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Poésies, 1896· Sursum corda !

Sursum corda !

POÈME AYANT REMPORTÉ LE GRAND PRIX DE POÉSIE DÉCERNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1885

Daniel Lesueur· strophes variées, vers de 12, 6 et 8 syllabes, 238 vers

Haussez-vous sur les monts que le soleil redore,
Et vous prendrez plaisir à voir plus haut encore.TH.-A. D’AUBIGNÉ, les Tragiques, l. VII.

I

Un jour, saisi du mal‖ terrible qui nous ronge,Du découragement‖ universel, amer,A l'heure où le soleil‖ sous le flot d'or se plonge,Un poète songeait,‖ l'œil fixé sur la mer.

Il domptait le désir‖ d'épancher sa souffranceEn des chants tout remplis‖ d'un enivrant poison,De maudire à grands cris‖ la dernière espéranceQui, trompeuse, erre encore‖ au bord de l'horizon.

S'interdisant la plainte,‖ il eût voulu se taire,Rester, comme ce soir,‖ à contempler les flots,Et croire, malgré tout,‖ qu'il est un grand mystèreQue notre âme verra‖ quand nos yeux seront clos.

Mais le rêve incertain,‖ qui calmait son supplice,N'endormait point en lui‖ l'ardente charité ;De l'angoisse éternelle‖ il se sentait compliceS'il n'apportait au monde‖ un mot de vérité.

II

Bien étrange était sa démence !Quoi ! pensait-il, lui, par des vers,Lorsque rien ne se recommence,Rajeunir le vieil univers ?Dans notre main sèche et ridée,La coupe du songe est vidée.Pour le triomphe d'une idéeQui lutte encor de notre temps ?On a pesé même la gloire :Inscrire un vain nom dans l'histoire,Quel plaisir creux et dérisoire !Tout s'estime en deniers comptants.

Et l'art aussi suit la fortune.Allons, poète, allons, debout !Laisse la morale importune,Et songe à flatter notre goût.Nous sommes las de tes névroses,Triste rimeur aux airs moroses ;Ton rôle est d'effeuiller des rosesSur le front de l'humanité.Quitte ton accent de prophète,Viens prendre part à notre fête,Descends de ce sublime faîteOù t'eût placé l'antiquité.

Ainsi, dans l'abîme du doute,Bruissait un écho railleur.Sombres luttes que l'on redoute !On en sort bien pire ou meilleur.Et le poète à l'âme austère,Malgré l'angoisse solitaire,Rêvait d'entr'ouvrir à la terreDes chemins nouveaux, éclatants…Essor tragique !… Une hirondelleAinsi voudrait à tire-d'aileEntraîner sa race infidèleQui ne croirait plus au printemps.

III

Soudain, dans l'ombre douce‖ à demi descendue,Crêpe léger, voilant‖ l'immensité des eaux,Une voix du rêveur‖ troublé fut entendue,Pure comme la brise‖ à travers les roseaux.

Lente, elle s'élevait‖ du côté de la terre,Si distincte, malgré‖ le grand bruit des flots noirs,Qu'elle couvrit bientôt‖ leur tumulte, et fit taireAu cœur qui l'écoutait‖ les plaintifs désespoirs.

Elle disait : « O toi,‖ plié comme l'arbuste,Quand, près de le briser,‖ souffle le vent des mers,Poète, lève-toi,‖ ta douleur n'est pas juste,Car, moi, je n'ai jamais‖ trouvé les cœurs amers.

« Puisque tu veux conduire‖ et relever les âmes,Puisqu'un désir ardent‖ d'idéal t'obséda,Prends ma voix, prends mon nom,‖ mes rayons et mes flammesEt jette alors bien haut‖ ton cri : Sursum Corda !

« Tu verras qui résiste‖ ou seulement recule.Quand je ne serai plus‖ le grand motif humain,Poète… oh ! viens alors‖ t'asseoir au crépuscule,Seul, et les yeux en pleurs,‖ et le front sur ta main. »

Elle se tut. Croyant‖ à l'erreur d'un beau songe,Lui fils des songes d'or,‖ il dit : « Qui donc es-tu ?Un Dieu ?… Mais ils s'en vont.‖ L'homme a mis son mensongeDans la bouche des dieux.‖ N'es-tu pas la vertu ?

« Sous quel nom t'invoquer ?‖ Réponds-moi, doux fantôme !Que ton accent est pur !‖ Où donc l'ai-je entendu ?Es-tu femme ?… L'espoir‖ t'accompagne… Un tel baumeAux lèvres d'une femme‖ est parfois suspendu.

« Parle encore !… » Il allait‖ poursuivre sa prière,Quand, descendant du ciel,‖ ô prodige inouï !Belle comme l'aurore‖ à la fraîche lumière,Elle apparut aux yeux‖ du poète ébloui.

C'était bien une femme,‖ en effet, mais si chaste,Si hautaine et si douce‖ en sa sérénité,Que les astres, la terre,‖ et la mer sombre et vaste,L'accueillirent, surpris,‖ d'un murmure enchanté.

Son front semblait trop fier‖ pour aucune couronne.On pressentait, à voir‖ son bras fort et charmant,Le geste qui brandit‖ et le geste qui donne,Et l'étreinte d'amour‖ au long frémissement.

Ses yeux, ses yeux profonds,‖ abîmes de tendresse,Devaient, étant si doux,‖ avoir connu les pleurs :Ce que nous adorons,‖ nous, si pleins de détresse,A toujours, femme ou dieu,‖ partagé nos douleurs.

Telle elle descendait,‖ merveilleuse figure !Devant ses pas s'ouvraient‖ de lumineux chemins ;Et le poète, atteint‖ par cette clarté pure,Enfin cria : « Patrie !‖ » et tendit ses deux mains.

IV

« Oui, dit-elle, c'est moi !‖… C'est moi… Je puis encore,Quand toute antique foi‖ qu'un nom sacré décorePenche au cœur des mortels,‒ Ainsi qu'on voit le soir,‖ à travers les bruines,Sur le sommet des monts‖ s'incliner les ruinesDes plus hautains castels, ‒

« Je puis, car nulle bouche‖ encor ne me blasphème,Rallumer dans vos seins‖ l'étincelle suprêmeDes éternels espoirs ;Faire vivre en luttant,‖ faire aimer les supplices,Faire braver la mort‖ et trouver des délicesAux plus âpres devoirs.

« Je puis, dans les cœurs bas‖ qui rampent près de terre,Que le vin des plaisirs‖ chaque jour désaltère,Que l'égoïsme clôt,Je puis, moi, soulever,‖ pour peu que je le veuille,Plus aisément que l'air‖ ne soulève la feuille,Un sublime sanglot.

« Nul œil n'a mesuré‖ le cercle que j'embrasse,Je façonne à loisir‖ le corps, l'esprit, la race,Et la religion.Mais mon nom te suffit.‖ Je suis pour toi la France !On dirait, n'est-ce pas ?‖ l'écho du mot souffrance…Pourtant mon lot fut bon.

« Il fut bon, étant rude‖ et coupé pour ma taille.C'est moi qui vais devant‖ dans la grande batailleDu progrès rayonnant.Je veux continuer‖ ce rôle magnifique,Et j'ai peur du sommeil‖ obscur et pacifiqueQui règne maintenant.

« Élève donc la voix,‖ parle à mes fils, poète,Car je souffre, et, perdus‖ dans le bruit de leur fête,Ils ne le savent pas.Parle… ils arrêteront,‖ s'ils voient que mon sang coule,Dans les tristes chemins‖ où s'engouffre leur foule,L'essor fou de leurs pas.

« Tu leur diras : Je viens‖ au nom de la Patrie.Frères, entendez-la !‖ C'est elle qui vous prie…Ce jour est solennel.Tous vos vices mesquins,‖ races exténuées,Effacent lentement,‖ là-haut, dans les nuées,Son sourire éternel.

« Vous avez découvert‖ que l'existence est brève,Que la mort, ce néant,‖ succédant à ce rêve,N'ouvre rien au delà ;Et vous avez pensé :‖ « L'heure présente est bonne,« Elle seule est à nous,‖ demain n'est à personne :« Jouissons, tout est là. »

« Vivre dans le présent,‖ c'est être en décadence.Vingt peuples, délaissant‖ leur antique prudence,Ont ainsi trébuché ;C'est en chantant qu'ils ont‖ glissé dans la nuit noire ;De leurs débris encore ‒‖ ô leçons de l'histoire ! ‒L'univers est jonché.

« Décadence !… O Français !‖ un siècle est peu de chose ;Pourtant, depuis cent ans,‖ quelle métamorphoseDans nos vœux, dans nos mœurs !La terre, en écoutant,‖ voilà cent ans à peine,Un jour prit pour des voix‖ d'aube encore incertaineNos confuses rumeurs.

« On vit comme un reflet‖ d'éternelle lumière ;Nous avions fait soudain‖ rayonner la chaumière,Dans les champs, sous les cieux ;Nos cœurs, tout enflammés‖ d'intentions sublimes,Vers les plus nobles buts‖ et les plus hautes cimesVolaient, audacieux.

« Jamais à si longs traits‖ on ne but l'espérance.Avec quel front levé,‖ quelle fière assurance,Nous parlions de demain !Nous tracions jusqu'à Dieu,‖ dans le temps et l'espace,Peuple prédestiné,‖ triomphateur qui passe,Notre royal chemin.

« Nous fondions la vertu,‖ l'amour et la justice ;Nous trouvions de la joie‖ au fond du sacrifice,Même sans nuls témoins.Nos cœurs se sont lassés‖ de ces biens invisibles ;Dans nos seins aujourd'hui,‖ pour qu'ils battent paisibles,Il leur faut beaucoup moins.

« Ah ! que ne sommes-nous,‖ en ces jours héroïques,Morts comme nous savions‖ mourir alors, stoïques,Souriant au tombeau,Vaincus des rois ligués,‖ écrasés par leur nombre,Mais vers les nations‖ tendant à travers l'ombreUn immortel flambeau !

« Ce flambeau, dans nos mains‖ il vacille, ô mes frères !Non, nous ne sommes plus‖ les soldats téméraires,Chantant au bord du Rhin,Voulant conquérir moins‖ des villes que des âmes,Remplaçant volontiers‖ par des hymnes de flammesLes lourds canons d'airain.

« Sursum Corda !… Là-haut‖ nos cœurs et nos pensées,Vers ce ciel, rayonnant‖ de nos gloires passées,Ce beau ciel radieux,Ce ciel de France, où semble‖ errer une âme douceVers qui celui qu'on frappe‖ et celui qu'on repousseTournent toujours les yeux.

« Hélas ! ce ciel profond,‖ l'on vous dit qu'il est vide,Que nul Dieu n'y sourit,‖ que votre cœur, avideD'espoir, vous a trompés.Frères, lorsque sa foi‖ s'éteint, un pays tombe.Voyez donc, voyez donc‖ à creuser quelle tombeVos bras sont occupés !

« Mais l'infini toujours‖ hante nos cœurs frivoles.On dit : « Je ne crois plus,‖ » et devant mille idolesOn fléchit les genoux.L'une au moins, la Patrie,‖ est si pure et si belleQue les siècles ont vu‖ presque abdiquer pour elleLe Dieu fort et jaloux.

« Le culte des Romains,‖ leur vrai culte, fut Rome ;Et jamais sentiment‖ ne fit au cœur de l'hommeGermer rien d'aussi fort.Leur antique vertu‖ rend leur triomphe juste ;Ils posèrent le trône‖ éblouissant d'AugusteSur des siècles d'effort.

« Nul revers n'abattait‖ leur constance obstinée.Imitons-les. Ayons‖ en notre destinéeCette invincible foi.Notre œuvre vaudra mieux‖ que leur sombre conquête :Sur le cœur qui consent‖ notre puissance est faiteD'amour et non d'effroi.

« Nous sommes les voyants,‖ les chercheurs, les apôtres ;Quand c'est nous qui crions :‖ « Sursum Corda ! » les autresLèvent un front riant ;Car ils ont cru soudain‖ voir luire en leurs ténèbresL'étoile qui guidait‖ durant les nuits funèbresLes mages d'Orient.

« Jetons-le donc, ce cri !‖ Les échos des vieux mondesLe rediront ensuite‖ avec leurs voix profondes.N'ont-ils pas répétéAprès nous : « Dieu le veut !‖ » dans des âges farouches ?Et, plus tard, nous avons‖ mis dans leur mille bouchesLe grand mot Liberté !

« Vers tout ce qui sourit,‖ vers tout ce qui rayonne,Vers l'Idéal portant‖ l'immortelle couronne,Seul Dieu qui nous guida,Vers l'art, vers la science‖ aux lueurs souveraines,Vers la fraternité,‖ vers la bonté, ces reines,Français, Sursum Corda ! »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16(abab) 3(ababcccdeeed) 23(aabccb)
Mètre
Vers de 12, 6 et 8 syllabes (156 de 12, 46 de 6, 36 de 8)· profil 6, 8, 6+6
Strophes
23 sizains, 16 quatrains, 3 douzains
Mots à la rime
a ronge / plonge féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea souffrance / espérance féminine, classiqueb poison / l'horizon masculine, classiquea taire / mystère féminine, classiqueb flots / clos masculine, classiquea supplice / complice féminine, classiqueb charité / vérité masculine, classiquea démence / recommence féminine, classiqueb vers / univers masculine, classiquec ridée / vidée / idée féminine, classiqued temps / comptants masculine, classiquee gloire / l'histoire / dérisoire féminine, classiquea fortune / importune féminine, classiqueb debout / goût masculine, classiquec névroses / moroses / roses féminine, classiqued l'humanité / l'antiquité masculine, classiquee prophète / fête / faîte féminine, classiquea doute / redoute féminine, classiqueb railleur / meilleur masculine, classiquec austère / solitaire / terre féminine, classiqued éclatants / printemps masculine, classiquee hirondelle / tire-d'aile / infidèle féminine, classiquea descendue / entendue féminine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classiquea terre / taire féminine, classiqueb noirs / désespoirs masculine, classiquea l'arbuste / juste féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb t'obséda / Corda masculine, classiquea recule / crépuscule féminine, classiqueb humain / main masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb es-tu / vertu masculine, classiquea fantôme / baume féminine, classiqueb entendu / suspendu masculine, classiquea prière / lumière féminine, classiqueb inouï / ébloui masculine, classiquea chaste / vaste féminine, classiqueb sérénité / enchanté masculine, classiquea couronne / donne féminine, classiqueb charmant / frémissement masculine, classiquea tendresse / détresse féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea figure / pure féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb mortels / castels masculine, classiquec bruines / ruines féminine, classiquea blasphème / suprême féminine, classiqueb espoirs / devoirs masculine, classiquec supplices / délices féminine, classiquea terre / désaltère féminine, classiqueb clôt / sanglot masculine, classiquec veuille / feuille féminine, classiquea j'embrasse / race féminine, classiqueb religion / bon masculine, classiquec France / souffrance féminine, classiquea taille / bataille féminine, classiqueb rayonnant / maintenant masculine, classiquec magnifique / pacifique féminine, classiquea poète / fête féminine, classiqueb pas masculine, classiquec coule / foule féminine, classiquea Patrie / prie féminine, classiqueb solennel / éternel masculine, classiquec exténuées / nuées féminine, classiquea brève / rêve féminine, classiqueb delà / là masculine, classiquec bonne / personne féminine, classiquea décadence / prudence féminine, classiqueb trébuché / jonché masculine, classiquec noire / l'histoire féminine, classiquea chose / métamorphose féminine, classiqueb mœurs / rumeurs masculine, classiquec peine / incertaine féminine, classiquea lumière / chaumière féminine, classiqueb cieux / audacieux masculine, classiquec sublimes / cimes féminine, classiquea l'espérance / assurance féminine, classiqueb demain / chemin masculine, classiquec l'espace / passe féminine, classiquea justice / sacrifice féminine, classiqueb témoins / moins masculine, classiquec invisibles / paisibles féminine, classiquea héroïques / stoïques féminine, classiqueb tombeau / flambeau masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiquea frères / téméraires féminine, classiqueb Rhin / d'airain masculine, classiquea pensées / passées féminine, classiqueb radieux / yeux masculine, classiquec douce / repousse féminine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb trompés / occupés masculine, classiquec tombe féminine, classiquea frivoles / idoles féminine, classiqueb genoux / jaloux masculine, classiquec belle / elle féminine, classiquea Rome / l'homme féminine, classiqueb fort / d'effort masculine, classiquec juste / d'Auguste féminine, classiquea obstinée / destinée féminine, classiqueb foi / d'effroi masculine, classiquec conquête / faite féminine, classiquea apôtres / autres féminine, classiqueb riant / d'Orient masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiquea mondes / profondes féminine, classiqueb répété / Liberté masculine, classiquec farouches / bouches féminine, classiquea rayonne / couronne féminine, classiqueb guida / Corda masculine, classiquec souveraines / reines féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

238 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources