Poésies, 1896· Paroles d’amour
Le retour
Il est donc terminé,‖ ce long, ce pesant rêveOù mon cœur vous suivait‖ bien loin sous d'autres cieux.Vous êtes près de moi ;‖ mon regard qui se lèveVa rencontrer vos yeux.
Vos yeux… devant lesquels‖ ont passé des merveilles,Et qui, las de sonder‖ pourtant et de savoir,Après les jours brûlants,‖ durant les sombres veilles,Se fermaient pour me voir.
Vos yeux changeants… où j'aime‖ à surprendre votre âmeTantôt douce, et croyante,‖ et tendre, et se livrant,Tantôt sceptique au point‖ que leur cruelle flammeMe brûle en m'effleurant.
Votre amour me ravit,‖ comme aussi votre doute :En vain vous proclamez‖ un fatalisme obscur,Je saurai malgré vous‖ placer sur votre routeUn bonheur calme et sûr.
Je connais le secret‖ de la détresse affreuseDont le plus fort se sent‖ tôt ou tard accablé ;Tout au fond de notre être‖ un abîme se creuseQui jamais n'est comblé.
Et plus le cœur est grand,‖ plus le vide est immense.Sur votre cœur, ami,‖ je me penche en tremblant…L'espoir de le remplir‖ me saisit, ‒ ô démence ! ‒Enchanteur et troublant.
Je ne puis qu'apaiser‖ l'âpre mal qui le blesse,Tromper, jour après jour,‖ son éternel désir,Puisque le bien suprême‖ est, pour notre faiblesse,Impossible à saisir.
Mais j'ai rêvé du moins‖ d'accomplir cette tâche.Je vous consolerai‖ de l'immortel ennui.Mon amour à vos yeux‖ voilera sans relâcheLe néant, même en lui.
Vous ne me direz plus‖ qu'il est court et fragile,Que la satiété‖ mène aux mornes adieux.Par lui vous garderez‖ sous votre front d'argileL'esprit serein des dieux.
Au bout de ce chemin‖ rude et plein de vertigeQue vous suivez, marchant‖ vers un but inouï,Beau lis, il fleurira,‖ mystique, sur sa tigeToujours épanoui.
Vous n'éprouverez plus‖ l'angoisse des abîmesOù, tout en frémissant,‖ plonge votre raison,Quand vous le reverrez,‖ plus riant, sur les cimes,Après chaque saison.
Vous oublierez l'horreur‖ de notre destin sombre,‒ Naître pour vivre seuls‖ et mourir tout entiers, ‒Parce que l'humble fleur‖ dessinera son ombre,Le soir, sur vos sentiers.
Et comme elle a conçu‖ de folles jalousies,Son calice profond,‖ dans l'air des hauts sommets,Changera ses parfums‖ suivant vos fantaisies,Sans s'épuiser jamais.
Afin que vous goûtiez‖ toute joie auprès d'elle :Car son âme de fleur‖ a conçu le desseinDe vous offrir ainsi,‖ pour vous garder fidèle,Mille amours dans son sein.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (42 de 12, 14 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a rêve / lève féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea merveilles / veilles féminine, classiqueb savoir / voir masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb livrant / m'effleurant masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb obscur / sûr masculine, classiquea affreuse / creuse féminine, classiqueb accablé / comblé masculine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb tremblant / troublant masculine, classiquea blesse / faiblesse féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea tâche / relâche féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea fragile / d'argile féminine, classiqueb adieux / dieux masculine, classiquea vertige / tige féminine, classiqueb inouï / épanoui masculine, classiquea abîmes / cimes féminine, classiqueb raison / saison masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb entiers / sentiers masculine, classiquea jalousies / fantaisies féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea d'elle / fidèle féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources