Poésies, 1896· Visions divines
La mort des dieux
Dans le ciel vaporeux,‖ aux fascinants abîmes,Au-dessus des brouillards‖ d'argent, de cendre ou d'or,Sur leurs trônes d'azur‖ siégeaient les dieux sublimes,Écoutant si vers eux‖ nos chants montaient encor.
Ils étaient là, ces fils‖ de notre immortel rêve,Unis et fraternels‖ dans leur commun séjour,Car un même désir‖ les enfanta sans trêve,Car ils furent aimés‖ du même ardent amour.
Ils étaient là, sans haine‖ et sans amère envie :Jupiter, Jéhovah,‖ si prompts en leur courroux ;Le grand Baal ; Istar,‖ déesse de la vie,Et le pâle Jésus‖ sous ses longs cheveux roux ;
Bouddha, dont la pitié‖ s'épanche en flots mystiques ;Vishnou, qui de toute âme‖ est l'éternel amant ;Allah, qu'ont célébré‖ de belliqueux cantiques,Et le farouche Odin,‖ roi du Nord inclément.
Et sur les fronts hautains‖ de la céleste fouleRégnaient le calme auguste‖ et la sécurité :Les siècles devant eux‖ passeraient, sombre houle,Mais sans pouvoir jamais‖ ternir leur majesté.
Car l'homme, qui les fit‖ du meilleur de son âme,Et qui par leur splendeur‖ s'était laissé charmer,Quand il douterait d'eux‖ ne serait point infâmeAssez pour les maudire‖ et pour les blasphémer ;
Mais, les enveloppant‖ d'un respect doux et tendre,Il bénirait toujours‖ leurs fantômes puissants,Qui l'ont fait espérer‖ avant qu'il pût comprendre,En lui donnant pour but‖ les cieux éblouissants ;
Il n'oublierait jamais‖ que, sur sa route amère,Eux seuls ont soutenu,‖ guidé ses premiers pas,Et qu'ils l'ont doucement‖ calmé par leur chimère,Comme on calme un enfant‖ en lui chantant tout bas.
Ainsi rêvaient les dieux‖ au fond du ciel immense,Quand soudain, les troublant‖ dans leur bleu paradis,Monta comme un long cri‖ d'insulte et de démence :L'homme se disait libre…‖ et les avait maudits !
Homme, pauvre insensé‖ que mène un vain mirage,Maudis donc ton cerveau,‖ ton cœur et ta raison !Les dieux ne sont-ils pas,‖ réponds, ton propre ouvrage ?Qui donc les a dressés,‖ hors toi, sur l'horizon ?
Quand tu brandis contre eux‖ un inutile glaive,C'est ton illusion‖ que menace ta main ;Si tu crois saluer‖ une aube qui se lève,Vois, tes propres flambeaux‖ blanchissent ton chemin.
Va donc, poursuis un songe‖ après un autre songe :Tu ne peux échapper‖ à la loi de ton cœur.Mais écoute… Dans l'ombre‖ où ton blasphème plonge,C'est de ta seule voix‖ que rit l'écho moqueur.
C'est toi, c'est ton passé,‖ dont ainsi tu te railles.Soit, tous tes dieux sont morts‖ sous ton bras forcené ;Mais d'autres de ton sein‖ vont naître, et tes entraillesDemain feront jaillir‖ ton rêve nouveau-né.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a abîmes / sublimes féminine, classiqueb d'or / encor masculine, classiquea rêve / trêve féminine, classiqueb séjour / amour masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb courroux / roux masculine, classiquea mystiques / cantiques féminine, classiqueb amant / inclément masculine, classiquea foule / houle féminine, classiqueb sécurité / majesté masculine, classiquea âme / infâme féminine, classiqueb charmer / blasphémer masculine, classiquea tendre / comprendre féminine, classiqueb puissants / éblouissants masculine, classiquea amère / chimère féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb paradis / maudits masculine, classiquea mirage / ouvrage féminine, classiqueb raison / l'horizon masculine, classiquea glaive / lève féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea songe / plonge féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea railles / entrailles féminine, classiqueb forcené / nouveau-né masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources