Poésies, 1896· Souvenirs
Souvenirs
Souvenirs, souvenirs,‖ c'est par vous que j'existe !Ma vie est tout entière‖ en votre vague émoi.Dans la nuit du passé,‖ votre écho tendre ou tristeSauve seul du néant‖ cet être qui fut Moi.
Sans vous, qu'en serait-il‖ de mes courtes années,S'effaçant tour à tour‖ dans le temps éternel,Et des illusions,‖ si promptement fanées,Dont l'éclat met une âme‖ en mon corps tout charnel ?
Car il n'est rien de vrai‖ dans toutes les chimèresQui, de leur vol léger,‖ flottent sur mon chemin :Elles sont les reflets,‖ brillants mais éphémères,Du l'univers au fond‖ d'un organisme humain.
Mes sens, miroirs subtils‖ de ces formes sans nombre,Eux-mêmes, je le sais,‖ n'ont point de fixité,Mais changent leurs tableaux,‖ rayonnants ou pleins d'ombre,Comme un fleuve mouvant‖ par sa course emporté.
Dans mon cœur frémissant,‖ dans ma chair douloureuse,Ce qui le mieux échappe‖ à l'incessante mort,A l'évolution‖ puissante et ténébreuseQui partout en secret‖ active son effort,
C'est ce qui n'est pas moi :‖ l'ineffaçable traceQu'a gravée en mon sein‖ la foule des aïeux.Ma joie et mes douleurs‖ sont celles de ma race,Et le feu de son âme‖ éclate dans mes yeux.
Que devient donc ma vie‖ en ces profonds mystères ?Où retrouver ce Moi,‖ qui périt chaque jour ?O souvenirs ! c'est vous,‖ aux heures solitaires,Qui du frêle fantôme‖ esquissez le contour.
C'est vous qui me rendez‖ quelquefois à moi-même,Ombres qui reflétez‖ l'ombre éteinte à jamais,Car vous ressuscitez‖ en un songe suprêmeTout ce qui m'a fait vivre‖ et tout ce que j'aimais.
Nés avec chaque larme,‖ avec chaque pensée,Partout où j'ai souffert,‖ partout où j'ai vaincu,Vous maintenez pour moi‖ l'existence effacée,Par vous seuls je peux dire‖ aujourd'hui : « J'ai vécu ! »
Venez donc, souvenirs‖ à l'aile étincelante,Spectres des jours heureux‖ et des paisibles soirs,Venez, pour enivrer‖ mon âme chancelanteDes bonheurs disparus‖ et des anciens espoirs.
Vous que le temps revêt‖ d'un invincible charme,O mes meilleurs amis !‖ ô mon plus sûr trésor !Vous paraissez plus beaux‖ à travers une larme,Aussi d'un œil mouillé‖ je poursuis votre essorAu hasard de mes vers,‖ parmi les rythmes d'or.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 10(abab) 1(ababb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quatrains, 1 quintil
- Mots à la rime
- a j'existe / triste féminine, classiqueb émoi / Moi masculine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb éternel / charnel masculine, classiquea chimères / éphémères féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea nombre / d'ombre féminine, classiqueb fixité / emporté masculine, classiquea douloureuse / ténébreuse féminine, classiqueb mort / effort masculine, classiquea trace / race féminine, classiqueb aïeux / yeux masculine, classiquea mystères / solitaires féminine, classiqueb jour / contour masculine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb jamais / j'aimais masculine, classiquea pensée / effacée féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classiquea étincelante / chancelante féminine, classiqueb soirs / espoirs masculine, classiquea charme / larme féminine, classiqueb trésor / essor / d'or masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources