Poésies, 1896· Paroles d’amour
Repentir
Je suis triste, ô grands bois !‖ j'ai péché contre vous.Vous courbiez sur nos fronts‖ vos feuillages si doux,Qu'assombrissait la nuit divine ;Et nous pouvions errer‖ en nous disant tout basCes choses que, souvent,‖ l'oreille n'entend pasTandis que le cœur les devine.
Hélas ! et mes discours‖ vous ont tous mis en deuil.J'ai laissé s'élever‖ la voix de mon orgueilDans votre auguste et pur silence,Et j'ai blessé celui‖ qu'en secret vous charmiez.Dites, m'écoutiez-vous‖ quand vous vous endormiezAu vent du soir qui vous balance ?
Lui ‒ lui, qui s'irritait ‒‖ ne souffre déjà plus,Car j'ai chargé son mal‖ de baumes superflus ;J'ai guéri sans peine sa plaie.Il sait que je suis fière‖ et qu'il était jaloux,Et que l'amour parfois,‖ dans ses caprices fous,Met notre âme ainsi sur la claie.
Mais vous, m'accordez-vous‖ aussi votre pardon ?Vous avez par moments‖ de doux airs d'abandonQu'avec ivresse je contemple ;Vous murmurez des bruits‖ tendres comme des mots,Et vous arrondissez‖ vos superbes rameauxAinsi que les arceaux d'un temple.
Le jour, des fleurs sans nombre‖ émaillent vos sentiers.Vous êtes rayonnants,‖ sur vos sommets altiersL'azur tend ses immenses toiles ;Mais je vous aime mieux‖ dans le calme des soirs,Quand vous êtes pensifs,‖ et que vos arbres noirsPour fruits d'or portent des étoiles.
Si jamais j'ai rêvé‖ de bonheur infini,Sans cesse j'y mêlais‖ votre charme béni,O grands bois frissonnants et sombres !Afin de l'enchanter‖ d'un songe surhumain,J'avais conduit celui‖ que j'aime par la mainDans la profondeur de vos ombres.
Et puisque je l'ai fait‖ souffrir dans ces beaux lieux,Puisqu'il a pu, sous votre‖ abri mystérieux,Douter de mon amour sans bornes,Je vous croirai toujours‖ irrités contre moi,Et je verrai toujours‖ en tressaillant d'effroiFrémir vos hautes cimes mornes.
Mais du moins entendez‖ aujourd'hui mon serment :Lorsque je marcherai‖ pas à pas, lentement,Près de lui sous vos voûtes fraîches ;Soit que le gai printemps‖ fasse éclore les nids,Soit que le vent d'hiver‖ sur les chemins brunisRoule à nos pieds vos feuilles sèches ;
Craignant l'âpre regret‖ et l'amer souvenir,Je ne laisserai point‖ à ma lèvre venirDes mots moins doux que ma pensée.De mes torts d'un instant,‖ bien que légers et courts,Humble, je veux distraire‖ et consoler toujoursSa chère âme que j'ai blessée.
Et s'il veut éprouver‖ son pouvoir absolu,‒ Ce pouvoir sous lequel‖ l'amour a résoluDe plier ma fière nature, ‒Docile, il me verra‖ suivre ses volontés,S'il vous invoque et s'il‖ m'entraîne à ses côtésDans vos abîmes de verdure.
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (40 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a vous / doux masculine, classiqueb divine / devine féminine, classiquec bas / pas masculine, classiquea deuil / orgueil masculine, classiqueb silence / balance féminine, classiquec charmiez / endormiez masculine, classiquea plus / superflus masculine, classiqueb plaie / claie féminine, classiquec jaloux / fous masculine, classiquea pardon / d'abandon masculine, classiqueb contemple / temple féminine, classiquec mots / rameaux masculine, classiquea sentiers / altiers masculine, classiqueb toiles / étoiles féminine, classiquec soirs / noirs masculine, classiquea infini / béni masculine, classiqueb sombres / ombres féminine, classiquec surhumain / main masculine, classiquea lieux / mystérieux masculine, classiqueb bornes / mornes féminine, classiquec moi / d'effroi masculine, classiquea serment / lentement masculine, classiqueb fraîches / sèches féminine, classiquec nids / brunis masculine, classiquea souvenir / venir masculine, classiqueb pensée / blessée féminine, classiquec courts / toujours masculine, classiquea absolu / résolu masculine, classiqueb nature / verdure féminine, classiquec volontés / côtés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources