La Cléopédie, 1800
Les alpes
EN proie aux noirs chagrins, lassé du bruit du monde,Je portai sur les monts ma course vagabonde.Seul enfin, je foulais ce sol infréquentéOù l’homme devient libre et reprend sa fierté :Tranquille, assis au pied du géant des montagnes ;Je disais : Que de maux affligent ces campagnes !Alpes, recevez-moi dans vos flancs caverneux.Et je les mesurais d’un œil ambitieux.Par l’éternel hiver les neiges entasséesBlanchissent de ces monts les masses hérissées ;Les Aquilons, sortis de leurs antres lointains,Courbent avec effort les antiques sapins ;Et les ours, de ces rocs habitans solitaires,D’affreux rugissemens remplissent leurs repaires :Tandis qu’au pied des monts, sur le bord des ruisseaux,Un bosquet retentit du doux chant des oiseaux ;De la rose à l’œillet balancés sur leur tige,Au souffle du Zéphir, le papillon voltige ;Les suaves parfums qui s’exhalent des fleurs,Et de l’insecte ailé les brillantes couleurs,Font croire que Zéphir, dans la plaine émaillée,Disperse les débris d’une rose effeuillée.Mais mon cœur, à l’aspect de ce bord enchanté,Préfère de ces rocs la sublime âpreté :J’y monte ; sous mes pas les nuages s’abaissent ;Les hommes, les cités dans l’herbe disparaissent ;Mon sang est plus rapide et mon cœur plus altier ;J’embrasse d’un regard l’horizon tout entier.Un tube façonné par une main savanteDirige au loin ma vue et la rend plus perçante ;Un tube, non point tel que celui des combats,Ministre fulminant des horreurs du trépas ;Mais ce tuyau léger où la faible paupière,A travers le cristal, aperçoit la lumière ;Qui rapproche, agrandit, éclaire les objets,Et qu’Albion nous compte au rang de ses bienfaits.Que vois-je au loin ? des champs que la guerre désole.Par-tout la guerre ! Ici tout ravit et console.Sur ces monts entassés par l’orgueil des Titans,Sillonnés par les eaux et la foudre et le temps,Sur ce brillant amas de rochers et de glaces,De l’antique océan l’œil voit encor les traces.Là règne le Gothard : au sein de ce chaos,De son trône de neige, il voit ses fiers rivaux,Le pic de la Terreur et le mont des Orages,Lever leur front d’albâtre au-dessus des nuages,Et le roi des oiseaux, loin de tous ses sujets,Décrire un orbe immense autour de ces sommets.Le Gothard, des deux mers éternel tributaire,De deux urnes de marbre arrose au loin la terre.Vers l’étoile du nord l’une épanchant ses eauxAbreuve le Germain de vingt fleuves nouveaux ;De rochers en rochers la Reuss se précipite,Et le Rhin aux tyrans va marquer leur limite.L’autre vers le midi s’incline ; et le TésinEt la Tose féconde, échappés de son sein,Courent en flots d’argent sillonner l’Ausonie.Et toi, fier protecteur de mon Occitanie,Fleuve auguste, salut ; tes flots impétueuxDe ma rapide enfance ont vu les premiers jeux.Que j’aime à remonter à ta source lointaine !A tenter, à franchir d’une marche incertaineCet océan de glace et ce pont transparentD’où ton onde naissante échappe en murmurant !Là, seul, rêveur, assis sur les débris du monde,J’interroge le dieu qui préside à ton onde.Qui put bâtir ces monts ? seraient-ils éternels ?Quelle main divisa ces sommets fraternels ?Pourquoi cette contrée, où la terre engourdieNe veut plus d’habitans et repousse la vie ?O monts que l’océan submergea de ses flots !Qui de vous le premier s’éleva sur les eaux ?Qui retenait alors une mer sans rivages ?Fleuves, où courez-vous ? pourquoi tant de rayages ?Voulez-vous aplanir ces sommets orgueilleux,Ou que la mer grossie usurpe encor ces lieux ?Je vois les élémens, se disputant l’empire,Combattre pour créer, et créer pour détruire ;Qui leur fit du désordre une constante loi ?Rochers, glaces, torrens, parlez, répondez-moi.Le torren, et les monts, et la glace éternelleQui s’écoule toujours et toujours s’amoncelle,L’abîme, le désert, le rocher suspendu,Tout me répond : Adore, et reste confondu.Oui, j’adore, j’admire ; oui, ces grandes imagesMe révèlent un Dieu présent dans ses ouvrages :Mon altière raison, qui veut le concevoir,S’humilie, et mon cœur est fier de l’entrevoir.Voyez-vous ces ruisseaux, qui, vers les mers profondes,Portent incessamment le tribut de leurs ondes ?Ils fécondent nos champs : le soleil, sur les mers,Pompera les vapeurs pour épurer les airs :Les vents promèneront ces vapeurs sur nos têtes :L’écueil de ces rochers brisera les tempêtes :La neige blanchira ces sommets : les saisonsViendront durcir la glace et fondre les glaçons ;Et les fleuves toujours iront aux mers profondes,En semant les bienfaits, rendre ces mêmes ondes.O sublime harmonie ! ô miracle éternel !Vous proclamez le Dieu dont ces monts sont l’autel.C’est là, c’est sur ces monts que sa présence augusteD’un espoir consolant remplit l’âme du juste.C’est ici que le Barde, inspiré par les lieux,Entonne avec respect l’hymne religieux.Vous avez retenti de cette voix si pure,Qui fit du sang d’Abel entendre le murmure,Bois sacrés : maintenant, o regrets superflus !Vos échos sont muets, votre chantre n’est plus ;J’erre silencieux sous cette obscure voûte ;Tout me parle de lui ; je m’arrête, j’écoute :Beaux lieux, vallons charmans, harmonieux ruisseaux,Oui, ce son argentin qui conduit ces troupeaux,Cette nymphe qu’au bois mène la rêverie,Tout rappelle ses chants à mon âme attendrie.Puis-je voir ce beau lac sans penser à l’amant,Qui le premier vogua sur l’humide élément ?Tout parle de Gesner, et ces bois, et cette îleQu’enlacent de leurs bras la Limat et la Sile.Beaux lieux qu’il enchantait, montrez à mes regardsCe marbre qu’aux vertus ont consacré les arts.Eh quoi ! l’affreuse guerre a souillé ce rivage :Le bronze a retenti sur la tombe du sage ;Et la foudre a brisé, près du chantre d’Abel,Ce saule protecteur qui dut être immortel.Le soldat a foulé la cendre du poète.Non, ces restes sacrés ne sont point ta conquête,Tartare ; un seul combat a flétri tes exploits.Les peuples changeront et de mœurs, et de lois ;Les Alpes pourront voir, dans la suite des âges,Passer vingt conquérans sur leurs cimes sauvages ;Mais que sont ces héros pour la postérité ?Leurs exploits, leur victoire, et leur nom tant vanté,Tout périra : toi seul, enfant de l’harmoniePassant à l’avenir sur l’aile du Génie,Tu consoles le monde ; et ta gloire à jamaisDemeure inébranlable autant que ces sommets.
136 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cléopédie, ou La théorie des reputations en littérature, Paris, Charles POUGENS, Imprimeur_Libraire, 1800· numérisation hathitrust.org· Sources