Poésies, 1896· Paroles d’amour
Suprême sagesse
Ami, lorsque pensif‖ et chargé de science,Les pieds encor poudreux‖ du chemin parcouru,Sceptique, et détrompé‖ par votre expérience,Vous m'êtes apparu,
Je me suis dit, moi, faible‖ et l'âme si meurtrie :« Il connaît des secrets‖ pleins d'âpre volupté,Pouvant donner au cœur‖ qui sanglote et qui prieL'impassibilité.
« Il sait, lui qui fraya‖ sa route inexplorée,A travers des tombeaux,‖ vers les siècles lointains,La valeur véritable‖ et l'essence ignoréeDes bonheurs incertains.
« Sans doute il guérira‖ l'espoir qui reste encore,Et qui fait tant souffrir,‖ étant toujours déçu,L'espoir, mal immortel,‖ qui charme et qui dévoreLe sein qui l'a conçu.
« La résignation‖ et l'ardeur de connaître,Le spectacle évoqué‖ des jours évanouis,Ont calmé doucement‖ dans le fond de son êtreLes désirs inouïs.
« Il sonde le passé.‖ Les vieilles pyramidesNe sont plus à ses yeux‖ que des témoins d'hier.Il voit à ses débuts‖ sauvages et stupidesL'homme aujourd'hui si fier.
« De nos illusions,‖ de la folle espérance,Il a vu commencer‖ et finir le pouvoir :Règne court, séparant‖ de l'heureuse ignoranceLe tranquille savoir.
« Dès qu'elle eut la douleur‖ de penser, l'âme humainePar un songe divin‖ s'est voulu consoler,Mais ce songe, en la route‖ où son destin la mène,Déjà va s'envoler. »
Ayant vu tout cela,‖ ces choses que l'HistoireCache sous sa sévère‖ et froide majesté,Elle qui d'un état‖ fragile et transitoireFait une éternité ;
Ayant vu cet abîme‖ et sondé ces problèmes,Vous deviez rapporter,‖ chercheur audacieux,Le dernier mot voilé‖ par tant d'obscurs emblèmesSur terre et dans les cieux.
Et moi qui vous admire,‖ et moi qui vous envie,J'ai levé sur vos yeux‖ mes yeux mouillés de pleurs,Pour apprendre de vous‖ à dérober ma vieAux stériles douleurs.
Je vous ai demandé :‖ « Par quoi faut-il sur terre,Par quoi faut-il emplir‖ nos cœurs, qui n'ont qu'un jour ? »Vous m'avez répondu,‖ vous le savant austère :« Emplissez-les d'amour. »
Quoi ! l'immense univers‖ n'a point comblé le vôtre ?Parmi tout ce qui naît‖ et tout ce qui périt,Quoi ! nul bien ne valait‖ un autre cœur, un autreQui pour vous seul s'ouvrît ?
Vous m'avez révélé‖ ce mystère suprême,Vous m'avez dit : « Le monde‖ et le ciel éclatantSont un gouffre effroyable‖ et vide à moins qu'on n'aime,N'aimât-on qu'un instant.
« De l'homme disparu‖ chaque infime vestigeDévoilerait vraiment‖ trop d'atroce douleur,Si l'amour n'entr'ouvrait‖ sur sa cendre, ô prodige !Son immortelle fleur. »
Partout il a germé,‖ l'amour qui nous enivre,Vous l'avez vu partout‖ où votre esprit plongea,Et vous venez me dire :‖ « Il faut aimer pour vivre. »Je le savais déjà.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (48 de 12, 16 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a science / expérience féminine, classiqueb parcouru / apparu masculine, classiquea meurtrie / prie féminine, classiqueb volupté / L'impassibilité masculine, classiquea inexplorée / ignorée féminine, classiqueb lointains / incertains masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb déçu / conçu masculine, classiquea connaître / être féminine, classiqueb évanouis / inouïs masculine, classiquea pyramides / stupides féminine, classiqueb d'hier / fier masculine, classiquea espérance / ignorance féminine, classiqueb pouvoir / savoir masculine, classiquea humaine / mène féminine, classiqueb consoler / s'envoler masculine, classiquea l'Histoire / transitoire féminine, classiqueb majesté / éternité masculine, classiquea problèmes / emblèmes féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea vôtre / autre féminine, classiqueb périt / s'ouvrît masculine, classiquea suprême / n'aime féminine, classiqueb éclatant / instant masculine, classiquea vestige / prodige féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea enivre / vivre féminine, classiqueb plongea / déjà masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après poésies, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1986· numérisation Project Gutenberg· Sources