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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xxv

En quoi consiste la véritable paix.

Pierre Corneille· 14 sizains, alexandrins, 84 vers

Je l’ai dit autrefois :‖ « je vous laisse ma paix,Je vous la donne à tous,‖ et les dons que je faisN’ont rien de périssable,‖ ainsi que ceux du monde. »Tous aiment cette paix,‖ tous voudroient la trouver ;Mais tous ne cherchent pas‖ le secret où se fondeLe bien de l’acquérir‖ et de la conserver.

Ma paix est avec l’humble,‖ avec le cœur bénin ;Si tu veux posséder‖ un bonheur si divin,Joins à ces deux vertus‖ beaucoup de patience ;Mais ce n’est pas encore‖ assez pour l’obtenir :Prête-moi donc, mon fils,‖ un moment de silence,Et je t’enseignerai‖ tout l’art d’y parvenir.

Tiens la bride sévère‖ à tous tes appétits ;Prends garde exactement‖ à tout ce que tu dis ;N’examine pas moins‖ tout ce que tu veux faire ;Et donne à tes desirs‖ pour immuable loiQue leur unique objet‖ soit le bien de me plaire,Et leur unique but‖ de ne chercher que moi.

Ne t’embarrasse point‖ des actions d’autrui :Laisse là ce qu’il dit‖ et ce qu’on dit de lui,À moins qu’à tes soucis‖ sa garde soit commise ;Chasse enfin tout frivole‖ et vain empressement,Et le trouble en ton cœur‖ trouvera peu de prise,Ou s’il l’agite encor,‖ ce sera rarement.

Mais ne t’y trompe pas,‖ vivre exempt de malheur,Le cœur libre d’ennuis,‖ et le corps de douleur,N’être jamais troublé‖ d’aucune inquiétude,Ce n’est point un vrai calme‖ en ces terrestres lieux ;Et ce don n’appartient‖ qu’à la béatitudeQue pour l’éternité‖ je te réserve aux cieux.

Ainsi quand tu te vois‖ sans aucuns déplaisirs,Que tout de tous côtés‖ répond à tes desirs,Qu’il ne t’arrive rien‖ d’amer ni de contraire,N’estime pas encore‖ avoir trouvé la paix,Ni que tout soit en toi‖ si bon, si salutaire,Qu’on ait lieu de te mettre‖ au nombre des parfaits.

Ne te crois pas non plus‖ ni grand ni bien aimé,Pour te sentir un zèle‖ à ce point enflammé,Qu’à force de tendresse‖ il te baigne de larmes :Des solides vertus‖ la vraie affectionNe fait point consister‖ en tous ces petits charmesNi ton avancement‖ ni ta perfection.

« En quoi donc, me dis-tu,‖ consiste pleinementCette perfection‖ et cet avancement ?Cette paix véritable,‖ où se rencontre-t-elle ? »Je veux bien te l’apprendre :‖ elle est, en premier lieu,À t’offrir tout entier‖ d’un cœur vraiment fidèleAux ordres souverains‖ du vouloir de ton dieu.

Cette soumission‖ à mes sacrés décretsTe doit fermer les yeux‖ pour tous tes intérêts,Soit qu’ils soient de petite‖ ou de grande importance :N’en cherche dans le temps‖ ni dans l’éternité,Et souhaite le ciel,‖ moins pour ta récompense,Que pour y voir mon nom‖ à jamais exalté.

Montre un visage égal‖ aux changements divers :Dans le plus doux bonheur,‖ dans le plus dur revers,Rends-moi, sans t’émouvoir,‖ même action de grâces ;Tiens la balance droite‖ à chaque événement,Tiens-la ferme à tel point,‖ que jamais tu ne passesJusque dans la foiblesse‖ ou dans l’emportement.

Si tu sens qu’au milieu‖ des tribulationsJe retire de toi‖ mes consolations,Et te laisse accablé‖ sous ce qui te ravage,Forme des sentiments‖ d’autant plus résolus,Et soutiens ton espoir‖ avec tant de courage,Qu’il prépare ton cœur‖ à souffrir encor plus.

Ne te retranche point‖ sur ton intégrité,Comme si tu souffrois‖ sans l’avoir mérité,Et que pour tes vertus‖ ce fût un exercice :Fuis cette vaine idée,‖ et comme criminel,En toutes mes rigueurs‖ adore ma justice,Et bénis mon courroux‖ et saint et paternel.

C’est comme il te faut mettre‖ au droit et vrai chemin,Qui seul te peut conduire‖ à cette paix sans finQu’à mes plus chers amis‖ moi-même j’ai laissée :Suis-le sur ma parole,‖ et crois sans t’ébranlerQu’après ta patience‖ à mon choix exercée,Mes clartés de nouveau‖ te viendront consoler.

Que si jamais l’effort‖ d’un zèle tout de foiPar un parfait mépris‖ te détache de toiPour ne plus respirer‖ que sous ma providence,Sache qu’alors tes sens,‖ à moi seul asservis,Posséderont la paix‖ dans sa pleine abondance,Autant qu’en peut souffrir‖ cet exil où tu vis.

Versification

Forme
14 sizains (sizains)
Rimes
14(aabcbc)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 sizains
Mots à la rime
a paix / fais masculine, classiqueb monde / fonde féminine, classiquec trouver / conserver masculine, classiquea bénin / divin masculine, classiqueb patience / silence féminine, classiquec l’obtenir / parvenir masculine, classiquea appétits / dis masculine, classiqueb faire / plaire féminine, classiquec loi / moi masculine, classiquea d’autrui / lui masculine, classiqueb commise / prise féminine, classiquec empressement / rarement masculine, classiquea malheur / douleur masculine, classiqueb inquiétude / béatitude féminine, classiquec lieux / cieux masculine, classiquea déplaisirs / desirs masculine, classiqueb contraire / salutaire féminine, classiquec paix / parfaits masculine, classiquea aimé / enflammé masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquec affection / perfection masculine, classiquea pleinement / avancement masculine, classiqueb rencontre-t-elle / fidèle féminine, classiquec lieu / dieu masculine, classiquea décrets / intérêts masculine, classiqueb importance / récompense féminine, classiquec l’éternité / exalté masculine, classiquea divers / revers masculine, classiqueb grâces / passes féminine, classiquec événement / l’emportement masculine, classiquea tribulations / consolations masculine, classiqueb ravage / courage féminine, classiquec résolus / plus masculine, classiquea intégrité / mérité masculine, classiqueb exercice / justice féminine, classiquec criminel / paternel masculine, classiquea chemin / fin masculine, classiqueb laissée / exercée féminine, classiquec t’ébranler / consoler masculine, classiquea foi / toi masculine, classiqueb providence / abondance féminine, classiquec asservis / vis masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources