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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Paroles d’amour

Philosophie

Daniel Lesueur· 22 quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 88 vers

Je songe bien souvent‖ à votre œuvre profonde,A ce plan gigantesque‖ en votre esprit conçu :Retracer pas à pas‖ le chemin que le mondePoursuit à son insu ;

Cet unique chemin‖ où, dans l'ombre éternelle,Tout en semblant errer,‖ marche le genre humain ;Où jadis de ses dieux‖ la bonté paternelleLe guidait par la main.

Vous contemplez partout‖ les forces impassibles ;Sans pouvoir présumer‖ leurs effets à venir,Sans décider non plus‖ sur leurs causes possiblesEt sans les définir,

Vous voulez seulement‖ constater leur empire,Dire où leur bras de fer‖ a dirigé nos pas.Si pour d'autres Demain‖ sera meilleur ou pire,Vous ne le cherchez pas.

Et Demain toutefois,‖ recueillant vos idées,En illuminera‖ le Passé, noir décor ;Elles iront ainsi,‖ par le temps fécondées,Grandissantes encor.

Elles ajouteront‖ leur pierre à l'édificeDont vous étudiez,‖ pensif, les fondements :Tour dont le sang des cœurs,‖ les pleurs du sacrificeForment les durs ciments,

Et qui monte toujours,‖ Babel inébranlable,Et qu'on n'augmentera‖ qu'en faisant comme vous,En sondant les secrets‖ du passé formidable,Car lui seul est à nous.

Moi, qui de ces lueurs‖ reste tout éblouie,Et qui toujours échappe‖ à la réalité,J'eus un songe embrassant ‒‖ vision inouïe ! ‒La vague immensité.

Je vis l'effort constant‖ de l'ardente Nature,A chaque illusion‖ accordant son tributEt suivant jusqu'au bout‖ l'éternelle aventure,Toucher enfin le but.

De progrès en progrès‖ se cherchant elle-même,Grâce à des millions‖ de siècles entassésLa matière unirait‖ dans un être suprêmeSes pouvoirs dispersés.

Elle aurait ce jour-là‖ la pleine conscienceDe son essence propre‖ et de ses propres lois ;Toute évolution‖ et toute expérienceCesseraient à la fois.

Les temps seraient remplis.‖ La puissance infinieN'étant qu'un attribut‖ de l'absolu savoir,Il paraîtrait enfin,‖ ce Dieu que l'esprit nie,Que le cœur voudrait voir.

Ainsi s'expliquerait‖ le tourment indicible,Le désir implacable‖ et de tous les instantsQui sur l'âpre chemin‖ du bonheur impossibleNous traîne haletants.

Ce rêve d'idéal,‖ d'amour et de lumière,Qui commence à la bête‖ et qui finit à Dieu,Nous charme, nous, chétifs,‖ à la forme premièreDisant à peine adieu.

Mais tandis qu'autrefois,‖ par une erreur grossière,Nous placions hors de nous‖ la divine grandeur,Nous savons aujourd'hui‖ que de notre poussièreDoit surgir sa splendeur.

Nous la portons en nous,‖ comme l'infime atomeEn germe recélait‖ l'esprit qui resplendit.Quoi ! déjà dans nos seins‖ le sublime fantômeSe dégage et grandit.

Triomphe, ivresse, espoir‖ où notre orgueil s'abreuve !Hélas ! qu'il nous soit doux‖ au moins de le penser,Car la loi qui nous fit,‖ gauche et fragile épreuve,Va nous recommencer.

Mais peut-être, ‒ ô mystère !‖ ô synthèse des choses !Enfantement brutal,‖ horrible, essentiel,Dont tout souffre, l'insecte‖ en ses métamorphosesEt l'astre énorme au ciel, ‒

Peut-être, dans l'immense‖ et finale harmonie,Rien ne s'étant perdu,‖ nos maux, nos passionsFeront plus de clarté‖ que la gloire infinieDes constellations.

Et puisque, élaborant‖ un Dieu, créant un êtreQui réunisse en soi‖ ses milliers d'éléments,La Force unique doit‖ avant tout se connaîtreEn tous ses changements,

Vous, dont l'œil calme a lu‖ dans le temps et l'espace,Qui voulez, pressentant‖ cette suprême loi,Dire à l'humanité‖ qui se hâte et qui passe :« Attends, regarde-toi ! »

Vous êtes en avant‖ de la foule frivole,Vous avez fait un pas‖ vers l'accomplissement,Et votre voix tranquille‖ a mis une paroleDans notre bégaiement.

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (66 de 12, 22 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a profonde / monde féminine, classiqueb conçu / insu masculine, classiquea éternelle / paternelle féminine, classiqueb humain / main masculine, classiquea impassibles / possibles féminine, classiqueb venir / définir masculine, classiquea empire / pire féminine, classiqueb pas masculine, classiquea idées / fécondées féminine, classiqueb décor / encor masculine, classiquea l'édifice / sacrifice féminine, classiqueb fondements / ciments masculine, classiquea inébranlable / formidable féminine, classiqueb vous / nous masculine, classiquea éblouie / inouïe féminine, classiqueb réalité / immensité masculine, classiquea Nature / aventure féminine, classiqueb tribut / but masculine, classiquea elle-même / suprême féminine, classiqueb entassés / dispersés masculine, classiquea conscience / expérience féminine, classiqueb lois / fois masculine, classiquea infinie / nie féminine, classiqueb savoir / voir masculine, classiquea indicible / impossible féminine, classiqueb instants / haletants masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb Dieu / adieu masculine, classiquea grossière / poussière féminine, classiqueb grandeur / splendeur masculine, classiquea atome / fantôme féminine, classiqueb resplendit / grandit masculine, classiquea s'abreuve / épreuve féminine, classiqueb penser / recommencer masculine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb essentiel / ciel masculine, classiquea harmonie / infinie féminine, classiqueb passions / constellations masculine, classiquea être / connaître féminine, classiqueb d'éléments / changements masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb loi / regarde-toi masculine, classiquea frivole / parole féminine, classiqueb l'accomplissement / bégaiement masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources