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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1896· Paroles d’amour

Silentium

Daniel Lesueur· 26 quintils, alexandrins, 130 vers

Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.

Ami, dans un moment‖ de doute et de détresse,J'écrivis la boutade‖ amère que voici.Mon âme, où vous lisez,‖ toujours vous intéresse,Et des grands vers charmeurs‖ vous aimez la caresse.Sans trop hocher la tête‖ écoutez donc ceci :

Le verbe ‒ notre orgueil ‒‖ nous égare et nous leurre ;C'est dans un jour maudit‖ qu'il nous fut révélé.Le cœur n'a pas de mots :‖ il chante ou bien il pleure,Il vibre pour jamais‖ d'un soupir qui l'effleure.Hélas ! depuis Babel‖ nous avons trop parlé.

Nous avons gravement‖ prononcé des syllabesQui troublaient nos cerveaux‖ et signifiaient peu ;En caractères grecs,‖ égyptiens, arabes,Enfermant l'infini,‖ comme nos astrolabesEn des chiffres crochus‖ enferment le ciel bleu.

Nous avons profané‖ dans nos langues vulgairesLe secret de notre être,‖ inexpressible et doux,Ce secret que sans doute‖ on a compris naguèresLorsque, innocent encor‖ de ses premières guerres,L'homme sur son champ noir‖ menait ses grands bœufs roux.

Le champ fumait d'amour‖ sous l'aube rose et tendre ;Un désir éperdu‖ de produire gonflaitLa lèvre des sillons,‖ et l'on pouvait entendreComme un bruit de baisers‖ s'élever et s'étendreSur la cime des bois,‖ lorsque le vent soufflait.

On sentait palpiter‖ la vie intense et neuveDans les veines du sol,‖ les antres et les nids.Le berger, près de l'onde‖ où le troupeau s'abreuve,Songeait à deux yeux clairs‖ plus limpides qu'un fleuveQui le verraient rentrer‖ de ses travaux finis.

Tout germait, tout croissait‖ dans l'aurore dorée,Tout aimait. Par l'amour‖ triomphant du néant,La Nature venait‖ de saisir la durée :La génération,‖ formidable et sacrée,Livrait au couple humain‖ tout l'avenir béant.

Il nous fallait rester,‖ rudes fils de la terre,Purs, orgueilleux et nus,‖ et soumis aux destins.De l'univers profond‖ respectant le mystère,Il nous fallait, plongés‖ dans un silence austère,Devant l'immensité‖ courber nos fronts hautains.

Mais nous avons parlé…‖ Nos bouches sacrilègesOnt fait des créateurs,‖ des genèses, des dieux ;Leur souffle a corrompu‖ nos plus beaux privilègesEt mêlé d'espoirs faux,‖ d'erreurs, de sortilèges,Même l'âpre grandeur‖ des éternels adieux.

Notre rôle ici-bas,‖ notre rôle superbe,N'était-il pas de vivre‖ et, vivant, d'adorer ?…D'adorer le soleil,‖ la femme et le brin d'herbe,L'enfant, l'étoile d'or,‖ les lis, le flot, la gerbe,Les cieux ‒ mais sans jamais‖ pourtant les implorer.

Qu'aurions-nous demandé‖ que la bonne NatureN'eût pas placé déjà‖ sur nos riants chemins ?Quand nos rêves risquaient‖ l'immortelle aventure,Nous ont-ils peint là-haut,‖ pour l'extase future,Quelque chose de mieux‖ que nos bonheurs humains ?

Non !… Nous devions serrer‖ sur nos chaudes poitrines,Pendant le jour béni‖ qui nous était prêté,Nos charnelles amours,‖ fragiles et divines,Créatrices amours,‖ où seules nos doctrines,Malgré l'enfantement,‖ ont mis l'impureté.

Puis nous devions mourir,‖ fermer à la lumièreSi douce des matins‖ nos yeux reconnaissants ;D'un suprême regard,‖ plein de candeur première,Enveloppant les fils,‖ l'épouse et la chaumière,Tout ce qui fait nos cœurs‖ joyeux et frémissants.

Quel désir, quelle crainte‖ eût ébranlé notre âme ?Quel juge ou quel sauveur‖ pouvions-nous invoquer ?Nos devoirs ‒ ceux qu'un ordre‖ universel proclame ‒Ont, pour l'esprit subtil‖ et pour les sens de flamme,Des charmes si puissants‖ qu'on n'y saurait manquer.

La Nature n'a pas‖ commis à nos moralesLe pouvoir de hâter‖ son auguste action.Nos gestes sont les siens.‖ Les ombres sépulcralesN'ont point de rouge enfer‖ au bas de leurs spirales :L'œuvre utile avec soi‖ porte sa sanction.

Ce qui doit être fait‖ est bon et simple à faire ;De quoi serions-nous donc‖ alors récompensés ?Et puisque la douleur‖ suit le mal qu'on préfèreEt qu'elle est pour nous seuls,‖ par delà cette sphèreQuel courroux frapperait‖ de pauvres insensés ?

O superstitions‖ obscures et sanglantes !Sacrifices hideux‖ fumant au bord des flots,Longues processions‖ de victimes dolentes,Chaînes, croix et carcans‖ et chastetés brûlantes,Vous avez pour toujours‖ éveillé nos sanglots !

Comment vous effacer‖ jamais de nos mémoires ?Il nous faut remonter‖ tous vos sentiers maudits,Saigner tous vos tourments,‖ lire tous vos grimoires,Car vos crosses, vos clefs,‖ vos chasubles de moiresCachent encor le seuil‖ de nos vieux paradis.

O Nature, Nature,‖ oh ! dis, tes bras de mèreS'ouvriront-ils encor‖ pour tes fils révoltés ?Nous voulions t'arracher‖ notre vie éphémère ;Mais nous y renonçons…‖ L'épreuve est trop amère,Et nous tombons, martyrs‖ de nos divinités !

Pour naître, nous quittons‖ tes entrailles fécondes ;Pour vivre, il faut ton air‖ qui joue en nos poumons,Il faut tes fruits, ton blé,‖ la fraîcheur de tes ondes ;Pour aimer, il nous faut‖ les caresses fécondes ;C'est aussi sur ton sein‖ que nous nous endormons.

Avons-nous tant parlé‖ pour découvrir ces choses ?Cent siècles ont passé,‖ le jour est-il plus beau ?Paraît-il dans les nids‖ plus de métamorphoses,Plus d'étoiles au ciel,‖ plus de feuilles aux roses,Depuis que nous restons‖ penchés sur un tombeau ?

Quoi ! mourir est-il donc‖ un problème si sombre ?N'est-il point de splendeur‖ dans un couchant vermeil ?Tout s'éteint, douce loi.‖ Pendant les nuits sans nombre,Alors que nous fermions‖ nos paupières dans l'ombre,Nous est-il arrivé‖ de craindre le sommeil ?

Apprendrons-nous enfin‖ à garder le silence,A demeurer muets‖ devant les morts pensifs ?A quoi bon tant de mots ?‖ Lorsque avec violenceLa passion en nous‖ se déchaîne et s'élance,Nos plus informes cris‖ sont les plus expressifs.

Que valent nos discours ?‖ En supposant un être‒ Un monstre, un malheureux ‒‖ qui n'eût jamais aimé,Et qui, voulant un jour‖ à cette aurore naître,Dans des livres choisis‖ chercherait à connaîtreLes douloureux bonheurs‖ dont le monde est charmé :

Sentirait-il, du chœur‖ confus de nos paroles,Monter le frisson fou‖ qui dévore la chair,Et l'éblouissement‖ qui met des auréolesBlanches autour du front‖ riant de nos idoles ?Saurait-il tout le prix‖ de ce qui nous est cher ?

Non : ceci ne s'apprend‖ qu'au fond des yeux sans voiles,Dans les bras enlacés‖ et dans les cœurs unis,Dans les torrents de feu‖ qui parcourent nos moelles.Pour savoir ce qu'on doit‖ savoir sous les étoiles,Fermons le livre obscur‖ et regardons les nids.

Versification

Forme
26 quintils (quintils)
Rimes
26(abaab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
26 quintils
Mots à la rime
a détresse / intéresse / caresse féminine, classiqueb voici / ceci masculine, classiquea leurre / pleure / l'effleure féminine, classiqueb révélé / parlé masculine, classiquea syllabes / arabes / astrolabes féminine, classiqueb peu / bleu masculine, classiquea vulgaires / naguères / guerres féminine, classiqueb doux / roux masculine, classiquea tendre / entendre / s'étendre féminine, classiqueb gonflait / soufflait masculine, classiquea neuve / s'abreuve / fleuve féminine, classiqueb nids / finis masculine, classiquea dorée / durée / sacrée féminine, classiqueb néant / béant masculine, classiquea terre / mystère / austère féminine, classiqueb destins / hautains masculine, classiquea sacrilèges / privilèges / sortilèges féminine, classiqueb dieux / adieux masculine, classiquea superbe / d'herbe / gerbe féminine, classiqueb d'adorer / implorer masculine, classiquea Nature / aventure / future féminine, classiqueb chemins / humains masculine, classiquea poitrines / divines / doctrines féminine, classiqueb prêté / l'impureté masculine, classiquea lumière / première / chaumière féminine, classiqueb reconnaissants / frémissants masculine, classiquea âme / proclame / flamme féminine, classiqueb invoquer / manquer masculine, classiquea morales / sépulcrales / spirales féminine, classiqueb action / sanction masculine, classiquea faire / préfère / sphère féminine, classiqueb récompensés / insensés masculine, classiquea sanglantes / dolentes / brûlantes féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea mémoires / grimoires / moires féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea mère / éphémère / amère féminine, classiqueb révoltés / divinités masculine, classiquea fécondes / ondes féminine, classiqueb poumons / endormons masculine, classiquea choses / métamorphoses / roses féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea sombre / nombre / l'ombre féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea silence / violence / s'élance féminine, classiqueb pensifs / expressifs masculine, classiquea être / naître / connaître féminine, classiqueb aimé / charmé masculine, classiquea paroles / auréoles / idoles féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea voiles / moelles / étoiles féminine, classiqueb unis / nids masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources