Œuvres comiques galantes et littéraires, 1654· Poésies
Le pauvre malade
Magdelon, je suis bien malade,J’ai les yeux cavés et battus,La face terreuse et maussade,Les genoux maigres et pointus ;Ceux qui me voient par la rue,Jaune comme vieille morue,Caneter en amant fourbu,Estiment que c’est la véroleQui me fait aller en bricole,Et m’enivre sans avoir bu.
Les beaux jours ne me sont donnésQue pour m’éclairer sur la selle ;J’ai toujours la roupie au nez,J’ai l’embonpoint d’une escarcelle.Morfondu, baveur et transi,Si j’allais visiter ainsiVotre beauté qui me travaille,J’offenserais votre œil vainqueur,Et vous ferais plus mal au cœurQu’un morveau contre une muraille.
Hélas ! avant ma maladie,J’étais frais comme un maquereau ;J’avais la face rebondie,J’étais souple comme un bourreau ;Maintenant la toux m’atténue,Je crache ma rate menue,Je vomis des phlegmes tout verts.Je sens ma fressure opilée,J’en ai la fourchette avalée,Et le triboulet à l’envers.
Je ne suis plus entre les blonds,Puisque ma tête se dépouille ;On n’y voit plus mes cheveux longs,Non plus que sur une citrouille ;Les poux se sauvent sur mon dos :Dessus cette carcasse d’os,Cette canaille me ravaude ;Je m’en fripe tout rechigné,Et fais un minois renfrogné,Comme un cuisinier qui s’échaude.
Que c’est une richesse extrêmeD’ètre sain en sa pauvreté !Mais c’est bien la pauvreté mêmeDe n’avoir argent ni santé.Un petit grenier est mon Louvre ;Mon manteau jour et nuit me couvre ;On me donne un drap en trois mois ;Pour tous rideaux j’ai la muraille,Avec une botte de pailleDessus un matelas de bois.
Sitôt que le sommeil m’abat,Les rats commencent leur tempête ;Les chats célèbrent leur sabbatAu haut du toit dessus ma tête ;Je n’ai pu dormir de la nuit,Tant ces galants m’ont fait de bruitA l’élection de leur prince ;Chacun voulait donner sa voix,Et tous opinaient à la foisDans le conseil de la province.
Seigneurs États, à la pareille,Tenez vos assises plus loin ;Ainsi l’amour qui vous réveilleVous laisse dormir au besoin ;Ainsi toujours, sur les gouttières,La chatte, douce à vos prières.Se laisse flairer les gigots,Et, méprisant la jalousie,Vous accorde la courtoisie,Sans se cacher dans les fagots !
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres comiques galantes et littéraires, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources