Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Xxxiii
De l’instabilité du cœur, et de l’intention finale qu’il faut dresser vers Dieu.
Sur l’état de ton cœur‖ ne prends point d’assurance ;Son assiette, mon fils,‖ se change en un moment :Un moment la renverse,‖ et ce renversementDes plus justes desseins‖ peut tromper l’espérance.Tant que dure le cours‖ de ta mortalité,L’inévitable joug‖ de l’instabilitéT’impose une fâcheuse‖ et longue servitude :En dépit de toi-même‖ elle te fait la loi,Et l’ordre chancelant‖ de sa vicissitudeNe prend point ton aveu‖ pour triompher de toi.
Ainsi tantôt la joie‖ et tantôt la tristesseDe ton cœur, malgré lui,‖ s’emparent tour à tour ;Tantôt la paix y règne,‖ et dans le même jourMille troubles divers‖ surprennent sa foiblesse.La ferveur, la tiédeur,‖ ont chez toi leur instant ;Ton soin le plus actif‖ n’est jamais si constantQu’il ne cède la place‖ à quelque nonchalance ;Et le poids qui souvent‖ règle tes actionsLaisse en moins d’un coup d’œil‖ emporter la balanceÀ la légèreté‖ de tes affections.
Parmi ces changements‖ le sage se tient ferme :Il porte au-dessus d’eux‖ l’ordre qu’il s’est prescrit,Et bien instruit qu’il est‖ des routes de l’esprit,Il suit toujours sa voie,‖ et va jusqu’à son terme.Il agit sur soi-même‖ en véritable roi,Sans regarder jamais‖ à ce qu’il sent en soi,Ni d’où partent des vents‖ de si peu de durée ;Et son unique but‖ dans le plus long chemin,C’est que l’intention‖ de son âme épuréeSe tourne vers la bonne‖ et desirable fin.
Ainsi sans s’ébranler‖ il est toujours le mêmeDans la diversité‖ de tant d’événements,Et son cœur, dégagé‖ des propres sentiments,N’aimant que ce qu’il doit,‖ s’attache à ce qu’il aime ;Ainsi l’œil simple et pur‖ de son intentionS’élève sans relâche‖ à la perfection,Dont il voit en moi seul‖ l’invariable idée ;Et plus cet œil est net,‖ et plus sa fermeté,Au travers de l’orage‖ heureusement guidée,Vers ce port qu’il souhaite‖ avance en sûreté.
Mais souvent ce bel œil‖ de l’intention pureNe s’ouvre pas entier,‖ ou se laisse éblouir,Et ce détachement‖ dont tu penses jouirNe ferme pas la porte‖ à toute la nature.Aussitôt qu’un objet‖ te chatouille et te plaît,Un regard dérobé‖ par le propre intérêtTe rappelle et t’amuse‖ à voir ce qui te flatte ;Et tu peux rarement‖ si bien t’en affranchir,Que de ce propre amour‖ l’amorce délicateVers toi, sans y penser,‖ ne te fasse gauchir.
Crois-tu, lorsque les juifs‖ couroient en Béthanie,Que ce fût seulement‖ pour y voir Jésus-Christ ?La curiosité‖ partageoit leur espritPour y voir le Lazare‖ et sa nouvelle vie.Tâche donc que cet œil‖ dignement épuréTienne un regard si droit‖ et si bien mesuré,Que d’une ou d’autre part‖ jamais il ne s’égare,Qu’il soit simple, et surtout‖ que parmi tant d’objets,Malgré tout ce qu’ils ont‖ de charmant et de rare,Ton âme jusqu’à moi‖ dresse tous ses projets.
Versification
- Forme
- 6 dizains (dizains)
- Rimes
- 6(abbaccdede)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 dizains
- Mots à la rime
- a d’assurance / l’espérance féminine, classiqueb moment / renversement masculine, classiquec mortalité / l’instabilité masculine, classiqued servitude / vicissitude féminine, classiquee loi / toi masculine, classiquea tristesse / foiblesse féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquec instant / constant masculine, classiqued nonchalance / balance féminine, classiquee actions / affections masculine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb prescrit / l’esprit masculine, classiquec roi / soi masculine, classiqued durée / épurée féminine, classiquee chemin / fin masculine, classiquea même / aime féminine, classiqueb d’événements / sentiments masculine, classiquec intention / perfection masculine, classiqued idée / guidée féminine, classiquee fermeté / sûreté masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb éblouir / jouir masculine, classiquec plaît / intérêt masculine, classiqued flatte / délicate féminine, classiquee affranchir / gauchir masculine, classiquea Béthanie / vie féminine, classiqueb Jésus-Christ / esprit masculine, classiquec épuré / mesuré masculine, classiqued s’égare / rare féminine, classiquee d’objets / projets masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources