Poésies, 1896· Paroles d’amour
L’heure enchantée
Rêves de ma jeunesse,‖ ô mes rêves sublimes,Qui jadis habitiez‖ d'inaccessibles cimes,Mes beaux oiseaux sacrés !Vous êtes descendus‖ vivants parmi les hommes,Dans la réalité‖ triste et sombre où nous sommes,Purs vous êtes entrés.
Je vous croyais trop beaux‖ pour ce monde où tout pleure,Et voici que soudain‖ au toit de ma demeureSe suspend votre vol.Quand l'aube luit j'entends‖ frémir vos douces ailes,Et le soir vos chansons‖ me font oublier cellesDu divin rossignol.
Mes yeux vous ont suivis,‖ pleins de larmes amères,Lorsque vous sembliez,‖ visions éphémères,Fuir au sein de l'azur.Mon cœur de votre adieu‖ se brisait en silence…Et voici qu'aujourd'hui‖ votre nid se balanceA l'angle de mon mur.
Que vous êtes charmants,‖ fiers et joyeux, mes hôtes !Je vous ai vus planer‖ dans des sphères très hautes,Parmi des rayons d'or ;Tremblante, j'admirais‖ votre splendeur farouche ;Mais vous apparaissez,‖ sous ma main qui vous touche,Plus radieux encor.
L'un de vous est l'Amour,‖ sûr, profond et fidèle,L'Amour au vaste essor,‖ dont le large coup d'aileVibre dans l'infini ;L'autre est l'Intimité‖ qui fait une deux âmes ;L'autre est la Poésie‖ à l'aigrette de flammes,Chantant son chant béni.
Tous vous êtes venus,‖ chers captifs de ma vie.Un seul eût pu me rendre‖ heureuse à faire envie ;Pourtant j'aurais souffert,Car mes vœux insensés‖ vous appelaient ensemble.Mais le sort en un jour‖ à mon seuil vous rassemble,Et mon ciel s'est ouvert.
Amour !… Culte du beau !‖… Communion suprême !…Oh ! sentir qu'on s'élève‖ au-dessus de soi-même,Que le cœur s'agrandit,Que l'on voit de plus loin‖ la foule et ses mensonges,Parce qu'un œil aimé‖ plein de merveilleux songesDoucement resplendit !
Oh ! dans un clair esprit‖ lire comme en un livre,Surprendre sa pensée‖ et la faire revivreEn des rythmes légers !D'un être grave et fort‖ vaincre l'orgueil austère,L'entendre murmurer‖ que rien ne vaut sur terreNos aveux échangés !
Découvrir à la fois‖ dans la main que l'on presseLa virile énergie‖ et l'exquise tendresse,Un ferme et cher soutien !Être deux, se livrer‖ sans jamais se connaître,Et se trouver nouveaux‖ et plus charmants peut-êtreAprès chaque entretien !
Aimer tous deux les champs‖ où frissonnent les roses,Les flots bleus, les parfums,‖ les puériles choses,Les bois mystérieux !Accueillir la gaîté‖ qui rit et qui s'éveille,Et fixer sur la vie,‖ étonnante merveille,Un regard sérieux !
Tout voir, tout admirer,‖ tout chercher, tout comprendreAu fond d'un cœur, miroir‖ qui prend tout pour tout rendre,Cœur à notre âme uni ;Savoir que rien n'est beau‖ ni grand qu'il ne reflète,Et, comme en s'y peignant‖ l'univers s'y complète,Y trouver l'infini !
O rêves, rêves d'or‖ que formait ma jeunesse !Vous êtes devenus,‖ riants et pleins d'ivresse,Une réalité.Je ne demande rien‖ que prolonger cette heure :Dieu même n'en ferait‖ pour moi point de meilleureDans son éternité.
Versification
- Forme
- 12 sizains (sizains)
- Rimes
- 12(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (48 de 12, 24 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 12 sizains
- Mots à la rime
- a sublimes / cimes féminine, classiqueb sacrés / entrés masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiquea pleure / demeure féminine, classiqueb vol / rossignol masculine, classiquec ailes / celles féminine, classiquea amères / éphémères féminine, classiqueb l'azur / mur masculine, classiquec silence / balance féminine, classiquea hôtes / hautes féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquec farouche / touche féminine, classiquea fidèle / d'aile féminine, classiqueb l'infini / béni masculine, classiquec âmes / flammes féminine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb souffert / ouvert masculine, classiquec ensemble / rassemble féminine, classiquea suprême / soi-même féminine, classiqueb s'agrandit / resplendit masculine, classiquec mensonges / songes féminine, classiquea livre / revivre féminine, classiqueb légers / échangés masculine, classiquec austère / terre féminine, classiquea presse / tendresse féminine, classiqueb soutien / entretien masculine, classiquec connaître / peut-être féminine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb mystérieux / sérieux masculine, classiquec s'éveille / merveille féminine, classiquea comprendre / rendre féminine, classiqueb uni / l'infini masculine, classiquec reflète / complète féminine, classiquea jeunesse / d'ivresse féminine, classiqueb réalité / éternité masculine, classiquec heure / meilleure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources