Poésies, 1896· Visions divines
La charité de bouddha
Un jour, les pieds meurtris‖ et brûlés de poussière,Las d'avoir trop marché‖ sous un soleil de feu,Gautama, le doux prince‖ aux yeux pleins de lumière,Vit d'humbles murs surgir‖ dans l'air ardent et bleu.
Ce n'était plus le temps‖ de ses splendeurs mondaines,Des repos nonchalants‖ dans ses jardins fleuris,Tandis qu'au bruit charmeur‖ des sonores fontainesDansent rêveusement‖ les lascives houris.
Il avait tout laissé‖ des voluptés royales,Car il ne pouvait plus‖ les goûter sans remordDepuis qu'il avait vu‖ ces trois choses fatales,Savoir : la pauvreté,‖ la souffrance et la mort.
Recherchant le secret‖ de la douleur humaine,Durant des jours sans nombre‖ il avait médité,Et sur l'arbre où mûrit‖ la science certaineS'était formé pour lui‖ le fruit de charité.
Dans ses rêves profonds‖ sous le divin ombrage,Lui, l'éternel Bouddha,‖ venait d'apprendre enfinQue l'homme, ignorant tout,‖ a pour meilleur ouvrageD'aimer, et de donner‖ lorsque son frère a faim.
Maintenant il allait‖ sous le ciel impassible,Cherchant un malheureux‖ pour lui prendre la main,Et murmurant les mots‖ de tendresse indicibleQui devaient éclairer‖ notre aride chemin.
Et voici que vers lui,‖ la cruche sur l'épaule,Venait, à pas lassés,‖ la femme d'un soudra.Le grand Réformateur‖ alors comprit son rôle,Un céleste sourire‖ à ses lèvres erra.
Il vit en un éclair‖ l'infranchissable abîmeQue la caste maudite‖ entre les cœurs creusaitLa femme que voilà‖ ne pouvait pas sans crimeApprocher l'Aryen,‖ dont l'orgueil l'écrasait.
Et c'était une atroce‖ et honteuse souillureQue rien dans l'avenir‖ ne pouvait effacer,Pour lui, que partager‖ le pain ou bien l'eau pureAvec celle qui, lente‖ et triste, allait passer.
Et le prince du sang,‖ dont la très noble raceSe peint sur son front blanc‖ et dans son fier regard,S'avance… Mais la femme,‖ en hâte, lui fait place,Puis, l'entendant parler,‖ s'arrête, l'œil hagard.
Et Gautama disait,‖ d'une voix dont la terreToujours, de siècle en siècle,‖ entend l'écho sacré :« J'ai soif, ma route est longue‖ et l'âpre vent m'altère.Penche vers moi ta cruche,‖ ô femme ! et j'y boirai. »
Mais elle, doucement,‖ lui répliquait, confuse :« Hélas ! je suis en tout‖ ta servante, seigneur ;Mais mon père est soudra.‖ Vois quelle erreur t'abuse.A boire par ma main‖ tu perdrais ton honneur.
‒ « Femme, dit Gautama,‖ je te demande à boire,C'est tout. Ne me dis point‖ que ton père est soudra.Ces mots sont vanité,‖ sœur, et tu peux me croire,Car par ma voix demain‖ le monde l'apprendra. »
Et la femme inclina,‖ muette de surprise,Sa cruche, et regarda‖ cet homme au noble sangDont la lèvre effleurait‖ la rude argile grise,Et qui semblait joyeux‖ de l'acte avilissant.
Elle ne savait pas,‖ la pauvre dédaignée,Que celui qui buvait,‖ humblement, de sa main,Verrait à ses autels‖ la terre prosternéeEt plierait sous sa loi‖ le tiers du genre humain.
Et lorsque, se perdant‖ sur la poudreuse route,Le voyageur eut dit‖ son fraternel adieu,Elle, qui le suivit‖ d'un long regard sans doute,Dans le passant songeur‖ n'entrevit pas le dieu.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a poussière / lumière féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea mondaines / fontaines féminine, classiqueb fleuris / houris masculine, classiquea royales / fatales féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea humaine / certaine féminine, classiqueb médité / charité masculine, classiquea ombrage / ouvrage féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classiquea impassible / indicible féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea l'épaule / rôle féminine, classiqueb soudra / erra masculine, classiquea abîme / crime féminine, classiqueb creusait / l'écrasait masculine, classiquea souillure / pure féminine, classiqueb effacer / passer masculine, classiquea race / place féminine, classiqueb regard / hagard masculine, classiquea terre / m'altère féminine, classiqueb sacré / boirai masculine, classiquea confuse / t'abuse féminine, équivalenteb seigneur / honneur masculine, classiquea boire / croire féminine, classiqueb soudra / l'apprendra masculine, classiquea surprise / grise féminine, classiqueb sang / avilissant masculine, classiquea dédaignée / prosternée féminine, non classiqueb main / humain masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb adieu / dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources