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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Cléopédie, 1800· La Cléopédie Ou La théorie des réputations en littérature

Les coteries, les lectures

Pierre Daru· 236 vers

Cléon

Vous riez.

Philalète

Oui, d’un conte, enfant de la gaîté.

Cléon

Faux ou vrai, profitons de sa moralité :Louez, on vous loûra.

Philalète

Mais, dans cette peinture,Vous avez des auteurs fait la caricature.Tous n’ont pas de servante, et j’en connais plusieursQui savent écouter d’autres vers que les leurs.

Cléon

Prenez-y garde au moins : ce ton de bonhomiePeut bien être le fard de la coquetterie.Des respects des mortels Périandre jaloux,Pour que nous l’adorions se fait homme avec nous.Par la simplicité d’un dehors hypocrite,Il se fait pardonner l’excès de son mérite ;Et son modeste orgueil nous avertit tout bas,D’admirer un talent qui ne se montre pas.Cette bonté d’enfant, que le Grand-homme affecte,Loin de m’encourager, me devient fort suspecte ;Car l’auteur du Mondain, de bile si rempli,Voulait qu’on l’appelat le Bon-homme chez lui.

Philalète

C’est voir en misanthrope ; et d’ailleurs, dans la vie,Par-tout la politesse est de l’hypocrisie :Mais l’homme le plus franc, dans la société,Doit voiler ses défauts sous quelque aménité.J’ai vu de ces auteurs, dont on craint l’arrogance,Dépouiller, en entrant, leur gloire, leur science,Et simples, bons, polis, s’abaissant à des jeux,Parler de tout enfin, sans jamais parler d’eux.

Cléon

Et vous n’avez pas vu que, par ce doux manége,L’adroite vanité vous tend un nouveau piége ?Allez, homme crédule, allez, les yeux fermés,Vivre avec ces auteurs, l’un de l’autre charmés,Grands-hommes sans orgueil, et rivaux sans envie ;Vous n’aurez pas, je crois, nombreuse compagnie.Mais non, de leur exemple il vaut mieux profiter :Pour s’illustrer comme eux, il faut les imiter.Ils ont dit : Quoi ! toujours le stupide vulgaireS’avise de juger ce qu’il ne saurait faire !C’est un abus : changeons la mode, et désormaisPrévenons le public, et dictons ses arrêts.Aussitôt on a vu, par mainte sourde intrigue,Pour l’honneur de leurs vers se former une ligue,Où les auteurs se sont, d’une commune voix,A l’immortalité garanti tous leurs droits.La célèbre Doris, déjà dans son automne,Leur offre une maison que l’amour abandonne.Chez elle tout est grec. Chacun des beaux-esprits,Entre deux sphinx de bronze est mollement assis.Aspasie envirait cette élégance extrême.Tout est frais chez Doris, excepté Doris même ;Et Mondor, son ami, tient, pour être cité,La table où l’on signa ce bizarre traité.Dès ce temps le public, quand il juge d’avance,A vu plus d’une fois réformer sa sentence ;Et, dupe des auteurs qui siégent au bureau,Il croit être leur juge et n’est que leur écho.

Philalète

Vous vous moquez, je pense. En quoi ! la politiquePeut-elle maîtriser la volonté publique ?L’avez-vous oublié ? Nous avons vu dix rois,Contre nous, dans Pilnitz, conjurés à-la-fois.Pour changer nos destins, ils armaient leurs cohortes ;Leur foudre et leurs trésors venaient briser nos portes :Un peuple, un peuple seul se lève, et d’un coup d’œilFait fuir l’Europe entière et tomber leur orgueil.Cette comparaison est un peu magnifique.Raisonnons de sang-froid, et point de rhétorique.Le goût change aisément, s’il n’est point éclairé. –Ce peuple est invincible, et peut être égaré.Ce peuple de héros, triomphant dans la guerre,Quand il juge les arts, n’est plus que le vulgaire ;A son goût incertain s’il faut donner des lois,Un journal peut encor ce que n’ont pu vingt rois.Ce n’est pas, quand le goût siffle une comédie,Qu’on puisse y ramener le public, qu’elle ennuie,Ni qu’on fasse reprendre au lecteur attrapé,Un ouvrage dix fois de ses mains échappé ;Mais du moins, en criant au scandale,L’ouvrage protégé qu’a sifflé la cabale ;On trompe la province ; on ment à l’avenir,Et l’on fait croire aux sots qu’ils ont tort d’y dormir.Malheur à l’écrivain qui travaille en silence !Il faut, pour réussir, être prôné d’avance,Et paraître entouré de ses amis, tout prêtsA dicter du public ou casser les arrêts.Dans un salon brillant, un public bénévole,Payant pour applaudir, en donne sa parole.C’est là que les auteurs viennent ingénûmentFaire de leur estime un commerce innocent ;C’est là que d’un ami la douce complaisanceCaresse l’amour-propre, endort la conscience,Et prolonge pour eux ces rêves fortunésD’un auteur qui s’admire en ses vers nouveau-nés.Avez-vous quelquefois soupé chez Dorimène ?Vous avez, dès l’abord, pu distinguer sans peineDeux ou trois beaux-esprits qui tiennent seuls le dé.On juge aveuglément dès qu’ils ont décidé.Parlent-ils ? on admire, on redit leurs saillies,Et pour mieux les entendre on souffle les bougies.Ainsi, pour les joueurs et pour les beaux-esprits,Plus d’une académie est ouverte à Paris :A l’adresse, au hasard, on y doit sa fortune ;Le banquier s’enrichit de la perte commune ;Et, plus adroite encor, la dame du logis, ;Sans mettre rien au jeu, fait d’honnêtes profits.Voyez, quand Dorilas, auteur du haut parage,A laissé transpirer le titre d’un ouvrage,Comme il est caressé, cajolé, supplié,Pour confier un soir ses vers à l’amitié.Voyez comme sa muse, et modeste et coquette,Montre dans ses refus le faible du poète :Mais aux charmes d’Églé qui pourrait résister ?Églé peut tout sur lui : je la vois insister :Il lui baise la main ; il s’excuse, balance,Et se laisse porter, malgré sa répugnance,Jusque dans le fauteuil, où ce double flambeau,Sous un voile de gaze, éclaire bureau.Un silence parfait règne dans l’assemblée.Il lit enfin. Sa voix, avec art modulée,Imite les accords de ce luth qu’autrefoisViotti l’enchanteur animait sous ses doigts.Sans doute c’est ainsi qu’aux antres du Riphée,Les Thraces s’enivraient des doux accens d’Orphée,Ou qu’à la cour d’Auguste, un autre Orphée, en pleurs,Consolait une mère, en chantant ses douleurs.Dorilas, plus vanté que l’ami de Mécène,Veut enchanter aussi la Gour de Dorimène ;Debout dans le salon, il compte ses amisApprouvant chaque vers d’un geste ou d’un souris ;Leur main impatiente, et déjà toute prête,Ne peut, pour l’applaudir, attendre qu’il s’arrête.De ses vers qu’il chérit lecteur mélodieux,Il en fait retentir le nombre harmonieux.Son doigt d’un vers piquant vous marque la finesse ;Sur un autre plus faible il glisse avec adresse ;Et soudain, suspendant son débit enchanteur,D’un pompeux barbarisme il frappe l’auditeur.A ce mot imprévu, l’assemblée, en extase,Se lève, et l’interrompt au milieu de sa phrase.L’auteur, demi-confus d’attirer tous les yeux,S’incline avec respect ; d’un linge officieuxEssuie un front modeste, où la gloire rayonne ;Rougit, sous le mouchoir, de l’encens qu’on lui donne ;Tousse trois fois ; trois fois laisse recommencerLes mains de ses amis prompts à le caresser ;Et puis, pour adoucir sa poitrine altérée,Boit, à ce bruit flatteur, le verre d’eau sucrée.Quel succès, dites-moi, quel triomphe est plus doux ?Imitez Dorilas, et soupez avec nous.

Philalète

Non. Je ne sais outrer l’éloge ni le blâme.Poètes orgueilleux, une amie, une femme,Par un heureux instinct peut, mieux que vos pareils,Sans citer vos rhéteurs, vous donner des conseils.Qui joint un esprit juste avec un cœur sensible,Des ouvrages des arts est le juge infaillible.Ce laurier, que le goût promet aux bons écrits,Des mains de la beauté reçoit un nouveau prix.Qu’Églé, folle à vingt ans, étudie à quarante ;Il vaut mieux être encor bel-esprit qu’ignorante.Ces cercles où l’on parle et de prose et de vers,Aux yeux de la raison, valent ces tapis vertsOù l’ennui, l’avarice, égarent la sagesse,Enlaidissent Vénus, et même la vieillesse.Étrange aveuglement de votre esprit jaloux !Le siècle, à vous entendre, est indigne de vous ;Et pour vous admirer, quiconque veut s’instruire,Est blessé, par vos mains, des traits de la satire.Tel, qui n’est point admis dans ces cercles diserts,Les dédaigne, et tel autre y voit tout l’univers.Fuyons ce double excès. Chez des femmes jolies,Il est fort doux de voir les Muses accueillies :Mais respectez votre art ; ne vous abaissez pasAu rôle d’un bouffon admis dans un repas.On peut, de la beauté désirant le suffrage,Quand elle le permet, lui lire son ouvrage :Choisissez le moment ; d’un cercle peu nombreuxÉcartez le flatteur, le fat, le curieux ;Récitez sans emphase ; et si la politesse,D’un éloge pompeux comblait votre jeunesse,Courez vers Ariston, vers un austère ami,Chercher la vérité, qui n’est plus que chez lui.

Cléon

Je vous plains. Vous courez au-devant du supplice.C’est par orgueil ; un moine est fier de son cilice.Comme lui vous tendez à la perfection ;C’est avoir du public trop bonne opinion.Connaissez mieux le monde ; et, quoi que l’on en dise,Hasardez quelquefois une heureuse sottise.On flatte son égal, et non cet orgueilleuxDont la gloire importune éblouit tous les yeux.Vous aimez la critique : 0 jeune homme peu sage !En quel livre, vingt fois refait avec courage,Ne fondrait tout entier sous ses coups ennemis ?Tibère eut un lion mangé par les fourmis.Mais comment juge-t-on ? Chacun a son système,Et dans l’auteur qu’il vante il se vante lui-même.Bélise, divorcée, aime le sentiment.L’un vante un livre obscur pour paraître savant ;L’autre, qui se croit fin, cherche les épigrammes ;Le jeune et bel Atis, qui s’instruit près des dames,Me critique ; il devrait ajouter que Phrine,Sur la foi du docteur, m’a déjà condamné.Toujours seul contre tous, mais né pour contredire,Irus a déchiré Lisidor, qu’on admire :Lisidor, moins cinique, et plus accommodant,Dit, avec tout le monde, Irus est un pédant.C’est l’auteur que l’on juge et non pas son ouvrage ;Mais que Lise ou Cloé vous donne son suffrage,Vous voyez aussitôt un essaim de prôneurs,Sur votre front auguste appeler les honneurs :En vous tout est sacré ; pour vous leur encre coule,Et ne tarit non plus que la divine ampoule.Ne méprisez jamais, mon imprudent ami,Les flatteurs et les sots ; ils forment un parti :Pour plaire dans le monde, observez ses caprices ;Imitez ses travers et caressez ses vices.

Philalète

Qui, moi ? J’ai bien assez de mes propres défauts.

Cléon

Mille sots vous louront.

Philalète

Mais ce seront des sots.

Cléon

Ainsi votre Apollon, dans une paix profonde,Vivra pour ses amis.

Philalète

Ils sont pour moi le monde.

Cléon

Vous ne flatterez point les beaux-esprits du jour ?

Philalète

Je les estimerai sans leur faire ma cour.

Cléon

Vous n’irez point des grands cajoler la puissance ?

Philalète

J’aime moins leur faveur que mon indépendance.

Cléon

Et quel parti nombreux prônera vos écrits ?

Philalète

Aucun.

Cléon

On sifflera.

Philalète

J’en serai peu surpris ;Mais j’aurai conservé, moi, le droit de tout dire.

Cléon

Vous l’emploirez, sans doute, à faire une satire ?

Philalète

La satire toujours exagère le mal.J’aime la vérité.

Cléon

Vous ferez un journal ?

Philalète

J’aime la vérité, vous dis-je.

Cléon

Esprit sauvage,N’écrivez plus, voilà le parti le plus sage.

236 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cléopédie, ou La théorie des reputations en littérature, Paris, Charles POUGENS, Imprimeur_Libraire, 1800· numérisation hathitrust.org· Sources