Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xxvi
Des excellences de l’âme libre.
Seigneur, qu’il faut être parfaitPour tenir vers le ciel‖ l’âme toujours tendue.Sans jamais relâcher la vueVers ce que sur la terre on fait !
À travers tant de soins cuisantsPasser comme sans soin,‖ non ainsi qu’un stupideQue son esprit morne et languideAssoupit sous les plus pesants ;
Mais par la digne fermetéD’une âme toute pure‖ et toute inébranlable,Par un privilége admirableDe son entière liberté,
Détacher son affectionDe tout ce qu’ici-bas‖ un cœur mondain adore :Seigneur, j’ose le dire encore,Qu’il y faut de perfection !
Ô Dieu tout bon, Dieu tout-puissant,Défends-moi des soucis‖ où cette vie engage,Qu’ils n’enveloppent mon courageD’un amas trop embarrassant.
Sauve-moi des nécessitésDont le soutien du corps‖ m’importune sans cesse,Que leur surprise ou leur mollesseNe donne entrée aux voluptés.
Enfin délivre-moi, seigneur,De tout ce qui peut faire‖ un obstacle à mon âme,Et changer sa plus vive flammeEn quelque mourante langueur.
Ne m’affranchis pas seulementDes folles passions‖ dont la terre est si pleine,Et que la vanité mondaineSuit avec tant d’empressement ;
Mais de tous ces petits malheursDont répand à toute heure‖ une foule importuneLa malédiction communePour peine sur tous les pécheurs ;
De tout ce qui peut retarderLa liberté d’esprit‖ où ta bonté m’exhorte,Et semble lui fermer la porte,Quand tu veux bien me l’accorder.
Ineffable et pleine douceur,Daigne, ô mon Dieu, pour moi‖ changer en amertumeTout ce que le monde présumeCouler de plus doux dans mon cœur.Bannis ces consolationsQui peuvent émousser‖ le goût des éternelles,Et livrer mes sens infidèlesÀ leurs folles impressions.
Bannis tout ce qui fait chérirL’ombre d’un bien présent‖ sous un attrait sensible,Et dont le piége imperceptibleNous met en état de périr.
Fais, seigneur, avorter en moiDe la chair et du sang‖ les dangereux intrigues ;Fais que leurs ruses ni leurs liguesNe me fassent jamais la loi ;
Fais que cet éclat d’un momentDont le monde éblouit‖ quiconque ose le croire,Cette brillante et fausse gloire,Ne me déçoive aucunement.
Quoi que le diable ose inventerPour ouvrir sous mes pas‖ un mortel précipice,Fais que sa plus noire maliceN’ait point de quoi me supplanter.
Pour combattre et pour souffrir tout,Donne-moi de la force‖ et de la patience :Donne à mon cœur une constanceQui persévère jusqu’au bout.
Fais que j’en puisse voir proscritLe goût de ces douceurs‖ où le monde préside :Fais qu’il laisse la place videÀ l’onction de ton esprit.
Au lieu de cet amour charnelDont l’impure chaleur‖ souille ce qu’elle enflamme,Fais couler au fond de mon âmeCelui de ton nom éternel.
Boire, et manger, et se vêtir,Sont d’étranges fardeaux‖ qu’impose la nature :Oh ! Qu’un esprit fervent endureQuand il s’y faut assujettir !
Fais-m’en user si sobrementPour réparer un corps‖ où l’âme est enfermée,Qu’elle ne soit point trop charméeDe ce qu’ils ont d’alléchement.
Leur bon usage est un effetQue le propre soutien‖ a rendu nécessaire,Et ce corps qu’il faut satisfaireN’y peut renoncer tout à fait ;
Mais de cette nécessitéAller au superflu,‖ passer jusqu’aux délices,Et par de lâches artificesY chercher sa félicité :
C’est ce que nous défend ta loi,De peur que de la chair‖ l’insolence rebelleÀ son tour ne range sous elleL’esprit qui doit être son roi.
Entre ces deux extrémités,De leur juste milieu‖ daigne si bien m’instruire,Que les excès qui peuvent nuireSoient de part et d’autre évités.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 23(abba) 1(abbacddc)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (75 de 8, 25 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 23 quatrains, 1 huitain
- Mots à la rime
- a parfait / fait masculine, classiqueb tendue / vue féminine, classiquea cuisants / pesants masculine, classiqueb stupide / languide féminine, classiquea fermeté / liberté masculine, classiqueb inébranlable / admirable féminine, classiquea affection / perfection masculine, classiqueb adore / encore féminine, classiquea tout-puissant / embarrassant masculine, classiqueb engage / courage féminine, classiquea nécessités / voluptés masculine, classiqueb cesse / mollesse féminine, classiquea seigneur / langueur masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea seulement / d’empressement masculine, classiqueb pleine / mondaine féminine, classiquea malheurs / pécheurs masculine, classiqueb importune / commune féminine, classiquea retarder / l’accorder masculine, classiqueb m’exhorte / porte féminine, classiquea douceur / cœur masculine, classiqueb amertume / présume féminine, classiquec consolations / impressions masculine, classiqued éternelles / infidèles féminine, classiquea chérir / périr masculine, classiqueb sensible / imperceptible féminine, classiquea moi / loi masculine, classiqueb intrigues / ligues féminine, classiquea moment / aucunement masculine, classiqueb croire / gloire féminine, classiquea inventer / supplanter masculine, classiqueb précipice / malice féminine, classiquea tout / bout masculine, classiqueb patience / constance féminine, classiquea proscrit / esprit masculine, classiqueb préside / vide féminine, classiquea charnel / éternel masculine, classiqueb enflamme / âme féminine, classiquea vêtir / assujettir masculine, classiqueb nature / endure féminine, classiquea sobrement / d’alléchement masculine, classiqueb enfermée / charmée féminine, classiquea effet / fait masculine, classiqueb nécessaire / satisfaire féminine, classiquea nécessité / félicité masculine, classiqueb délices / artifices féminine, classiquea loi / roi masculine, classiqueb rebelle / elle féminine, classiquea extrémités / évités masculine, classiqueb m’instruire / nuire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources