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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xxvii

Que l’amour-propre nous détourne du souverain bien.

Pierre Corneille· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 117 vers

Donne-moi tout pour tout,‖ donne-toi tout à moi,Sans te rien réserver,‖ sans rien garder en toiPar où tu te sois quelque chose :L’amour-propre est pour l’âme‖ un dangereux poison,Et les autres malheurs‖ où son exil l’expose,Quelle qu’en puisse être la cause,N’entrent point en comparaison.

Selon l’empressement,‖ l’affection, les soins,Chaque chose à ton cœur‖ s’attache plus ou moins,Ils en sont l’unique mesure :Si ton amour est pur,‖ simple et bien ordonné,Tu pourras hautement‖ braver la créature,Sans craindre en toute la natureQue rien te retienne enchaîné.

Ne desire donc point,‖ fuis même à regarderTout ce que sans péché‖ tu ne peux posséder,Tout ce qui brouille ton courage :Bannis tout ce qui peut‖ offusquer sa clartéSous l’obscure épaisseur‖ d’un indigne nuage,Et changer en triste esclavageL’intérieure liberté.

Chose étrange, mon fils,‖ parmi tant d’embarras,Que du fond de ton cœur‖ tu ne te ranges pasSous ma providence ineffable,Et qu’une folle idée,‖ étouffant ton devoir,T’empêche de soumettre‖ à mon ordre adorableTout ce que tu te sens capableEt de souhaiter et d’avoir !

Pourquoi t’accables-tu‖ de soucis superflus,Et qui te fait livrer‖ tes sens irrésolusAu vain chagrin qui les consume ?Arrête ta conduite‖ à mon seul bon plaisir,N’admets aucune flamme,‖ à moins que je l’allume,Et l’angoisse ni l’amertumeNe te pourront jamais saisir.

Si pour l’intérêt seul‖ de tes contentementsTu veux choisir les lieux‖ et les événementsQue tu penses devoir te plaire,Tu ne te verras point‖ dans un entier repos,Et les mêmes soucis‖ dont tu te crois défaireSur ton bonheur imaginaireReviendront fondre à tous propos.

Le succès le plus doux‖ et le plus recherchéAura pour ton malheur‖ quelque défaut cachéPar où corrompre tes délices,Et de quelque séjour‖ que tu fasses le choix,Ou l’envie, ou la haine,‖ ou d’importuns caprices,Ou de secrètes injustices,T’y feront bien porter ta croix.

Ce n’est point ni l’acquis‖ par d’assidus efforts,Ni ce qu’un long bonheur‖ multiplie au dehorsQui te sert pour ma paix divine :C’est un intérieur‖ et fort détachement,Qui retranchant du cœur‖ jusques à la racineL’indigne amour qui te domine,T’y donne un prompt avancement.

Joins au mépris des biens‖ celui des dignités ;Joins au mépris du rang‖ celui des vanitésD’une inconstante renommée :On condamne demain‖ ce qu’on loue aujourd’hui,Et cette gloire enfin‖ dont l’âme est si charmée,Comme le monde l’a formée,S’éclipse et passe comme lui.

Ne t’assure non plus‖ au changement de lieux :Le cloître le plus saint‖ ne garantit pas mieux,Si la ferveur d’esprit n’abonde ;Et la paix qu’on y trouve‖ en sa pleine vigueurNe devient qu’une paix‖ stérile et vagabonde,Si le zèle ardent ne la fondeSur la stabilité du cœur.

Tiens-y donc ce cœur stable‖ et soumis à mes lois,Ou tu t’y changeras‖ et mille et mille foisSans être meilleur ni plus sage ;Et les occasions‖ y sauront rejeter,Y sauront, malgré toi,‖ semer pour ton partageAutant de trouble, et davantage,Que tu n’en voulus éviter.

Oraison pour obtenir la pureté du cœur.

Affermis donc, seigneur,‖ par les grâces puissantesDont ton esprit divin‖ est le distributeur,Les doux élancements‖ de ces ferveurs naissantesDont tu daignes être l’auteur.

Détache-moi si bien‖ de la foiblesse humaine,Que l’homme intérieur‖ se fortifie en moi,Et purge tout mon cœur‖ de tout ce qui le gêne,Et de tout inutile emploi.

Que d’importuns desirs‖ jamais ne le déchirent ;Que d’un mépris égal‖ il traite leurs objets,Sans que les plus brillants‖ de leur côté l’attirent,Sans qu’il s’amuse aux plus abjets.

Fais-moi voir les plaisirs,‖ les richesses, la gloire,Ainsi que de faux biens‖ qui passent en un jour ;Fais-leur pour tout effet‖ graver en ma mémoireQue je dois passer à mon tour.

Sous le ciel rien ne dure,‖ et partout sa lumièreNe voit que vanités,‖ que trouble, qu’embarras :Oh ! Que sage est celui‖ qui de cette manièreEnvisage tout ici-bas !

Donne-la-moi, seigneur,‖ cette haute sagesseQui te cherchant sur tout,‖ te trouve jour et nuit,Et qui t’aimant sur tout,‖ n’a ni goût ni tendresseQue pour ce qu’elle y fait de fruit.

Qu’elle peigne à mes yeux‖ toutes les autres choses,Non telles qu’on les croit,‖ mais telles qu’elles sont,Pour en user dans l’ordre‖ à quoi tu les disposes,Dans l’impuissance qu’elles ont.

Que son dédain accort‖ rejette avec prudenceDu plus adroit flatteur‖ l’hommage empoisonné,Et ne murmure point‖ de voir par l’impudenceSon meilleur avis condamné.

Ne se point émouvoir‖ pour des paroles vaines,Qui font bruit au dehors‖ et ne sont que du vent,Et refuser l’oreille‖ à la voix des sirènes,Dont tout le charme est décevant,

C’est un des grands secrets‖ par qui l’âme, avancéeSous ta sainte conduite‖ au bon et vrai sentier,Poursuit en sûreté‖ la route commencée,Et se fait un bonheur entier.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
11(aabcbbc) 10(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (74 de 12, 43 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
10 quatrains, 1 septain
Mots à la rime
a moi / toi masculine, classiqueb chose / l’expose / cause féminine, classiquec poison / comparaison masculine, classiquea soins / moins masculine, classiqueb mesure / créature / nature féminine, classiquec ordonné / enchaîné masculine, classiquea regarder / posséder masculine, classiqueb courage / nuage / esclavage féminine, classiquec clarté / liberté masculine, classiquea d’embarras / pas masculine, classiqueb ineffable / adorable / capable féminine, classiquec devoir / d’avoir masculine, classiquea superflus / irrésolus masculine, classiqueb consume / l’allume / l’amertume féminine, classiquec plaisir / saisir masculine, classiquea contentements / événements masculine, classiqueb plaire / défaire / imaginaire féminine, classiquec repos / propos masculine, classiquea recherché / caché masculine, classiqueb délices / caprices / injustices féminine, classiquec choix / croix masculine, classiquea efforts / dehors masculine, classiqueb divine / racine / domine féminine, classiquec détachement / avancement masculine, classiquea dignités / vanités masculine, classiqueb renommée / charmée / formée féminine, classiquec aujourd’hui / lui masculine, classiquea lieux / mieux masculine, classiqueb n’abonde / vagabonde / fonde féminine, classiquec vigueur / cœur masculine, classiquea lois / fois masculine, classiqueb sage / partage / davantage féminine, classiquec rejeter / éviter masculine, classiquea puissantes / naissantes féminine, classiqueb distributeur / l’auteur masculine, classiquea humaine / gêne féminine, classiqueb moi / emploi masculine, classiquea déchirent / l’attirent féminine, classiqueb objets / abjets masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea lumière / manière féminine, classiqueb qu’embarras / ici-bas masculine, classiquea sagesse / tendresse féminine, classiqueb nuit / fruit masculine, classiquea choses / disposes féminine, classiqueb sont / ont masculine, classiquea prudence / l’impudence féminine, classiqueb empoisonné / condamné masculine, classiquea vaines / sirènes féminine, classiqueb vent / décevant masculine, classiquea avancée / commencée féminine, classiqueb sentier / entier masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources