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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Visions antiques

La main de la momie

Daniel Lesueur· 11 quintils, alexandrins, 55 vers

A un Voyageur.

Vous m'avez rapporté‖ de l'Égypte mystiqueUn austère présent,‖ digne d'elle et de nous,Un sombre objet, choisi‖ dans l'hypogée antiqueQue garde le colosse‖ au front superbe et doux,Assis dans le désert,‖ les doigts sur ses genoux.

Ce présent, c'est la main‖ délicate et raidieD'une reine, portant ‒‖ voilà bien trois mille ans ‒Sur sa tête petite,‖ élégante et hardie,Avec le bandeau d'or‖ brodé de feux tremblants,La vipère divine‖ aux yeux étincelants.

Cette main ‒ quand la femme‖ aux longs yeux ceints de bistre,Fille des Pharaons,‖ belle et jeune, vivait ‒Dans le fond des parvis‖ faisait frémir le sistreDevant le dieu, vers qui‖ ce bruit seul arrivait,Ne troublant point le songe‖ éternel qu'il rêvait.

Ou bien elle tenait ‒‖ la main frêle et mignonne ‒Un lourd sceptre massif‖ à la crosse d'or fin,Dont l'ombre dominait‖ le désert monotoneEt, sur l'âpre étendue‖ où les lions ont faim,Loin du grand Nil d'azur,‖ se prolongeait sans fin.

Lorsque les courtisans,‖ nombreux, comme une houle,Encombraient du palais‖ les larges escaliers,Cette petite main,‖ ils la baisaient en foule,Elle qui, levant un‖ de ses doigts déliés,Pouvait faire tomber‖ leurs têtes par milliers.

Et souvent, dans la paix‖ des nuits calmes et chaudes,Sur la terrasse haute‖ où meurt tout bruit de cour,Sous la lune faisant‖ luire ses émeraudes,Lente, elle errait, la main‖ si douce, au fin contour,Parmi les noirs cheveux‖ d'un prince fou d'amour.

Ces choses se passaient‖ voilà trois mille années.Elle est là, cette main,‖ parmi mes bibelots.Sa grâce, sa fierté‖ sont encor devinées :Aussi, des temps lointains‖ bravant les sombres flots,J'évoque à son aspect‖ de magiques tableaux.

Pauvre petite main‖ de royale momie,Dont l'aromate encore‖ a d'étranges parfums,Je t'aime… je te prends‖ comme une main d'amie.Loin du présent morose‖ et des jours importuns,Emmène-moi, veux-tu ?‖ vers les soleils défunts.

Hélas ! ma main de chair,‖ ma main vivante et roseQui sur la bandelette‖ autour de ton poignetOu sur tes maigres doigts‖ sans nul effroi se pose,Doit vivre moins que toi,‖ que l'Égypte craignaitEt sauva par les soins‖ que son art enseignait.

Mes doigts vivants, à moi,‖ se réduiront en cendre,Et les tiens garderont‖ leur exquise raideur.La tombe où promptement‖ il me faudra descendreDes sépulcres du Nil‖ n'a point la profondeur,Car la mort est chez nous,‖ ô Reine, sans grandeur.

Reste au moins avec moi‖ durant ma courte vie,Petite main rigide‖ et que baisait un roi.Ce qui t'a fait frémir‖ et ce qui t'a ravie,Vois, après trois mille ans‖ m'enchante ainsi que toi :De l'éternel amour‖ c'est l'éternel émoi.

Versification

Forme
11 quintils (quintils)
Rimes
11(ababb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
11 quintils
Mots à la rime
a mystique / antique féminine, classiqueb nous / doux / genoux masculine, classiquea raidie / hardie féminine, classiqueb ans / tremblants / étincelants masculine, classiquea bistre / sistre féminine, classiqueb vivait / arrivait / rêvait masculine, classiquea mignonne / monotone féminine, classiqueb fin / faim masculine, classiquea houle / foule féminine, classiqueb escaliers / déliés / milliers masculine, classiquea chaudes / émeraudes féminine, classiqueb cour / contour / d'amour masculine, classiquea années / devinées féminine, classiqueb bibelots / flots / tableaux masculine, classiquea momie / d'amie féminine, classiqueb parfums / importuns / défunts masculine, classiquea rose / pose féminine, classiqueb poignet / craignait / enseignait masculine, classiquea cendre / descendre féminine, classiqueb raideur / profondeur / grandeur masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb roi / toi / émoi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources