Le Coffret de Crusoé, 1932· VI Chanson intime
Mon coeur
Ah ! mon coeur est un gouffe‖ insondable et béantOù le Désir écume‖ et bout comme une braise,Et, pauvres oiseaux fous‖ qu’attirait le néant,Tous mes amours sont là‖ tombés dans la fournaise.
Amours naïfs des jours‖ de mes robes d’enfant,Amours sacrés, rayons‖ de ma jeunesse austère,Amours cruels,‖ qui brisiez l’âme‖ en triomphant,Amours maudits, courbés‖ de honte, et qu’il faut taire.
Les amours nés au choc‖ d’un regard fugitif,Au charme d’un sourire,‖ au tulle d’un corsage ;Ceux qu’a lancés de loin‖ au coeur inattentifL’arc rose d’une lèvre‖ où l’aveu se présage.
Les amours patients‖ et sûrs, calmes et doux,Faisant à l’âme comme‖ un nid sur une cime,Et les amours trahis‖ qu’on traîne à deux genoux :Tous mes amours sont là‖ dans mon coeur, cet abîme.
Aucun n’a déserté‖ l’abri vertigineux,Nul n’a péri, ployant‖ au souffle qui l’embrase ;Tous sont vivants encore‖ et, plaintif ou joyeux,Leur choeur chante toujours‖ les larmes ou l’extase.
Tous mes amis d’hier‖ et des passés lointains,Ceux qu’abrite mon toit,‖ les autres dont l’absenceA fait l’ombre plus vague‖ et les traits incertains,Ceux que m’a pris la mort‖ même, ou l’indifférence ;
Mon coeur les gardes tous,‖ trésor pieux et cher,Sources de son ivresse‖ et de ses agonies,Et les frissons anciens‖ de l’âme ou de la chair,Il les revit dans leurs‖ caresses rajeunies.
Qu’importe qu’il s’élance‖ à de nouveaux désirsEn une soif d’aimer‖ tyrannique et suprême ?Il reste empreint du sceau‖ des premiers souvenirs,Et tout ce qu’il chérit‖ un jour, toujours il l’aime.
Il est inassouvi‖ parce qu’il est profond,Il veut tout consumer‖ parce qu’il est intense,Mais ce qui dans sa flamme‖ invisible se fondDure plus beau, paré‖ d’une éternelle essence.
Laissez donc nos destins‖ intimes se lier,Soeur nouvelle, chère âme,‖ hier encore inconnue.Mon coeur vous attendait ;‖ l’âbime hospitalierSe fait riant et doux‖ pour votre bienvenue.
Prenez place, ma reine,‖ au cercle radieux ;Des amantes d’antan‖ ne soyez point jalouse :Comme si l’univers‖ ne portait que nous deuxVous m’aurez tout entier,‖ ô ma millième épouse !
Que votre âme se ferme‖ aux doutes obsesseurs ;Qu’elle tende plutôt‖ des lèvres fraternellesÀ celles qu’un destin‖ mystique fit vos soeurs ;Je vous aimerai mieux‖ en vous aimant pour elles.
Notre tendresse ira‖ plus pure se créantPour avoir du Soupçon‖ ignoré le fantôme,Et nos deux coeurs grandis‖ feront un coeur géantOù la terre et les cieux‖ sembleront un atome…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abab] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a béant / néant masculine, classiqueb braise / fournaise féminine, classiquea d’enfant / triomphant masculine, classiqueb austère / taire féminine, classiquea fugitif / inattentif masculine, classiqueb corsage / présage féminine, classiquea doux / genoux masculine, classiqueb cime / abîme féminine, classiquea vertigineux / joyeux masculine, classiqueb l’embrase / l’extase féminine, classiquea lointains / incertains masculine, classiqueb l’absence / l’indifférence féminine, classiquea cher / chair masculine, classiqueb agonies / rajeunies féminine, classiquea désirs / souvenirs masculine, classiqueb suprême / l’aime féminine, classiquea profond / fond masculine, classiqueb intense / essence féminine, classiquea lier / hospitalier masculine, classiqueb inconnue / bienvenue féminine, classiquea radieux / deux masculine, classiqueb jalouse / épouse féminine, classiquea obsesseurs / soeurs masculine, classiqueb fraternelles / elles féminine, classiquea créant / géant / béant masculine, classiqueb fantôme / atome féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
53 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Coffret de Crusoé, ÉDITIONS ALBERT LÉVESQUE, 1932· numérisation poesies.net· Sources