Poésies, 1896· Paroles d’amour
L’inde bouddhique
Ami, j'ai vu par vous‖ les régions splendidesOù vous avez erré‖ si longtemps loin de moi ;Votre amour et vos soins,‖ qui m'y servent de guides,M'en ont ôté l'effroi.
J'ai plongé sans péril‖ en leur puissant mystère.Vous seul avez porté‖ le poids des lourds travaux ;Vous seul avez bravé,‖ dans votre exil austère,Mille dangers nouveaux.
Moi, je jouis en paix‖ de votre œuvre hardie.O voyageur aux mains‖ pleines d'illusions !La sphère où je circule‖ est par vous agrandie,Car j'ai vos visions.
Si vous avez vécu‖ dans les siècles antiquesQue les temples déserts‖ vous semblaient contenir,Moi, je hante aujourd'hui‖ tous ces hautains portiquesDans votre souvenir.
L'Inde s'est tout entière‖ empreinte en vos pensées,Et, comme j'y sais lire,‖ ainsi je l'entrevois.Sa présente misère‖ et ses splendeurs passéesMe frappent à la fois.
Comme vous, ce que j'aime‖ en elle, triste esclave,Ce n'est pas sa beauté,‖ qu'un maître viola,Ni ses villes d'or fin‖ que l'eau du Gange lave,Que l'Occident vola.
C'est l'idée immortelle,‖ invincible, insondable,Qui jadis y fleurit,‖ digne d'un tel décor,Qui, dans le sein muet‖ du désert formidable,S'épanouit encor ;
Idée où la science,‖ en nos sombres contrées,Sans poétique flamme,‖ arrive pas à pas,Mais qui brille et se vêt‖ de ses grâces sacréesAu soleil de là-bas.
C'est l'évolution,‖ l'éternité des choses,L'Absolu qui se crée,‖ en des efforts constants,Par les combinaisons‖ et les métamorphosesDes formes dans le temps.
C'est notre être perdant‖ au tombeau sa substance,Mais s'immortalisant‖ par tout ce qu'il aima,Effet qui devient cause‖ après son existence,Mystérieux Karma*.
Quoi ! ne suffit-il pas‖ à notre ardeur amère,Au sein du radieux‖ et vivant tourbillon,De laisser après nous‖ de notre œuvre éphémèreUn éternel sillon ?
Quoi ! ne suffit-il pas‖ au besoin de justiceQu'un mot de notre lèvre,‖ aussitôt oublié,Pour le bien ou le mal‖ à jamais retentisse,Fécond, multiplié ?
A notre lâche cœur‖ qui cherche un vain salaire,Que peindraient de plus grand‖ ses vœux intéressés ?Et pour nous arrêter‖ aux heures de colèreN'est-ce donc point assez ?
L'Inde le proclama‖ pendant trois mille années.Notre aride science‖ à peine le pressent.Ces hautes vérités,‖ vous les vîtes ornéesD'un cadre éblouissant.
Elles apparaissaient‖ pour vous sous les symboles,Parmi les dieux pensifs‖ qui chargent les piliers,Des assises du temple‖ aux arceaux des coupolesSurgissant par milliers.
Et vous les écoutiez,‖ dans cette nuit sublimeOù la lune, versant‖ sa limpide clarté,Éclairait pour vous seul,‖ comme au fond d'un abîme,Une morte cité**.
Je revois avec vous‖ ces scènes inouïes,Les monstrueux chevaux‖ le long des murs dressés,Les merveilles de l'art‖ partout épanouiesEn rêves insensés.
Parlez… Il est meilleur‖ d'aimer que de connaître :Ces deux bonheurs pour moi‖ sont en vous réunis.L'univers ne m'est rien‖ s'il n'enferme en votre êtreSes secrets infinis.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (54 de 12, 18 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a splendides / guides féminine, classiqueb moi / l'effroi masculine, classiquea mystère / austère féminine, classiqueb travaux / nouveaux masculine, classiquea hardie / agrandie féminine, classiqueb d'illusions / visions masculine, classiquea antiques / portiques féminine, classiqueb contenir / souvenir masculine, classiquea pensées / passées féminine, classiqueb l'entrevois / fois masculine, classiquea esclave / lave féminine, classiqueb viola / vola masculine, classiquea insondable / formidable féminine, classiqueb décor / encor masculine, classiquea contrées / sacrées féminine, classiqueb pas / là-bas masculine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb constants / temps masculine, classiquea substance / existence féminine, classiqueb aima / Karma masculine, classiquea amère / éphémère féminine, classiqueb tourbillon / sillon masculine, classiquea justice / retentisse féminine, classiqueb oublié / multiplié masculine, classiquea salaire / colère féminine, classiqueb intéressés / assez masculine, classiquea années / ornées féminine, classiqueb pressent / éblouissant masculine, classiquea symboles / coupoles féminine, classiqueb piliers / milliers masculine, classiquea sublime / abîme féminine, classiqueb clarté / cité masculine, classiquea inouïes / épanouies féminine, classiqueb dressés / insensés masculine, classiquea connaître / être féminine, classiqueb réunis / infinis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources