Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xxi

Qu’il faut se reposer en Dieu par-dessus tous les biens et tous les dons de la nature et de la grâce.

Pierre Corneille· strophes variées, vers de 12, 7 et 8 syllabes, 214 vers

Mon âme, c’est en Dieu‖ par-dessus toutes chosesQu’il faut qu’en tout, partout,‖ toujours tu te reposes :Il n’est point de repos‖ ailleurs que criminel,Et lui seul est des saints‖ le repos éternel.

Fais donc, aimable auteur‖ de toute la nature,Qu’en toi j’en trouve plus‖ qu’en toute créature,Plus qu’au plus long bonheur‖ de la pleine santé,Plus qu’aux plus vifs attraits‖ dont charme la beauté,Plus qu’au plus noble éclat‖ de l’honneur le plus rare,Plus qu’en tout le brillant‖ dont la gloire se pare,Plus qu’en toute puissance,‖ et plus qu’au plus haut rangOù puissent élever‖ les charges et le sang,Plus qu’en toute science,‖ et plus qu’en toute adresse,Plus que dans tous les arts,‖ plus qu’en toute richesse,Plus qu’en toute la joie‖ et les ravissementsQue puissent prodiguer‖ de pleins contentements,Plus qu’en toute louange‖ et toute renommée,Qu’en toute leur illustre‖ et pompeuse fumée,Qu’en toutes les douceurs‖ des consolationsQui soulagent un cœur‖ dans ses afflictions.

Seigneur, puisqu’en toi seul‖ ce vrai repos habite,Fais-le-moi prendre en toi‖ par-dessus tout mérite,Par-dessus quoi que fasse‖ espérer de plaisirLa plus douce promesse‖ ou le plus cher desir,Par-dessus tous les dons‖ que ta main libéralePour enrichir une âme‖ abondamment étale,Par-dessus tout l’excès‖ des plus dignes transportsDont soit capable un cœur‖ rempli de ces trésors,Par-dessus les secours‖ que lui prêtent les anges,Par-dessus le soutien‖ qu’il reçoit des archanges,Par-dessus tout ce gros‖ de saintes légionsQui de ton grand palais‖ peuplent les régions,Par-dessus tout enfin‖ ce que tu rends visible,Par-dessus ce qui reste‖ aux yeux imperceptible,Et pour dire en un mot‖ tout ce que je conçoi,Par-dessus, ô mon Dieu,‖ tout ce qui n’est point toi.

Car tu possèdes seul‖ en un degré suprêmeLa bonté, la grandeur,‖ et la puissance même :Toi seul suffis à tout,‖ toi seul en toi contiensL’immense plénitude‖ où sont tous les vrais biens ;Toi seul as les douceurs‖ après qui l’âme vole,Toi seul as dans ses maux‖ tout ce qui la console,Toi seul as des beautés‖ dignes de la charmer,Toi seul es tout aimable,‖ et toi seul sais aimer,Toi seul portes en toi‖ ce noble et vaste abîmeQui t’environne seul‖ de gloire légitime ;Enfin c’est en toi seul‖ que vont se réunirLe passé, le présent,‖ avec tout l’avenir ;En toi qu’à tous moments‖ s’assemblent et s’épurentTous les biens qui seront,‖ et qui sont, et qui furent ;En toi que tous ensemble‖ ils ont toujours été,Qu’ils sont et qu’ils seront‖ toute l’éternité.

Ainsi tous tes présents‖ autres que de toi-mêmeN’ont point de quoi suffire‖ à cette âme qui t’aime :À moins que de te voir,‖ à moins que d’en jouir,Rien n’offre à ses desirs‖ de quoi s’épanouir.Quoi qu’assure à ses vœux‖ ta parole fidèle,Quoi que de tes grandeurs‖ ta bonté lui révèle,Elle n’y trouve point‖ à se rassasier :Quelque chose lui manque,‖ où tu n’es pas entier ;

Et mon cœur n’a jamais‖ ni de repos sincère,Ni par où pleinement‖ se pouvoir satisfaire,S’il ne repose en toi,‖ si de tout autre donIl ne fait pour t’aimer‖ un solide abandon ;Si porté fortement‖ à travers les nuagesJusqu’au-dessus des airs‖ et de tous tes ouvrages,Par les sacrés élans‖ d’un zèle plein de foiSur les pieds de ton trône‖ il ne s’attache à toi.

Adorable Jésus,‖ cher époux de mon âme,Qui dans la pureté‖ fais luire tant de flamme,Souverain éternel,‖ et de tous les humains,Et de tout ce qu’ont fait‖ et ta voix et tes mains,Qui pourra me donner‖ ces ailes triomphantesQue d’un cœur vraiment libre‖ ont les ardeurs ferventes,Afin que hors des fers‖ de ce triste séjour,Je vole dans ton sein‖ pour y languir d’amour ?

Quand pourrai-je, seigneur,‖ bannir toute autre idée,Et l’âme toute en toi,‖ de toi seul possédée,T’embrasser à mon aise,‖ et goûter à loisirCombien ta vue est douce‖ au pur et saint desir ?

Quand verrai-je cette âme‖ en toi bien recueillie,Sans plus faire au dehors‖ d’imprudente saillie,S’oublier elle-même‖ à force de t’aimer,Sensible pour toi seul,‖ en toi se transformer,Ne se plus servir d’yeux,‖ de langue, ni d’oreilles,Que pour voir, pour chanter,‖ pour ouïr tes merveilles,Et par ces doux transports‖ que tu rends tout-puissants,Passer toute mesure‖ et tout effort des sens,Pour s’unir pleinement‖ aux grandeurs de ton être,D’une façon qu’à tous‖ tu ne fais pas connoître ?

Je ne fais que gémir,‖ et porte avec douleur,Attendant ce beau jour,‖ l’excès de mon malheur ;Mille sortes de maux‖ dans ce val de misèresTroublent incessamment‖ ces élans salutaires,M’accablent de tristesse‖ et m’offusquent l’esprit,Rompent tous les effets‖ de ce qu’il se prescrit,Le détournent ailleurs,‖ de lui-même le chassent,Sous de fausses beautés‖ l’attirent, l’embarrassent,Et m’ôtant l’accès libre‖ à tes attraits charmants,M’empêchent de jouir‖ de tes embrassements,M’empêchent d’en goûter‖ les douceurs infinies,Qu’aux esprits bienheureux‖ jamais tu ne dénies.

Laisse-toi donc toucher,‖ seigneur, à mes soupirs :Laisse-toi donc toucher,‖ seigneur, aux déplaisirsQui de tous les côtés‖ tyrannisant la terre,En cent et cent façons‖ me déclarent la guerre,Et répandant partout‖ leur noire impression,N’y versent qu’amertume‖ et désolation.

Ineffable splendeur‖ de la gloire éternelle,Consolateur de l’âme‖ en sa prison mortelle,En ce pèlerinage‖ où le céleste amourLui montrant son pays‖ la presse du retour,Si ma bouche est muette,‖ écoute mon silence,Écoute dans mon cœur‖ une voix qui s’élance.Là, d’un ton que jamais‖ nul que toi n’entendit,Cette voix sans parler‖ te dit et te redit :

« combien dois-je encore attendre ?Jusques à quand tardes-tu,Ô Dieu tout bon, à descendreDans mon courage abattu ?

« mon besoin t’en sollicite,Toi qui, de tous biens auteur,Peux d’une seule visiteEnrichir ton serviteur.

« viens donc, seigneur, et déploieTous tes trésors à mes yeux ;Remplis-moi de cette joieQue tu fais régner aux cieux.

« de l’angoisse qui m’accableDaigne être le médecin,Et d’une main charitableDissipes-en le chagrin.

« viens, mon Dieu, viens sans demeure :Tant que je ne te vois pas,Il n’est point de jour ni d’heureOù je goûte aucun appas.

« ma joie en toi seul réside ;Tu fais seul mes bons destins ;Et sans toi ma table est videDans la pompe des festins.

« sous les misères humaines,Infecté de leur poison,Et tout chargé de leurs chaînes,Je languis comme en prison,

« jusqu’à ce que ta lumièreY répande sa clarté,Et que ta faveur entièreMe rende ma liberté,

« jusqu’à ce qu’après l’orage,La nuit faisant place au jour,Tu me montres un visageQui soit pour moi tout d’amour. »

Que d’autres, enivrés‖ de leurs folles pensées,Suivent au lieu de toi‖ leurs ardeurs insensées ;Que le reste du monde‖ attache ses plaisirsAux frivoles objets‖ de ses bouillants desirs :Rien ne me plaît, seigneur,‖ rien ne pourra me plaireQue toi, qui seul de l’âme‖ es l’espoir salutaire.Je ne m’en tairai point,‖ et sans cesse je veuxJusqu’au ciel, jusqu’à toi,‖ pousser mes humbles vœux,Tant que ma triste voix‖ enfin mieux entendue,Tant que ta grâce enfin‖ à mes soupirs rendue,Tu daignes, pour réponse‖ à cette voix sans voix,D’un même accent me dire‖ et redire cent fois :

« me voici, je viens à ton aide ;Je viens guérir les maux‖ où tu m’as appelé,Et ma main secourable‖ apporte le remèdeDont tu dois être consolé.

« de mon trône j’ai vu tes larmes ;J’ai vu de tes desirs‖ l’amoureuse langueur ;J’ai vu tes repentirs,‖ tes douleurs, tes alarmes,Et l’humilité de ton cœur.

« j’ai voulu si peu me défendreDe tout ce que leur vue‖ attiroit de pitié,Que jusque dans ton sein‖ il m’a plu de descendrePar un pur excès d’amitié. »

À ces mots, tout saisi‖ d’un transport extatique,Ma joie et mon amour‖ te diront pour réplique :

« il est vrai, mes gémissementsOnt eu recours à ta clémence,Pour obtenir la jouissanceDe tes sacrés embrassements.

« il est vrai, tout mon cœur, éprisDu bonheur que tu lui proposes,Veut bien pour toi de toutes chosesFaire un illustre et saint mépris.

« mais tu m’excites le premierÀ rechercher ta main puissante,Et sans ta grâce prévenanteJe me plairois dans mon bourbier.

« sois donc béni de la faveurQue ta haute bonté m’accorde,Et presse ta miséricordeD’augmenter toujours ma ferveur. »

Qu’ai-je à dire de plus ?‖ Que puis-je davantage,Que te rendre à jamais‖ un juste et plein hommage,Sous tes saintes grandeurs‖ toujours m’humilier,De mon propre néant‖ jamais ne m’oublier,Et par un souvenir‖ fidèle et magnanimeDéplorer à tes pieds‖ ma bassesse et mon crime ?

Quoi qui charme sur terre‖ ou l’oreille ou les yeux,Quoi que l’esprit lui-même‖ admire dans les cieux,Ces miracles n’ont rien‖ qui te soit comparable :Tu demeures toi seul‖ à toi-même semblable.Sur tout ce que tu fais‖ ta haute majestéGrave l’impression‖ de sa propre bonté ;Dans tous tes jugements‖ la vérité préside ;Ta seule providence‖ au monde sert de guide,Et son ordre éternel,‖ qui régit l’univers,En fait, sans se changer,‖ les changements divers.

À toi gloire et louange,‖ ô divine sagesse !Puisse ma voix se plaire‖ à te bénir sans cesse !Puisse jusqu’au tombeau‖ mon cœur l’en avouer,Et tout être créé‖ s’unir à te louer !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
3(aabb) 62((aa)) 2(aabbcc) 12(abab) 1(aa) 4(abba)
Mètre
Vers de 12, 7 et 8 syllabes (156 de 12, 36 de 7, 22 de 8)· profil 7, 8, 6+6
Strophes
19 quatrains, 12 distiques, 2 sizains
Mots à la rime
a choses / reposes féminine, classiqueb criminel / éternel masculine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb santé / beauté masculine, classiquea rare / pare féminine, classiqueb rang / sang masculine, classiquea adresse / richesse féminine, classiqueb ravissements / contentements masculine, classiquea renommée / fumée féminine, classiqueb consolations / afflictions masculine, classiquea habite / mérite féminine, classiqueb plaisir / desir masculine, classiquea libérale / étale féminine, classiqueb transports / trésors masculine, classiquea anges / archanges féminine, classiqueb légions / régions masculine, classiquea visible / imperceptible féminine, classiqueb conçoi / toi masculine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb contiens / biens masculine, classiquea vole / console féminine, classiqueb charmer / aimer masculine, classiquea abîme / légitime féminine, classiqueb réunir / l’avenir masculine, classiquea s’épurent / furent féminine, classiqueb été / l’éternité masculine, classiquea toi-même / t’aime féminine, classiqueb jouir / s’épanouir masculine, classiquea fidèle / révèle féminine, classiqueb rassasier / entier masculine, classiquea sincère / satisfaire féminine, classiqueb don / abandon masculine, classiquea nuages / ouvrages féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea triomphantes / ferventes féminine, classiqueb séjour / d’amour masculine, classiquea idée / possédée féminine, classiqueb loisir / desir masculine, classiquea recueillie / saillie féminine, classiqueb t’aimer / transformer masculine, classiquea d’oreilles / merveilles féminine, classiqueb tout-puissants / sens masculine, classiquea être / connoître féminine, classiquea douleur / malheur masculine, classiqueb misères / salutaires féminine, classiquea l’esprit / prescrit masculine, classiqueb chassent / l’embarrassent féminine, classiquea charmants / embrassements masculine, classiqueb infinies / dénies féminine, classiquea soupirs / déplaisirs masculine, classiqueb terre / guerre féminine, classiquec impression / désolation masculine, classiquea éternelle / mortelle féminine, classiqueb amour / retour masculine, classiquea silence / s’élance féminine, classiqueb n’entendit / redit masculine, classiquea attendre / descendre féminine, classiqueb tardes-tu / abattu masculine, classiquea sollicite / visite féminine, classiqueb auteur / serviteur masculine, classiquea déploie / joie féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea m’accable / charitable féminine, classiqueb médecin / chagrin masculine, classiquea demeure / d’heure féminine, classiqueb pas / appas masculine, classiquea réside / vide féminine, classiqueb destins / festins masculine, classiquea humaines / chaînes féminine, classiqueb poison / prison masculine, classiquea lumière / entière féminine, classiqueb clarté / liberté masculine, classiquea l’orage / visage féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea pensées / insensées féminine, classiqueb plaisirs / desirs masculine, classiquea plaire / salutaire féminine, classiqueb veux / vœux masculine, classiquea entendue / rendue féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea aide / remède féminine, classiqueb appelé / consolé masculine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea défendre / descendre féminine, classiqueb pitié / d’amitié masculine, classiquea extatique / réplique féminine, classiquea gémissements / embrassements masculine, classiqueb clémence / jouissance féminine, classiquea épris / mépris masculine, classiqueb proposes / choses féminine, classiquea premier / bourbier masculine, classiqueb puissante / prévenante féminine, classiquea faveur / ferveur masculine, classiqueb m’accorde / miséricorde féminine, classiquea davantage / hommage féminine, classiqueb m’humilier / m’oublier masculine, classiquec magnanime / crime féminine, classiqueb comparable / semblable féminine, classiquea majesté / bonté masculine, classiqueb préside / guide féminine, classiquea l’univers / divers masculine, classiquea sagesse / cesse féminine, classiqueb avouer / louer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

214 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources