Poésies, 1896· Paroles d’amour
Lettre écrite au printemps
Hier la neige encor‖ couvrait les plaines mornes,Les flots étaient changés‖ en cristaux clairs et durs,Et nos cœurs se taisaient,‖ pleins de doutes obscurs,Dans les limpides soirs‖ aux tristesses sans bornes,Quand la lune montait,‖ lente, au fond des cieux purs.
Et ce matin voici‖ comme une molle haleineFlottante autour de nous‖ dans les airs attiédis ;L'eau ruisselle en torrents‖ sur les prés reverdis,Et la forêt, de vie‖ et de voix toute pleine,Semble tendre au doux vent‖ ses grands bras engourdis.
C'est un moment rempli‖ d'ineffable surprise.Nous savions que l'hiver‖ devait s'enfuir un jour,Pourtant nous éprouvons,‖ dans le soudain retourDe ce baiser d'en haut,‖ de cette chaude brise,Comme l'émoi causé‖ par un naissant amour.
Pour moi, j'ai mieux encor‖ que cette vague ivresse ;Je vois dans le printemps‖ la fin de votre exil.Je ne murmure plus :‖ « Hélas ! reviendra-t-il ? »Le souffle des beaux jours‖ a chassé ma détresse,Je respire l'espoir‖ en son parfum subtil.
Oh ! oui, vous reviendrez…‖ Tout l'annonce et le chante.Dans mes songes déjà‖ je crois voir sur la mer,La proue à l'occident,‖ filer un grand steamer.Il sera, ce retour‖ dont l'image m'enchante,Doux autant qu'autrefois‖ le départ fut amer.
Venez… Nous reprendrons‖ nos longues causeries ;Dans nos cœurs éprouvés‖ nous lirons jusqu'au fond.Au-dessus des humains‖ et du vain bruit qu'ils font,Quelle extase ravit‖ deux âmes attendriesLorsqu'une intimité‖ sublime les confond !
L'amour nous a conduits‖ par de mystiques voies.Vous l'accusiez un jour‖ d'avoir trop tard uniNos cœurs, où plus d'un rêve,‖ hélas ! s'était terni ;Mais il nous préparait‖ d'inconcevables joies,Car il nous mûrissait‖ pour le moment béni.
Il nous fallait d'abord‖ devenir forts et graves,Avoir beaucoup lutté,‖ cherché, compris, souffert,Vu l'abîme des temps‖ sous nos pas entr'ouvert,Et dominé le sort‖ tranquillement, en braves,Pour que le vrai bonheur‖ enfin nous fût offert.
Ce que nous nous dirons‖ par les douces soirées,Dans le bruit de la ville‖ ou le repos des bois,Sera tendre et profond,‖ mais austère parfois,Car nos mains ont touché‖ bien des choses sacrées ;L'angoisse du néant‖ fera trembler nos voix.
Mais un arome fin‖ monte du sol humideOù la neige d'hier‖ a doucement fondu.C'est le printemps, ami…‖ Vous êtes attendu.Un petit passereau‖ module un chant timide,Puis s'étonne, et soudain‖ vole tout éperdu.
Oh ! combien je jouis‖ de ces métamorphoses !Chacune tour à tour‖ va grandir mon espoir.Des fleurs !… Il va s'ouvrir‖ des fleurs sur le sol noir !Venez… Il ne faut pas‖ faire mentir les choses,Et les arbres m'ont dit‖ que je vais vous revoir.
Versification
- Forme
- 11 quintils (quintils)
- Rimes
- 11(abbab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 quintils
- Mots à la rime
- a mornes / bornes féminine, classiqueb durs / obscurs / purs masculine, classiquea haleine / pleine féminine, classiqueb attiédis / reverdis / engourdis masculine, classiquea surprise / brise féminine, classiqueb jour / retour / amour masculine, classiquea ivresse / détresse féminine, classiqueb exil / reviendra-t-il / subtil masculine, classiquea chante / m'enchante féminine, classiqueb mer / steamer / amer masculine, classiquea causeries / attendries féminine, classiqueb fond / font / confond masculine, classiquea voies / joies féminine, classiqueb uni / terni / béni masculine, classiquea graves / braves féminine, classiqueb souffert / entr'ouvert / offert masculine, classiquea soirées / sacrées féminine, classiqueb bois / parfois / voix masculine, classiquea humide / timide féminine, classiqueb fondu / attendu / éperdu masculine, classiquea métamorphoses / choses féminine, classiqueb espoir / noir / revoir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources