Poésies, 1896· Visions antiques
Le colosse de Memnon
La plaine, autour de Thèbe,‖ est morne, immense et noire.Au bord du large Nil‖ les lions viennent boire,Car l'homme en ce désert‖ n'est plus seul souverain.Elle est morte, la ville‖ aux cent portes d'airain.Le rude Assyrien,‖ le dur Sardanapale,Qui prend son prisonnier‖ tout vif et qui l'empale,Lui qui s'enorgueillit‖ de mille atrocités,A foulé sous ses pas‖ la reine des cités.Passant, muet et fier,‖ de portique en portique,Il a par ses dédains‖ rendu l'insulte antique.Son cœur s'est dilaté…‖ Car n'est-il pas le filsDes aïeux que Thoutmès‖ vainquit à Karkémis ?Depuis, Ninive en vain,‖ haïe et solitaire,S'était bien haut dressée‖ au-dessus de la terre,Mettant son pied vainqueur‖ sur la nuque des rois,Sans pouvoir effacer‖ l'injure d'autrefois.L'Égypte, avec son prince‖ au visage d'éphèbe,L'Égypte altière et douce‖ avait conservé Thèbe.Saignante et divisée,‖ elle montrait toujoursLa ville éblouissante,‖ avec ses deux séjours,Tous deux aussi remplis‖ d'étonnantes merveilles,Les tombes au palais‖ étant toutes pareilles,L'un peuplé des vivants,‖ l'autre où rêvaient les morts.Et Ninive y songeait‖ ainsi qu'à son remords.Cette Thèbe !… Elle était‖ comme un songe, un grand mythe,Que n'avait vu jamais‖ l'œil d'un guerrier sémite.Pour la cité hautaine‖ il n'était nul dangerPire que recevoir‖ un impur étranger.
Et voici, cet opprobre‖ est donc tombé sur elle !L'Égypte s'est brisée‖ ainsi qu'un roseau frêle,Comme l'avaient prédit‖ les prophètes des Juifs.Thèbe, Thèbe est détruite,‖ et les lotus plaintifs,Seuls, quand le vent du soir‖ les froisse au bord des ondes,Y réveillent l'écho‖ des ruines profondes.
Ammon, dieu protecteur !‖ Soleil, divin flambeau,Qui te couches ainsi‖ que l'on entre au tombeau,Et qui, chaque matin,‖ dans l'aube solennelle,Montes, gardien sacré‖ de la vie éternelle,Parle, et dis par quel crime‖ inconnu, dieu jaloux,Ta ville sainte a pu‖ mériter ton courroux !Toi pour qui se dressaient ‒‖ marchepieds, autels, trônes ‒Ses temples merveilleux‖ et ses larges pylônes,Ses monstrueux piliers‖ dans l'ombre des syrinx,Toi pour qui s'alignaient‖ à l'infini ses sphinx,Tu l'as donc repoussée‖ et n'as plus voulu d'elle !
Et Thèbe, cependant,‖ te demeure fidèle.Ils se sont tus, c'est vrai,‖ les hymnes d'autrefois ;Le carnage a réduit‖ au silence les voix ;L'atroce Ninivite‖ aux narines farouchesEn arrachant les cœurs‖ a su fermer les bouches ;Sur la cité splendide‖ où tu régnais, toi seul,Les sables du désert‖ étendent leur linceul ;Dans l'éclatant midi‖ ta cruelle lumièreMontre le palais vide‖ et l'autel en poussière,Et nul n'affronte alors‖ ton visage irrité,O Soleil !… Mais à l'aube,‖ où ta douce clartéGlisse si tendrement‖ sur la ville en ruines,Semblant la baigner toute‖ en des pitiés divines,Quand tes premiers rayons‖ effleurent ses sommets,Elle, qui t'adora‖ sans se lasser jamais,Sent dans son sein meurtri‖ son grand amour renaître.Elle s'apaise, oublie…‖ et sourit à son maître.Et dans la plaine rose,‖ aux lueurs du matin,Le Colosse au regard‖ perdu dans le lointain,Qui peut fixer sur toi‖ sa prunelle de pierreEt qui te voit surgir‖ sans baisser la paupière,Dans son sein de granit‖ déchiré trouve encorUn chant harmonieux‖ pour le cher Soleil d'or.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a noire / boire féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquec Sardanapale / l'empale féminine, classiqued atrocités / cités masculine, classiquee portique / antique féminine, classiquef fils / Karkémis masculine, classiqueg solitaire / terre féminine, classiqueh rois / d'autrefois masculine, classiquei d'éphèbe / Thèbe féminine, classiquej toujours / séjours masculine, classiquek merveilles / pareilles féminine, classiquel morts / remords masculine, classiquem mythe / sémite féminine, classiquen danger / étranger masculine, classiquea elle / frêle féminine, classiqueb Juifs / plaintifs masculine, classiquec ondes / profondes féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb solennelle / éternelle féminine, classiquec jaloux / courroux masculine, classiqued trônes / pylônes féminine, classiquee syrinx / sphinx masculine, classiquef d'elle / fidèle féminine, classiqueb d'autrefois / voix masculine, classiquec farouches / bouches féminine, classiqued seul / linceul masculine, classiquee lumière / poussière féminine, classiquef irrité / clarté masculine, classiqueg ruines / divines féminine, classiqueh sommets / jamais masculine, classiquei renaître / maître féminine, classiquej matin / lointain masculine, classiquek pierre / paupière féminine, classiquel encor / d'or masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
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68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources