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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier

Chapitre Xxiv

Du jugement, et des peines du péché.

Pierre Corneille· distiques, alexandrins, 190 vers

Homme, quoi qu’ici-bas‖ tu veuilles entreprendre,Songe à ce compte exact‖ qu’un jour il en faut rendre,Et mets devant tes yeux‖ cette dernière finQui fera ton mauvais‖ ou ton heureux destin.Regarde avec quel front‖ tu pourras comparoîtreDevant le tribunal‖ de ton souverain maître,Devant ce juste juge‖ à qui rien n’est caché,Qui jusque dans ton cœur‖ sait lire ton péché,Qu’aucun don n’éblouit,‖ qu’aucune erreur n’abuse,Que ne surprend jamais‖ l’adresse d’une excuse,Qui rend à tous justice‖ et pèse au même poidsCe que font les bergers‖ et ce que font les rois.

Misérable pécheur,‖ que sauras-tu répondreÀ ce dieu qui sait tout,‖ et viendra te confondre,Toi que remplit souvent‖ d’un invincible effroiLe courroux passager‖ d’un mortel comme toi ?Donne pour ce grand jour,‖ donne ordre à tes affaires,Pour ce grand jour, le comble‖ ou la fin des misères,Où chacun, trop chargé‖ de son propre fardeau,Son propre accusateur‖ et son propre bourreau,Répondra par sa bouche,‖ et seul à sa défense,N’aura point de secours‖ que de sa pénitence.

Cours donc avec chaleur‖ aux emplois vertueux :Maintenant ton travail‖ peut être fructueux,Tes douleurs maintenant‖ peuvent être écoutées,Tes larmes jusqu’au ciel‖ être soudain portées,Tes soupirs de ton juge‖ apaiser la rigueur,Ton repentir lui plaire,‖ et nettoyer ton cœur.

Oh ! Que la patience‖ est un grand purgatoirePour laver de ce cœur‖ la tache la plus noire !Que l’homme le blanchit,‖ lorsqu’il le dompte au pointDe souffrir un outrage‖ et n’en murmurer point !Lorsqu’il est plus touché‖ du mal que se procureL’auteur de son affront,‖ que de sa propre injure ;Lorsqu’il élève au ciel‖ ses innocentes mainsPour le même ennemi‖ qui rompt tous ses desseins,Qu’avec sincérité‖ promptement il pardonne,Qu’il demande pardon‖ de même qu’il le donne,Que sa vertu commande‖ à son tempérament,Que sa bonté prévaut‖ sur son ressentiment,Que lui-même à toute heure‖ il se fait violencePour vaincre de ses sens‖ la mutine insolence,Et que pour seul objet‖ partout il se prescritD’assujettir la chair‖ sous les lois de l’esprit !

Ah ! Qu’il vaudroit bien mieux‖ par de saints exercicesPurger nos passions,‖ déraciner nos vices,Et nous-mêmes en nous‖ à l’envi les punir,Qu’en réserver la peine‖ à ce long avenir !Mais ce que nous avons‖ d’amour désordonnée,Pour cette ingrate chair‖ à nous perdre obstinée,Nous-mêmes nous séduit,‖ et l’arme contre nousDe tout ce que nos sens‖ nous offrent de plus doux.

Qu’auront à dévorer‖ les éternelles flammes,Que cette folle amour‖ où s’emportent les âmes,Cet amas de péchés,‖ ce détestable fruitQue cette chair aimée‖ au fond des cœurs produit ?Plus tu suis ses conseils‖ et te fais ici grâce,Plus de matière en toi‖ pour ces flammes s’entasse ;Et ta punition‖ que tu veux reculerPrépare à l’avenir‖ d’autant plus à brûler.Là, par une justice‖ effroyable à l’impie,Par où chacun offense,‖ il faudra qu’il l’expie ;Les plus grands châtiments‖ y seront attachésAux plus longues douceurs‖ de nos plus grands péchés.

Dans un profond sommeil‖ la paresse enfoncéeD’aiguillons enflammés‖ s’y trouvera pressée,Et les cœurs que charmoit‖ sa molle oisivetéGémiront sans repos‖ toute l’éternité.

L’ivrogne et le gourmand‖ recevront leurs supplicesDu souvenir amer‖ de leurs chères délices,Et ces repas traînés‖ jusques au lendemainMêleront leur idée‖ aux rages de la faim.

Les sales voluptés,‖ dans le milieu d’un gouffre,Parmi les puanteurs‖ de la poix et du soufre,Laisseront occuper‖ aux plus cruels tourmentsLes lieux les plus flattés‖ de leurs chatouillements.

L’envieux, qui verra‖ du plus creux de l’abîmeLe ciel ouvert aux saints‖ et fermé pour son crime,D’autant plus furieux,‖ hurlera de douleurPour leur félicité‖ plus que pour son malheur.Tout vice aura sa peine‖ à lui seul destinée :La superbe à la honte‖ y sera condamnée,Et pour punir l’avare‖ avec sévérité,La pauvreté qu’il fuit‖ aura sa cruauté.

Là sera plus amère‖ une heure de souffranceQue ne le sont ici‖ cent ans de pénitence ;Là jamais d’intervalle‖ ou de soulagementN’affoiblit des damnés‖ l’éternel châtiment ;Mais ici nos travaux‖ peuvent reprendre haleine,Souffrir quelque relâche‖ à la plus juste peine ;L’espoir d’en voir la fin‖ à toute heure est permis,Tandis qu’on s’en console‖ avecque ses amis.

Romps-y donc du péché‖ les noires habitudes,À force de soupirs,‖ de soins, d’inquiétudes,Afin qu’en ce grand jour‖ ce juge rigoureuxTe mette en sûreté‖ parmi les bienheureux ;Car les justes alors‖ avec pleine constanceDes maux par eux soufferts‖ voudront prendre vengeance,Et d’un regard farouche‖ ils paroîtront armésContre les gros pécheurs‖ qui les ont opprimés.

Tu verras lors assis‖ au nombre de tes jugesCeux qui jadis chez toi‖ cherchoient quelques refuges,Et tu seras jugé‖ par le juste courrouxDe qui te demandoit‖ la justice à genoux.

L’humble alors et le pauvre‖ après leur patienceRentreront à la vie‖ en paix, en confiance,Cependant que le riche‖ avec tout son orgueil,Pâle et tremblant d’effroi,‖ sortira du cercueil.

Lors aura son éclat‖ la sagesse profonde,Qui passoit pour folie‖ aux mauvais yeux du monde :Une gloire sans fin‖ sera le digne prixD’avoir souffert pour Dieu‖ l’opprobre et le mépris.

Lors tous les déplaisirs‖ endurés sans murmureSeront changés en joie‖ inépuisable et pure ;Et toute iniquité‖ confondant son auteurLui fermera la bouche‖ et rongera le cœur.Point lors, point de dévots‖ sans entière allégresse,Point lors de libertins‖ sans profonde tristesse :Ceux-là s’élèveront‖ dans les ravissements,Ceux-ci s’abîmeront‖ dans les gémissements ;Et la chair qu’ici-bas‖ on aura maltraitée,Que la règle ou le zèle‖ auront persécutée,Goûtera plus alors‖ de solides plaisirsQue celle que partout‖ on livre à ses desirs.

Les lambeaux mal tissus‖ de la robe grossièreDes plus brillants habits‖ terniront la lumière ;Et les princes verront‖ les chaumes préférésAu faîte ambitieux‖ de leurs palais dorés.

La longue patience‖ aura plus d’avantageQue tout ce vain pouvoir‖ qu’a le monde en partage ;La prompte obéissance‖ et sa simplicité,Que tout ce que le siècle‖ a de subtilité.

La joie et la candeur‖ des bonnes consciencesIront lors au-dessus‖ des plus hautes sciences ;Et du mépris des biens‖ les plus légers effortsSeront de plus grand poids‖ que les plus grands trésors.

Tu sentiras ton âme‖ alors plus consoléeD’une oraison dévote‖ à tes soupirs mêlée,Que d’avoir fait parade‖ en de pompeux festinsDu choix le plus exquis‖ des viandes et des vins.

Tu te trouveras mieux‖ de voir dans la balanceL’heureuse fermeté‖ d’un rigoureux silence,Que d’y voir l’embarras‖ et les distractionsD’un cœur qui s’abandonne‖ aux conversations ;D’y voir de bons effets‖ que de belles paroles,Des actes de vertu‖ que des discours frivoles ;D’y voir la pénitence‖ avec sa dureté,D’y voir l’étroite vie‖ avec son âpreté,Que la douce mollesse‖ où flotte vagabondeUne âme qui s’endort‖ dans les plaisirs du monde.

Apprends qu’il faut souffrir‖ quelques petits malheurs,Pour t’affranchir alors‖ de ces pleines douleurs :Éprouve ici ta force,‖ et fais sur peu de choseUn foible essai des maux‖ où l’avenir t’expose.Ils seront éternels,‖ et tu crains d’endurer

Ceux qui n’ont ici-bas‖ qu’un moment à durer !Si leurs moindres assauts,‖ leur moindre expérienceTe jette dans le trouble‖ et dans l’impatience,Au milieu des enfers,‖ où ton péché va choir,Jusques à quelle rage‖ ira ton désespoir ?Souffre, souffre sans bruit,‖ quoi que le ciel t’envoie :Tu ne saurois avoir‖ de deux sortes de joie,Remplir de tes desirs‖ ici l’avidité,Et régner avec Dieu‖ dedans l’éternité.

Quand depuis ta naissance‖ on auroit vu ta vieD’honneurs jusqu’à ce jour‖ et de plaisirs suivie,Qu’auroit tout cet amas‖ qui te pût secourir,Si dans ce même instant‖ il te falloit mourir ?

Tout n’est que vanité :‖ gloire, faveurs, richesses,Passagères douceurs,‖ trompeuses allégresses ;Tout n’est qu’amusement,‖ tout n’est que faux appui,Hormis d’aimer Dieu seul,‖ et ne servir que lui.Qui de tout son cœur l’aime‖ y borne ses délices ;Il ne craint mort, enfer,‖ jugement, ni supplices ;

De ce parfait amour‖ le salutaire excèsPrès de l’objet aimé‖ lui donne un sûr accès ;Mais lorsque le pécheur‖ aime encor que du viceLa funeste douceur‖ dans son âme se glisse,Il n’est pas merveilleux‖ s’il tremble incessammentAu seul nom de la mort‖ ou de ce jugement.

Il est bon toutefois‖ que l’ingrate malice,En qui l’amour de Dieu‖ cède aux attraits du vice,Du moins cède à son tour‖ à l’effroi des tourmentsQui l’arrache par force‖ à ses déréglements.Si pourtant cette crainte‖ est en toi la maîtresse,Sans que celle de Dieu‖ soutienne ta foiblesse,Ce mouvement servile,‖ indigne d’un chrétien,Dédaignera bientôt‖ les sentiers du vrai bien,Et te laissera faire‖ une chute effroyableDans les piéges du monde‖ et les filets du diable.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
95((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
27 distiques
Mots à la rime
a entreprendre / rendre féminine, classiqueb fin / destin masculine, classiquea comparoître / maître féminine, classiqueb caché / péché masculine, classiquea n’abuse / excuse féminine, classiqueb poids / rois masculine, classiquea répondre / confondre féminine, classiqueb effroi / toi masculine, classiquea affaires / misères féminine, classiqueb fardeau / bourreau masculine, classiquea défense / pénitence féminine, classiqueb vertueux / fructueux masculine, classiquea écoutées / portées féminine, classiqueb rigueur / cœur masculine, classiquea purgatoire / noire féminine, classiqueb point masculine, classiquea procure / injure féminine, classiqueb mains / desseins masculine, classiquea pardonne / donne féminine, classiqueb tempérament / ressentiment masculine, classiquea violence / insolence féminine, classiqueb prescrit / l’esprit masculine, classiquea exercices / vices féminine, classiqueb punir / avenir masculine, classiquea désordonnée / obstinée féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb fruit / produit masculine, classiquea grâce / s’entasse féminine, classiqueb reculer / brûler masculine, classiquea l’impie / l’expie féminine, classiqueb attachés / péchés masculine, classiquea enfoncée / pressée féminine, classiqueb oisiveté / l’éternité masculine, classiquea supplices / délices féminine, classiqueb lendemain / faim masculine, classiquea gouffre / soufre féminine, classiqueb tourments / chatouillements masculine, classiquea l’abîme / crime féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea destinée / condamnée féminine, classiqueb sévérité / cruauté masculine, classiquea souffrance / pénitence féminine, classiqueb soulagement / châtiment masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb permis / amis masculine, classiquea habitudes / d’inquiétudes féminine, classiqueb rigoureux / bienheureux masculine, classiquea constance / vengeance féminine, classiqueb armés / opprimés masculine, classiquea juges / refuges féminine, classiqueb courroux / genoux masculine, classiquea patience / confiance féminine, classiqueb orgueil / cercueil masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb prix / mépris masculine, classiquea murmure / pure féminine, classiqueb auteur / cœur masculine, classiquea allégresse / tristesse féminine, classiqueb ravissements / gémissements masculine, classiquea maltraitée / persécutée féminine, classiqueb plaisirs / desirs masculine, classiquea grossière / lumière féminine, classiqueb préférés / dorés masculine, classiquea d’avantage / partage féminine, classiqueb simplicité / subtilité masculine, classiquea consciences / sciences féminine, classiqueb efforts / trésors masculine, classiquea consolée / mêlée féminine, classiqueb festins / vins masculine, classiquea balance / silence féminine, classiqueb distractions / conversations masculine, classiquea paroles / frivoles féminine, classiqueb dureté / âpreté masculine, classiquea vagabonde / monde féminine, classiqueb malheurs / douleurs masculine, classiquea chose / t’expose féminine, classiqueb d’endurer / durer masculine, classiquea expérience / l’impatience féminine, classiqueb choir / désespoir masculine, classiquea t’envoie / joie féminine, classiqueb l’avidité / l’éternité masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb secourir / mourir masculine, classiquea richesses / allégresses féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea délices / supplices féminine, classiqueb excès / accès masculine, classiquea vice / glisse féminine, classiqueb incessamment / jugement masculine, classiquea malice / vice féminine, classiqueb tourments / déréglements masculine, classiquea maîtresse / foiblesse féminine, classiqueb chrétien / bien masculine, classiquea effroyable / diable féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

190 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources