminine, classiquee maintiens / biens masculine, classiquea partage / hommage féminine, classiqueb moins / soins masculine, classiquec obtenir / prémunir masculine, classiqued invite / mérite féminine, classiquee avantagé / partagé masculine, classiquea s’attribue / nue féminine, classiqueb plus / reçus masculine, classiquec l’humilité / indignité masculine, classiqued grâces / traces féminine, classiquee tous / dessous masculine, classiquea avare / prépare féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquec volonté / bonté masculine, classiqued personnes / donnes féminine, classiquee desir / plaisir masculine, classiquea inépuisable / adorable féminine, classiqueb nous / tous masculine, classiquec donner / borner masculine, classiqued choses / causes féminine, classiquee esprits / prix masculine, classiquea souveraine / humaine féminine, classiqueb dehors / trésors masculine, classiquec luisants / présents masculine, classiqued empreinte / plainte féminine, classiquee ravalé / consolé masculine, classiquea l’ivoire / gloire féminine, classiqueb commensaux / travaux masculine, classiquec témoins / soins masculine, classiqued terre / Pierre féminine, classiquee tirés / déchirés masculine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb simplicité / humilité masculine, classiquec fard / part masculine, classiqued délices / supplices féminine, classiquee lasser / embrasser masculine, classiquea nature / murmure féminine, classiqueb toi / loi masculine, classiquec absolu / résolu masculine, classiqued roue / boue féminine, classiquee fumier / premier masculine, classiquea charmée / renommée féminine, classiqueb tranquillité / l’obscurité masculine, classiquec vouloir / prévaloir masculine, classiqued ravale / régale féminine, classiquee s’accomplir / remplir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources