Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Visions divines

Prière a minerve

Daniel Lesueur· 24 quintils, alexandrins, 120 vers

I

Dans l'abîme sacré,‖ dans l'infini mystiqueOù sont assis les dieux,‖ ô Pallas-Athéné,Daigne écouter l'accent‖ de mon pieux cantique !Reviens, reviens, Déesse,‖ à la colline antique,Fais resplendir encor‖ ton temple profané !

Nous avons mutilé‖ ton Parthénon sublime,Nous, fils lourds et grossiers‖ des Goths aux cheveux roux.Ton pardon ne saurait‖ effacer un tel crime.De ses sombres erreurs‖ notre race est victime ;Leur poids l'écrase encor,‖ bien plus que ton courroux.

Mais du moins laisse-moi,‖ noble Reine offensée,Sur ton autel détruit‖ verser mes pleurs amers !Car il fut le sommet‖ de l'humaine pensée.Sitôt qu'il a péri,‖ la nuit s'est abaisséeSur ce triste Occident‖ déchiré par les mers.

Mille ans elle a régné,‖ la nuit épouvantable.Tu te taisais alors‖ et détournais les yeux,O Raison, ô Beauté‖ sereine et redoutable !Lorsque fondit sur nous‖ l'horreur inévitable,Muette, tu voilas‖ ta face au fond des cieux.

Le jour pourtant revint.‖ Une tremblante aurorePalpita tout à coup‖ vers l'horizon sanglant.Le vague écho lointain‖ de ton clairon sonore,O Vérité, passa,‖ puis grandit plus encore…L'Art ancien du tombeau‖ surgit en chancelant.

C'est qu'une vision,‖ pâle encore et divine,Dans les cœurs torturés‖ montait avec lenteur ;C'est qu'au souffle venu‖ de ta sainte colline,O Pallas-Athéné,‖ sur le front qui s'inclinePlanait le vol puissant‖ de l'Idéal sauveur.

Le Moyen Age obscur‖ tressaillit d'allégresse ;Le monde crut renaître‖ en retrouvant tes lois.Des vrais amants du Beau‖ n'es-tu pas la maîtresse ?La Grèce nous inspire‖ et tu guidas la Grèce.Tous les grands siècles d'art‖ sont éclos à ta voix.

Mais jamais l'Idéal,‖ dont l'âme est altérée,Qu'elle poursuit toujours‖ et qui toujours s'enfuit,Ne manifesta mieux‖ sa présence adoréeQue dans l'antique Hellas,‖ dans la terre sacrée,Dont seul l'éclat splendide‖ a vaincu notre nuit.

Jamais il ne trouva‖ de plus parfait symboleQue toi-même, ô Pallas :‖ Beauté, Force et Raison !Nul temple n'égala‖ celui de l'Acropole.Sous un clair ciel d'azur,‖ merveilleuse coupole,Quel peuple fier et doux‖ remplissait ta maison !

Quels nobles citoyens,‖ devant tes Propylées,S'abordaient pour parler‖ des dieux et des destins !Leurs paroles de feu,‖ dans l'espace envolées,Enchantent aujourd'hui‖ nos âmes consoléesEt sont le vrai flambeau‖ de nos pas incertains.

Telle est ton œuvre immense,‖ ô Reine salutaire !Mais quelle ingratitude‖ a payé tes bienfaits !Ton culte a cessé d'être‖ en honneur sur la terre,Tu n'es plus qu'une idole,‖ on rit de ton mystère.Le respect des dieux pèse‖ à nos cœurs imparfaits.

II

Au temps de Périclès‖ que tu paraissais belle !Ta force le cédait‖ alors à ta douceur.De pompeux cavaliers,‖ en file solennelle,Célébraient sur ta frise‖ une fête éternelle,Et chaque Athénienne‖ était ta blanche sœur.

O Vierge ! pour montrer‖ ta face auguste et pure,Pour mieux fixer les traits‖ sous lesquels tu survis,Tu créas Phidias…‖ L'art passa la nature,Et soudain tu parus,‖ divine sous l'armure,Toute d'ivoire et d'or‖ au fond du saint parvis.

De ton sublime front,‖ d'où la clarté ruisselle,Sans cesse descendit‖ dès lors la vérité.De tes rayons brûlants‖ quelque ardente parcelleChaque jour du génie‖ alluma l'étincelle,Et le monde ébloui‖ vécut pour ta beauté.

Ton culte universel‖ n'avait point de sceptique,Tout mortel était prêtre‖ à tes divins autels.Euripide charmait‖ les paysans d'Attique,Et l'humble mendiant,‖ assis sous ton portique,Discutait de Platon‖ les dogmes immortels.

Qu'il était donc aisé‖ de suivre ta loi douceLorsque sur l'Acropole‖ on pouvait t'approcher !Mais le front de ton temple‖ a roulé sur la mousse.Toujours vers l'avenir‖ notre destin nous pousse.Où faut-il, où faut-il‖ à présent te chercher ?

Jamais nous n'atteindrons‖ la grâce athénienne,Minerve, car en nous‖ survivent nos aïeux,Durs guerriers, descendus‖ de la Scythie ancienne,Dont la fureur brisa‖ cette ville, la tienne,Où, fière, tu posais‖ ton pied victorieux.

Que d'efforts il nous faut‖ pour secouer une heureLe lourd fardeau sanglant‖ des siècles entassés !L'abeille de l'Hymette‖ en vain passe et m'effleure…Pour moi, triste étranger,‖ qui lutte, implore et pleure,Ce doux frisson subtil,‖ hélas ! n'est point assez.

III

A peine ai-je compris,‖ ô Minerve d'Athène,La pensée enfermée‖ en ton front radieux.Qu'es-tu ? Qu'enseignes-tu,‖ Vierge pure et hautaine ?Vois, mon âme est fervente‖ et pourtant incertaine…Découvre à mes regards‖ ton sens mystérieux.

Toi que l'Amour jamais‖ n'a trouvée accessible,Toi dont le sang jamais‖ sous ses dards n'a coulé,Es-tu la Pureté,‖ ferme, austère, inflexible,Qui sur les chastes mœurs,‖ sur le foyer paisible,Pose des peuples forts‖ l'empire inébranlé ?

Mais n'es-tu pas, ô toi‖ qu'invoquait Praxitèle,Du génie enflammé‖ l'étincelle de feu ?Dans ses moindres débris‖ ton Parthénon révèleUn tel souci du Beau,‖ que nul peuple fidèleN'offrit pareil présent‖ en hommage à son Dieu.

Oh ! si tu descendais‖ de ta lointaine cime,Dans le vide et la nuit‖ las enfin de crier,Nous courberions nos fronts‖ sous ta règle sublime.Vois, tous nos dieux brisés‖ ont glissé dans l'abîme,Pourtant nous ne pouvons‖ désapprendre à prier.

Il s'éteint sans écho,‖ le blasphème farouchePar ce siècle hardi‖ lancé contre le ciel.La grâce du divin‖ nous attire et nous touche,L'infini nous reprend…‖ Nous fermons notre bouche,Mais notre cœur charmé‖ chante un hymne éternel.

Minerve, c'est pourquoi‖ les hommes de notre âge,Las de leurs durs travaux,‖ s'émeuvent à ton nom.Dans nos songes troublés‖ vient flotter ton image,Et l'incrédule aussi,‖ qui se croit le plus sage,Pleure, et baise, incliné,‖ le seuil du Parthénon.

Versification

Forme
24 quintils (quintils)
Rimes
24(abaab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 quintils
Mots à la rime
a mystique / cantique / antique féminine, classiqueb Pallas-Athéné / profané masculine, classiquea sublime / crime / victime féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquea offensée / pensée / abaissée féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea épouvantable / redoutable / inévitable féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea aurore / sonore / encore féminine, classiqueb sanglant / chancelant masculine, classiquea divine / colline / s'incline féminine, classiqueb lenteur / sauveur masculine, classiquea d'allégresse / maîtresse / Grèce féminine, classiqueb lois / voix masculine, classiquea altérée / adorée / sacrée féminine, classiqueb s'enfuit / nuit masculine, classiquea symbole / l'Acropole / coupole féminine, classiqueb Raison / maison masculine, classiquea Propylées / envolées / consolées féminine, classiqueb destins / incertains masculine, classiquea salutaire / terre / mystère féminine, classiqueb bienfaits / imparfaits masculine, classiquea belle / solennelle / éternelle féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquea pure / nature / l'armure féminine, classiqueb survis / parvis masculine, classiquea ruisselle / parcelle / l'étincelle féminine, classiqueb vérité / beauté masculine, classiquea sceptique / d'Attique / portique féminine, classiqueb autels / immortels masculine, classiquea douce / mousse / pousse féminine, classiqueb t'approcher / chercher masculine, classiquea athénienne / ancienne / tienne féminine, classiqueb aïeux / victorieux masculine, classiquea heure / m'effleure / pleure féminine, classiqueb entassés / assez masculine, classiquea d'Athène / hautaine / incertaine féminine, classiqueb radieux / mystérieux masculine, classiquea accessible / inflexible / paisible féminine, classiqueb coulé / inébranlé masculine, classiquea Praxitèle / révèle / fidèle féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea cime / sublime / l'abîme féminine, classiqueb crier / prier masculine, classiquea farouche / touche / bouche féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea âge / image / sage féminine, classiqueb nom / Parthénon masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources