L’astronomie, 1830
Chant troisième
HISTOIRE DE L’ASTRONOMIE ANCIENNE
Premiers systèmes imaginés par les Grecs. — École d’Ionie. — Thalès explique les éclipses. — Pythagore : ses voyages dans l’Inde et en Égypte. — Fondation de l’École d’Italie. — Disciples de Pythagore, et dispersion de la secte. — Méton : son cycle. — Eudoxe, Pythéas, Platon, Aristote. — École d’Alexandrie. — Euclide, Manéthon, Ératosthène, Conon, Archimède, Hipparque, Sosigène, Ptolémée, son système. — Incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. — L’étude de l’astronomie passe chez les Arabes.
COMMENT du sein des nuits put jaillir la lumière ?Quand commença le temps ? d’où sortit la matière ?L’espace est-il fini ? Tous ces mondes divers,Éternels ou créés, habités ou déserts,Seraient-ils destinés à tracer leurs orbitesPendant des jours sans fin dans des cieux sans limites ?Des limites ? le temps, l’espace, n’en ont pas :Ils échappent à l’œil, aux nombres, au compas.C’est en les divisant que notre intelligenceDe ces corps, de ces faits signale l’existence,Trésor mystérieux de la nature : en vainÀ concevoir en eux un principe, une fin,Notre esprit se consume. Il doit enfin se rendreÀ ce double infini qu’il ne saurait comprendre.Mais d’où viennent les corps, l’ordre, le mouvement ?Ces mondes que leur centre attire incessamment ?Cette lumière enfin, qui des cieux descendueCoule sans s’épuiser, et remplit l’étendue ?Ô méditations ! voiles mystérieux,Délice et désespoir de l’esprit curieux !Que notre âme, attachée à ces rêves sublimes,Se plonge avec orgueil dans ces vastes abîmes !Eh ! qui put contempler ces mondes enflammés,S’agitant dans l’espace, et peut-être animés,Sans s’élancer vers eux, et vouloir sur des ailesAller interroger les sphères éternelles ?L’homme est un vermisseau sur la terre banni,Il rampe, mais son œil aperçoit l’infini ;Tout le frappe à-la-fois dans ce dédale immense,Ces feux, ce mouvement, cet éternel silence,Tout l’écrase et l’élève. En vain ces vastes corpsÉchappent à sa vue et bravent ses efforts :D’un vol audacieux, sous ces voûtes profondes,Il poursuit, il atteint, il pèse tous ces mondes.L’art d’un cristal magique arme ses faibles yeux ;Il force les soleils à descendre des cieux ;Des siècles engloutis dans la nuit des ténèbresS’éveillent à sa voix les ruines célèbres ;Et cet être éphémère, aveugle, avec fiertéS’élance dans les temps et dans l’immensité.Mais, en osant tenter ces sublimes problèmes,Combien l’esprit de l’homme enfanta de systèmes !De nos propres erreurs esclaves complaisants,Vainement avertis du mensonge des sens,Nous aimons le prestige, et la raison confuseSortant péniblement d’un songe qui l’abuse,N’abjure qu’à regret tous ces romans divers,Qui sans l’étudier expliquent l’univers.Qu’aux rives de l’Ægos un brûlant météoreTombe du haut des airs aux pieds d’Anaxagore,La Grèce adorera cet informe débris,Comme un fragment lancé des célestes lambris.Mais, le premier, qu’il dise à la savante Éphèse :Le soleil est plus grand que le Péloponèse ;Aux erreurs de leurs sens intéressant les cieux,Nul n’osera le croire et démentir ses yeux.Si je demande aux Grecs d’où jaillit la lumière ?Ce soleil quel est-il ? l’un répond : une pierre,Un immense rubis brillant sur nos climats ;Pour d’autres, le soleil n’existe même pas ;Des parcelles de feu s’élevant de la terreForment un météore au séjour du tonnerre.Le disque étincelant s’arrondit tous les joursPour verser la lumière, et suivre un même cours ;Et le soir, tous ces feux dispersés dans l’espace,À la voûte d’azur vont prendre une autre place.De l’univers la terre est le centre et l’autel :Les sept astres errants dans les plaines du cielDe la lyre sacrée entendent la cadence,Et règlent sur ses tons leur marche et leur distance.C’est par de tels discours qu’à l’Olympe autrefoisL’esprit léger des Grecs croyait donner des lois.Ils savaient que non loin des sables de Libye,À l’étude du ciel un roi vouant sa vie,Avait tracé la sphère, et de l’astre des joursDans des cercles d’airain déterminé le cours :Qu’Hercule, parcourant cette terre étrangère,Des mains du sage Atlas avait reçu la sphère ;La Grèce va prêter à ces inventionsLe voile ingénieux de vaines fictions.Atlas est un géant chargé du poids du monde ;Dans ce travail immense Hercule le seconde.Les fruits d’or à Vesper par le héros ravisSont les astres brillant au céleste parvis,Que l’on voit chaque jour, quand leur course s’achève.S’évanouir aux feux du soleil qui s’élève.Hercule a triomphé de cinquante beautés,Par le nombre des mois ses exploits sont comptés ;Et le soleil aussi cinquante fois ramèneLe cercle étroit des jours qui forment la semaine.De la fable trompeuse ainsi prenant les traits,La vérité perdit ses pudiques attraits.De ces vains ornements la parure étrangèreTrop long-temps dégrada son front noble et sévère.Le voile allégorique est une ombre de plusQui dérobe Uranie à nos regards confus.Elle a ses mots sacrés, sans doute, et ses mystères ;Mais son temple est ouvert, et ses prêtres austèresPar un art mensonger n’osent plus l’avilir ;Car c’est la profaner que vouloir l’embellir.Instruire est son partage, et suffit à sa gloire.Elle permet pourtant qu’ami de la mémoire,Doux charme de l’oreille, en doublant d’heureux sonsLe vers en traits plus vifs y grave ses leçons.De la science enfin quelques lois plus certainesDe la terre d’Isis vont passer dans Athènes :Le Nil instruit Thalès à lire dans les cieux ;À sa voix tombera le glaive furieuxPar qui le sang du Mède inondait la Lydie.Après cinq ans entiers de meurtre et d’incendie,Deux peuples, vers l’Halys, dont ils couvrent les bords,Dans un dernier combat épuisent leurs efforts.Thalès paraît ; il dit qu’à leur rage guerrièreLe soleil indigné refuse sa lumière,Qu’il va voiler son front, si les crimes de MarsInsultent plus long-temps et souillent ses regards.Vains discours ! la fureur est sourde à la menace :Mais quoi ! l’astre pâlit, et son disque s’efface.Ô terreur ! ces guerriers, l’un sur l’autre acharnés,Des ombres de la nuit soudain environnés,Ne reconnaissent plus leurs enseignes flottantes,Frappent leurs compagnons égarés sous leurs tentes,Et de la guerre enfin maudissant les forfaits,Ne demandent au ciel que le jour et la paix.Ils ont jeté le fer ; et bientôt à leur vueLe soleil reparaît, la paix leur est rendue.Sarde, Éphèse, Théos, Mèdes et LydiensAccueillent à grands cris l’auteur de tous ces biens.Quel dieu l’a revêtu de ce pouvoir suprême ?Il parle, et du soleil tombe le diadème.Ma voix, leur répond-il, n’a pas un tel pouvoir :C’est la voix d’un mortel. Quand vous avez cru voirL’astre du jour s’éteindre au haut de sa carrière,Un astre sans clarté nous voilait sa lumière.De ce grand phénomène un savant autrefoisM’enseigna vers l’Euphrate et la cause et les lois.Le globe de Diane au soleil qui l’éclairePrésente et tour à tour dérobe un hémisphère ;Et, suivant les aspects qu’elle montre à nos yeux,Le disque ou le croissant resplendissent aux cieux.De l’hémisphère obscur s’allonge dans l’espaceUn cône ténébreux attaché sur sa trace,Une ombre qui voyage, asile de la nuit,Dans cette mer de flamme où l’astre la conduit.Vers ce disque brillant la lumière élancéeDu globe qu’elle frappe est au loin repoussée,Et porte jusqu’à nous, sur son rayon brisé,L’éclat de ce grand corps au soleil opposé ;Phébé rend tous les feux dont son frère l’inonde ;Mais si l’astre des nuits, la terre et l’œil du monde,Dans un ordre pareil amenés par le temps,Sur un axe commun tournent quelques instants,L’un de l’autre au soleil va dérober la vue ;L’ombre fuyant alors dans l’immense étendue,Dans son cône jaloux reçoit pour l’éclipserL’astre aux feux empruntés qui l’ose traverser :Ainsi vous avez vu Phébé d’un crêpe sombreCouvrir le dieu du jour et nous plonger dans l’ombre ;Et ses feux s’éteindront par un effet pareilQuand la terre à ses yeux voilera le soleil.La Lydie écoutait ces savantes merveillesQui jamais des Romains n’occuperont les veilles.Empédocle, en des vers par le temps respectés ,Traçait l’ordre prescrit aux célestes clartés.Cependant de Thalès émule ardent et sage,Pythagore au savoir voue un noble courage.Vers le Gange, dit-on, des hommes révérésCélèbrent de Witsnou les mystères sacrés.Il part, et le disciple est aux pieds de ses maîtres.« Reçois la vérité de la bouche des prêtres ;« Witsnou, dit le Brachman, est l’être universel ;« D’une fleur qui flottait sur l’abîme éternel« Il engendra Brama ; Brama créa les ondes,« Et c’est du sein des eaux que sont nés tous les mondes.« À leur centre commun notre globe arrêté« Est par quatre éléphants dans le vide porté.« Le soleil loin de nous roule sous les étoiles« Qui de la nuit profonde embellissent les voiles ;« Et, d’une ombre soudaine enveloppant les cieux,« Un dragon quelquefois le dévore à nos yeux.« Sa sœur, encor plus loin, poursuivant sa carrière,« Arrondit par degrés et cache sa lumière.« Que de fois, dans le cours des siècles écoulés,« Les sages de Brama, sur nos tours assemblés,« L’œil toujours attaché sur la céleste voûte,« Ont vu l’astre du jour s’éteindre dans sa route !« Leur prophétique voix peut aux âges lointains« Prédire de ces corps les mouvements certains.« C’est peu, dans ce grand livre, où la flamme étincelle,« Ils lisent l’avenir à leurs ordres fidèle :« Brama leur révéla tous les secrets du sort ;« Ils commandent aux rois, à la terre, à la mort :« Le ciel leur est soumis ; et ces astres paisibles,« Des sévères destins confidents inflexibles ,« Pour eux, de la nature interrompant les lois,« De l’Olympe obscurci descendent à leur voix.« Viens-tu de la science apprendre le mystère ?« Le prêtre saint en est le seul dépositaire :« Obtiens que son esprit descende jusqu’à toi ;« Crois sans examiner : la science est la foi.« Sois soumis, il suffit : le front dans la poussière,« Que ta raison superbe attende la lumière,« Et que sur toi Brama la répande à grands flots. »Pontife, répondit le sage de Samos,Tu veux me commander, et ne veux pas m’instruire.Sans doute que du ciel la vérité doit luire ;Mais, si tu la comprends, de quel droit prétends-tuSubjuguer mon esprit sans l’avoir convaincu ?Le droit d’interroger les temps et la natureEst le plus beau présent fait à la créature ;L’honneur d’avoir ravi le céleste flambeauEst du génie humain le titre le plus beau.Non, le ciel, pour venger sa lumière empruntée,N’a jamais au Caucase enchaîné Prométhée :Le ciel n’est point jaloux de ces nobles succèsQui nous le font bénir, et qui sont ses bienfaits.Le crime est dans l’orgueil du prêtre qui l’outrage,Qui veut de ma raison m’interdire l’usage,Consacrer l’imposture, et, la foudre à la main,Le bandeau sur les yeux, guider le genre humain.Celui qui m’a créé pouvait aussi sans douteM’interdire ce bien qu’on veut que je redoute.Si ma faible raison n’est qu’un guide trompeur,Qui m’égare, a-t-il droit de punir mon erreur ?Il m’a dit : Sois doué d’une céleste flamme,Élève jusqu’à moi ta pensée et ton âme ;Sois libre pour choisir, et, dans ta liberté,Marche vers la justice et vers la vérité.J’obéis, et d’un cœur respectueux, sincère,Je cherche à le connaître, et j’aspire à lui plaire.Je viens des murs d’Athène aux rives de l’IndusConsulter la science, admirer les vertus,À la voix qui m’éclaire ouvrir un cœur facile.Vous qui faites trembler un vulgaire imbécile,Si vous voulez ma foi, dessiliez-moi les yeux :Je ne les ferme point à la clarté des cieux ;Mais le doute à l’erreur est encor préférable ;Laissez-moi ma raison, mon guide véritable :Ma foi n’est qu’à ce prix, et sur de tels sujetsLe sage ne commande et n’obéit jamais.S’éloignant à ces mots du prêtre dont l’audaceFait descendre du ciel l’erreur et la menace,Il dirige ses pas vers les fertiles bordsOù le Nil tous les ans épanche ses trésors.Là, par mille travaux, monuments du vieil âge,La savante Uranie a marqué son passage.L’ombre de l’obélisque élancé dans les cieuxDécroît, tourne, s’allonge, et montre l’heure aux yeux ;Le Bootès blanchit de ses clartés timidesLe front qu’à ses regards offrent les Pyramides ;Et, lorsque vers le nord le soleil ramenéVient toucher le tropique à son char incliné,Au pied même des tours qu’un ciel ardent éclaire,Le pâtre cherche en vain une ombre tutélaire :La flamme est sur sa tête, et dans ses cavitésSyène voit du jour descendre les clartés.Le sage a parcouru cette Égypte fécondeQue divisent les eaux du fleuve qui l’inonde ;Il arrête ses pas au temple de Memphis,Et sa voix de l’Aurore interroge le fils :« Ô Memnon, par ce jour que ramène ta mère,Aux vœux d’un étranger ouvre ton sanctuaire. »Il dit : la porte d’or a roulé sur ses gonds,La réponse du dieu sort des antres profonds :« La vérité réside en ce temple paisible,Elle est mystérieuse et non inaccessible ;Mais aux yeux des mortels son voile n’est levéQue pour une âme pure, un courage éprouvé ;Trop souvent elle a lui pour un cœur infidèle :Toi qui l’oses chercher, montre-toi digne d’elle ;Descends sous cette voûte, et viens, qui que tu sois,Recevoir la lumière une seconde fois. »La voix cesse, et déjà dans l’enceinte sacréeL’étranger sans pâlir s’avance. Dès l’entrée,S’opposent à ses pas des obstacles soudains :Un fleuve, il est franchi ; des feux, ils sont éteints ;La faim, la sombre nuit, l’effroi d’un long silence,Et le fer, tour-à-tour éprouvent sa constance.Des rites d’Orient imitateur pieux,D’une part de lui-même il fait hommage aux dieux ;Et lorsque de la nuit la reine redoutéeSept fois a ramené sa lumière empruntée,Aux mystères du ciel le néophyte admis,De ses mâles travaux reçoit enfin le prix.La science d’Hermès à ses yeux dévoilée,Les sept astres errants sous la voûte étoilée,La terre suspendue, et son globe lancéDans l’espace des cieux sur son pôle abaissé,Les mondes habités par des intelligences,Le soleil présidant à ces orbes immenses,La lune que sans lui ne verraient pas nos yeux,Le voilant quelquefois dans son cours glorieux,L’Égypte se levant sur ses humides plagesComme un vivant témoin du savoir des vieux âges,Et les siècles lointains guidés par ces flambeauxEntretenus par elle au milieu des tombeaux ;Voilà de quels objets la lumière inconnueDu sage initié vient étonner la vue ;Et des monstres hideux sur la pierre sculptésDéjà le sens pour lui n’a plus d’obscurités.La ville du soleil t’appelle en son enceinte,Pythagore ; introduit dans la demeure sainte,Regarde sur l’autel l’oiseau mystérieux,L’oiseau dont les couleurs resplendissent aux cieux,Présent qu’a fait au Nil l’odorante Arabie.Né sans père, il vit seul ; la mort lui rend la vie.Être pur et léger, c’est en vain qu’à ses yeuxLa terre vient offrir ses fruits délicieux ;Dédaignant des mortels la pâture grossière,Il s’abreuve aux rayons, source de la lumière :L’Olympe est son palais, l’éther son aliment ;Sur ses ailes de pourpre il plane incessamment,Part, s’éloigne, revient et règne dans l’espace.Quand l’hiver trois cents fois au printemps a fait place,L’oiseau, qui de ses jours sent le terme approcher,Vient à l’autel sacré confier son bûcher ;De myrrhe et d’aloès lui-même le compose :Sur ce lit de parfums enfin il se repose,Cherche d’un œil éteint la lumière du jour,Et son dernier adieu monte au divin séjour.C’en est fait ; mais du ciel un trait part, l’encens fume ;Dégagé tout-à-coup du feu qui le consume,Le phénix rajeuni, plus brillant et plus beau,S’élance du brasier qui devient son berceau,Et toute la nature, en le voyant paraître,Retrouve en lui le dieu qui s’éteint pour renaître.La ville d’Hélion sur son fertile bordDes cendres du bûcher recueille le trésor,Et l’Égypte salue avec des cris de joieL’astre resplendissant que le ciel lui renvoie.Pars, Pythagore, et va du phénix raniméRaconter la merveille au Céphise charmé.Bientôt, impatient d’illustrer sa patrie,Il portait la lumière à son île chérie ;Mais, ô de la sagesse inévitable sort !La persécution l’attendait sur ce bord.Proscrite dans Samos, méconnue, exilée,la science à Crotone est enfin consolée.Il y trouve un asile, et souvent dans ces lieuxNuma vient avec lui s’entretenir des cieux.Ces murs avec orgueil possèdent Pythagore ;Du titre du plus sage un oracle l’honore :Métaponte à genoux lui dresse des autels.Inconstante faveur des aveugles mortels !Un disciple a bravé le vulgaire stupide,Son imprudente voix dit que d’un cours rapideNotre terre se meut, et de l’astre du jour,Roulant sur elle-même, en un an fait le tour.C’en est assez : soudain le préjugé s’irrite,Les sens ont démenti la vérité proscrite :La secte est en horreur ; cherchant des bords lointains,Les sages ont aux flots confié leurs destins,Et du maître au tombeau la cendre profanéeChez ces peuples ingrats demeure abandonnée.Après les noirs frimas le printemps de retourSur l’Olympe embaumé fait lever ce beau jourOù les talents rivaux dans le cirque d’ÉléeDemandaient des lauriers à la Grèce assemblée.C’était là qu’Hésiode et le chantre d’HectorAvaient dit ces beaux vers qui nous charment encor,Qu’Œdipe de Sophocle éternisait la gloire.C’était là qu’aux récits du père de l’histoire,Les acclamations d’un peuple transportéAvaient prédit l’arrêt de la postérité,Et que, né pour atteindre à ces palmes heureuses,Thucydide versait des larmes généreuses.Muses, redites-moi quels sublimes accentsDes enfants de la Grèce enivrèrent les sens !La ville de Cadmus, de Pindare si fière,Opposait ce grand nom à l’Hellénie entière ;Pour la cinquième fois du laurier glorieuxLa couronne attendait son front victorieux :Une femme paraît, qu’Apollon même inspire ;Ses doigts harmonieux s’égarent sur sa lyre ;Et le chantre thébain, muet d’étonnement,Laisse tomber la sienne en son ravissement.Cette femme chantait les sphères immortelles,Les travaux de Titan et ses retours fidèles,La lumière et le feu sur les corps répandus,Tous les bienfaits du ciel jusqu’à nous descendus,Et cette âme incréée, invisible et féconde,Qui meut, soutient, anime et répare le monde.Transportés aux beaux jours du naissant univers,Admis dans l’Empyrée aux célestes concerts,Tous les Grecs, se levant à cette voix divine,Proclament le triomphe et le nom de Corine :Mais elle : « Retenez des transports trop flatteurs,« Hellènes ; si ma voix a su toucher vos cœurs,« Ce n’est point que Pindare ait en moi sa rivale :« Il chantait d’un mortel la palme triomphale ;« Je célébrais l’Olympe et ses rapides feux :« Son talent fut plus beau, mon sujet plus heureux :« Je rends ce noble prix au ciel qui me le donne. »Elle dit, et les Grecs consacrent sa couronneAu pied de cet autel qui brille au firmament ,Et qui des dieux jadis a reçu le serment.La gloire de Corine au ciel est confiée.Bientôt à d’autres jeux l’Élide est conviée :Près de l’Alphée assis, les peuples cette foisD’un sage aimé des dieux vont entendre la voix.Méton se lève et dit : « Élite de la Grèce,Ma main n’anime point la lyre enchanteresse ;Mais l’art ingénieux qui mesure le tempsPeut-être est digne aussi d’occuper vos instants.Des révolutions de la sphère éthéréeL’homme dut observer l’immuable durée ;Apollon et sa sœur, au même point des cieux,Ne viennent point finir leur cercle radieux.Diane moins constante, et pourtant régulière,Signalait chaque pas de sa vaste carrière ;En quatre fois sept jours, sa forme quatre foisChangeait, et dut régler la semaine et le mois ,Tandis que le soleil dispensait les annéesEt les saisons par lui tour-à-tour ramenées.Pour diviser le temps en espaces égauxCombien l’esprit de l’homme essaya de travaux !L’ombre silencieuse et l’onde fugitivePrêtèrent leur secours à la vue attentive.Entre leurs mouvements et les célestes corpsUn art industrieux sut trouver des rapports ;Grâce au cône léger qui laisse fuir le sable,Le temps devint visible et sa trace palpable,Et le rapide instant qui s’enfuit pour jamaisPut être apprécié par nos sens imparfaits. »« De l’orbe que Phébus parcourt à notre vue,Trois fois cent vingt degrés divisent l’étendue ;Mais sans cesse roulant sur son axe inclinéDans le cercle de feu qui lui fut ordonné,Il consume à franchir ses brillantes demeuresDouze mois et cinq jours prolongés de six heures .La déesse des nuits et le père des jours,Dans des cercles divers accomplissant leur cours.Nous dispensent des ans de longueur inégale :Mais, lorsque terminant sa marche triomphale,Phébus a dix-neuf fois de son char embraséEffleuré le Tropique à l’Auster opposé,Au même point du ciel, et la sœur et le frère,De leurs feux réunis remplissent l’hémisphère,Et réconciliés, mais pour quelques instants,Recommencent leur cours par un nouveau printemps.De cette période adoptez la durée ;Il est digne de vous, de la Grèce éclairée,En fixant pour jamais vos fêtes, vos travaux,De mettre enfin d’accord les deux astres rivaux. »Il a dit : tous les Grecs, d’un concert unanime,Applaudissent au vœu que sa voix leur exprime ;La science triomphe, et ce jour a portéLe cycle de Méton à la postérité.Eudoxe, ambitieux d’une pareille gloire,Du ciel, sans l’observer, osa tracer l’histoire ;Mais il sut recueillir chez des peuples lointainsSur les astres errants des calculs plus certains ;Il dessina la sphère, aida l’agriculture,Et de l’art des devins méprisa l’imposture.Voyageur courageux, cherchant un ciel nouveau,Pythéas vers le nord dirigea son vaisseau.Là du sommet glacé d’un mont HyperboréeIl observa des nuits l’importune durée,Et ces temps où Phébus, toujours à l’horizon,Ne fait qu’un jour sans nuit de toute une saison.De la docte Uranie expliquant les mystères,Ces sages la montraient sous ses formes austères.Elle illustra leurs noms, mais, par un nouveau choix,Du plus brillant génie elle emprunta la voix.Sur un mont escarpé dont le faîte domineLes vagues que Céos renvoie à Salamine,S’élève un temple antique à Pallas consacré.Là, le divin Platon, de sages entouré,Aux vents tumultueux, à la voix des abîmes,Mêlait la gravité de ses accents sublimes ;Il disait la sagesse enfantant l’univers,Et des mondes flottants les célestes concerts :Ces mondes animés par l’immortelle essence,Noble émanation de la toute-puissance.« La flamme, ajoutait-il, emporte dans les cieux,De l’aurore au couchant, les disques radieux,Tandis qu’appesantis par leur masse grossière,Roulent vers l’orient nos globes de poussière.Moi-même, par l’orgueil trop long-temps abusé,J’ai cru que notre terre, astre favorisé,Aux yeux de son auteur et plus noble et plus chère,Demeurait immobile au centre de la sphère.Mais de la vérité les oracles certainsOnt sous la loi commune abaissé nos destins.Un sage l’apporta d’Égypte en Italie,Et par un autre sage elle y fut accueillie.Premier législateur d’un peuple encor grossierQui fonde sur le Tibre un empire guerrier,Le disciple et l’ami de notre PythagoreEn reçut les secrets dont l’Égypte s’honore.Un temple par ses mains élevé dans ces lieux,À l’œil qui sait y lire offre l’ordre des cieux.Sa forme circulaire est l’emblème du monde ;Il s’ouvre à l’orient. Sous la voûte profonde,On voit Phébé, Cybèle, et Mercure, et Vénus,Mars sanglant, Jupiter et le fils d’Uranus ;Un autel est au centre, où, par un soin fidèle,Vesta nourrit sans cesse une flamme immortelle. »Il disait ; et les Grecs, dans ses discours vantés,Admiraient le talent plus que les vérités :L’éloquence brillait, mais la patrie ingrateApplaudissait Platon et condamnait Socrate :Peuple léger ! les arts conquis par tant d’effortsAvec la liberté s’exilent de tes bords.Tandis qu’au bruit lointain des vagues courroucéesPlaton donne l’essor à ses hautes pensées,Un prince, non content du trône paternel,Veut être conquérant, fondateur, immortel,Dieu : le voilà qui court asservir les rivagesOù dormait le trésor du savoir des vieux âges.Digne d’un tel dépôt, sur les peuples vaincusAristote a levé ses glorieux tributs ;De son rapide élève il absout la victoire ;Et l’Euphrate du ciel lui raconte l’histoire.Du Gange aux murs de Tyr le jeune conquérantA détruit, et fondé les villes en courant.Sur les sables du Nil s’élève Alexandrie :Les arts ont reconnu leur première patrie.C’est là qu’on voit bientôt les sages accourir,A l’ombre de la paix les sciences fleurir.Et naître sous les lois de l’heureux PtoléméeUne école nouvelle à l’étude animée.Un phare audacieux s’élance dans les airs ;De la chute du Nil au bord des flots amersL’Égypte est mesurée, et Syène l’antiqueS’étonne d’avoir vu reculer son tropique.Oh ! que d’illustres noms, que de nobles travauxTransmettra cette école à des siècles nouveaux !Euclide, Manéthon, le sage Ératosthène,Explorateur du Nil à sa source lointaine ;Conon, qui dans le ciel plaça ces beaux cheveuxOfferts par une reine à la mère des Jeux ;Et ce grand citoyen dont l’heureuse industrieFit servir la science à venger sa patrie,Archimède ! Au foyer d’un ardent appareil,Concentrés par son art, les rayons du soleilDéfendaient Syracuse, et dans la mer fumanteEmbrasaient des Romains la flotte menaçante.Sa main sous le cristal d’un globe ingénieuxA suspendu la terre et les astres des cieux ;Des ressorts animés l’invisible puissanceDans de justes rapports de temps et de distance,Autour de leur soleil, sur des orbes diversFait circuler les corps du petit univers ;Et sur l’ordre du ciel leur marche calculéeA révélé les lois de la sphère étoilée.Hipparque infatigable, et génie inventeur,Incline l’écliptique au plan de l’équateur ;Les triangles, par lui soumis à la mesure,De la sphère aplanie expriment la figure,Et tout le ciel lui dit, long-temps interrogé,« L’équinoxe s’avance et le pôle a changé. »Il entreprend (les dieux l’encourageaient sans doute)De dénombrer les feux de la céleste voûte ;Et mille astres par lui légués à l’avenirDes cieux alors connus fixent le souvenir.Du haut de cette tour où veille la scienceIl soumet au calcul la lente expérience ;Il demande au soleil quel espace effrayantSépare de nos yeux son disque flamboyant.Des astres inconstants il trace les orbites,Et du monde agrandi recule les limites.Du rivage africain chez le peuple de Mars,Sosigène, à la voix du premier des Césars,Sur un ordre meilleur vient réformer l’année,Dont Janus ouvrira la première journée.Combien d’heureux essais, de nouveaux instruments,Du génie inventif utiles monuments,Vont, de l’observateur aidant les doctes veilles,Révéler à ses yeux de brillantes merveilles !Les triangles qu’au ciel a tracés le compas,Reproduits sur la terre y mesurent nos pas :Sur les mers au pilote ils serviront de guide.Voyez-vous de Memphis l’altière pyramide ?Son immense contour, cent vingt fois mesuré,Du globe où nous marchons exprime le degré .Les révolutions de la sphère éclatante,Et tout ce qu’entrevit l’antiquité savante,Et les astres comptés, qu’à la voûte d’azurL’œil put voir rayonner sous le ciel le plus pur,Et tant d’heureux travaux si dignes de mémoire,D’un autre Ptolémée éternisent la gloire.« Quel pouvoir a, dit-il, suspendu dans les cieuxCes astres qui sans cesse y marchent à nos yeux ?Dans un ordre immuable ils poursuivent leur route,Au ciel qui les entraîne ils sont fixés sans doute ;Mais, sans voiler ces feux, quelques globes errantsTracent plus près de nous des orbes transparents,Et des cieux de cristal, que perce la lumière,Se recourbent sept fois sur la nature entière. »Tel fut dans l’Orient ce système inventé,Mélange de l’erreur et de la vérité.La main de son auteur le grava sur la pierreDu temple que Canope ouvrait à la prière ;Et long-temps l’étranger qui visitait ces lieuxSur ces murs éloquents lut l’histoire des cieux.Les siècles vont passer sur ces doctes ruines,Mais Rome jusqu’au Nil étendra ses rapines,Rome, toujours livrée aux durs travaux de Mars,Apporte l’esclavage et disperse les arts.La ville d’Alexandre a vu sa gloire éteinte,Les sages dès long-temps ont fui de son enceinte,Et des travaux par eux légués à l’avenirElle conserve à peine un vague souvenir.Il fut un monument, palais de la science,Qui des fils de Lagus dit la munificence.C’est là qu’incessamment se déroulaient aux yeuxLes écrits rassemblés par un zèle pieux ;Là du monde savant l’illustre colonie,Au papier confiait les trésors du génie.L’ambitieux César descendu sur ce bord,Embrase ses vaisseaux, assiégés dans le port,Et le feu dévorant sa flotte criminelleAtteint de ce palais la moitié la plus belle.Sept siècles écoulés, un Arabe, un Omar,Barbare imitateur de l’illustre César,Fanatique orgueilleux, insulte et met en cendreLe dépôt du savoir et les murs d’Alexandre.Un livre, un livre seul échappe à tous ces feux.Ô destin ! d’un Arabe il attire les yeux ;L’Almageste l’étonne, et son âme charméeSaisit, dévore, admire, explique Ptolémée.C’en est fait, son esprit n’aura plus de repos :Du maître après mille ans reprenant les travaux,La science lui doit une nouvelle vie.Ptolémée au tombeau sert encore Uranie,Comme si son destin était de ranimerLe flambeau qu’autrefois sa main sut allumer.
628 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’astronomie, Paris, FIRMIN DIDOT, FRÈRES, LIBRAIRES, 1830· numérisation wikisource.org· Sources