La Cléopédie, 1800· La Cléopédie Ou La théorie des réputations en littérature
Prologue
C’est pour vous que j’écris, et poètes vulgaires ;Vous qu’un monde barbare oublie et ne lit guères,Vengez-vous, mes amis, de ce triste abandon.Sans faire un bon ouvrage on peut se faire un nom.Despréaux nous apprit à rimer avec peine :Moi, j’offre, à peu de frais, une gloire certaine :Je dirai par quel art un jeune homme prudent,Sans efforts, sans étude et presque sans talent,Peut, sur le double mont, en dépit d’Uranie,Ravir tout le laurier qui croît pour le Génie.C’est en vain qu’au Parnasse un scrupuleux auteur,Esclave des conseils d’un timide rhéteur,Polissant avec peine une œuvre poétique,Espère désarmer ou braver la critique :La critique est injuste ; et les auteurs parfaitsN’ont rien fait, s’ils n’ont su préparer leurs succès.Voyez, d’un siècle ingrat accusant la sottise,Mille auteurs imprimés demander qu’on les lise,Et mille autres vantés on ne sait trop pourquoi ;Tels que… Mais qui de vous ne les nomme avec moi ?Damon, qu’on a sifflé, dit son œuvre excellente :Maint sot a réussi ; demandez à Cléante :Le monde est ainsi fait ; bien ou mal il choisit.Moi je suis du parti des gens qu’on applaudit.N’allez pas, écoutant des craintes ridicules,A l’amour de la Gloire opposer des scrupules.Regardez l’univers, tout s’y fait au hasard ;La médiocrité règne de toute part.Tel s’éveille brillant d’une grandeur subite,Qui, dans son cœur surpris, cherche encor son mérite :C’est l’armure d’Achille ; Ajax en vain l’attendLe plus adroit l’emporte, et Thersyte y prétend.La Gloire du Génie est, dit-on, l’apanage ;Le Génie orgueilleux ne veut point de partage.,Vains mots : pour l’illustrer chacun reçut un nom.Pégase peut voler au sommet d’Hélicon ;Le coursier, qui l’atteint, sans le secours des ailes,A droit de s’abreuver aux sources immortelles.Ainsi, d’un faux scrupule à jamais délivrés,Du temple de la Gloire assiégez les degrés.J’entends un connaisseur dire d’un ton capable,Que lui seul à nos vers donne un succès durableQue la postérité nous verra par ses yeux.Moquez vous, mes amis, de ce juge orgueilleux.Eh ! que peuvent, hélas ! ces prétendus arbitres,Dont le monde conteste et le goût et les titres ;L’un de l’autre, à l’envi, réformant les arrêts,Et sujets, comme nous, à l’affront des sifflets ?Leur muse rend en vain, comme une autre Cassandre,Des oracles fâcheux, qu’on refuse d’entendre ;Et, tandis que leurs vers d’un public révoltéVont demander justice à la postérité,L’indocile public, dédaignant de les croire,Use de tous ses droits, et dispense la gloire.Méprisez donc leurs cris, modernes écrivains :Contens de plaire aux yeux de vos contemporains,Jouissez : n’allez point, par une sotte envie,Étendre vos désirs au-delà de la vie.J’use de mon trésor, quand je viens à penserQu’un arrière-neveu pourra le dépenser.Ainsi que tous les biens, la Gloire est viagère :Un jour on oublira les Pradons et Voltaire.La médiocrité suffit pour être heureux :Horace, nous l’a dit, Sachons borner nos vœux.Victime de Saturne, et non pas de Fulvie,L’orateur consulaire aurait perdu la vie,Et n’eût pas expié quarante ans de succès,Si d’un vers impuissant il eût frappé Verrès.Me préserve le ciel d’égaler ce grand homme,Quand sa voix foudroyait les ennemis de Rome !Mieux vaudrait avouer tous les vers de Damis ;Car, s’ils font peu d’honneur, ils font peu d’ennemis.Quel orateur content d’une gloire commune,A jamais de son sang arrosé la tribune ?Mais ce Grec généreux, qui vainquit tant de foisL’éloquence d’Eschine et les armes des rois ;Ce fils de forgeron, dont la voix souveraineFaisait trembler Philippe et régnait dans AthèneN’eût pas bu le poison, si, fidèle à Vulcain,Du marteau, de la lime, il eût armé sa main,Et qu’un père, étouffant sa vanité frivole,Ne l’eût point envoyé de sa forge à l’école.Voyez le Tasse, errant et couronné trop tard,Jeter sur son triomphe un stupide regard.Le chantre de Gama, de rivage en rivage,Proscrit, sa lyre en main, lutte contre l’orage,Et, nouvel Arion, par les flots respecté,Trouve à peine un asile au bord qu’il a chanté.Voyez fuir de Rousseau la muse octogénaire,Et Tartuffe exiler la cendre de Molière.Poètes imprudens, remerciez les Dieux,Qui vous ont épargné des dons si périlleux.Le Génie aux destins oppose un vain courage ;La Médiocrité se sauve du naufrage.Souple, adroite, subtile, aux dangers échappant,Elle vise à la palme, et l’atteint en rampant.N’allez point, conquérans du temple de Mémoire,Heurter d’un brusque effort aux portes de la Gloire :Gardez-vous de chercher, au péril de vos jours,Un pénible talent, qui vous fuira toujours :Tirez parti du vôtre ; à force de souplesses,Sachez mettre à profit les humaines faiblesses :Les hommes sont méchans, sots, crédules et vains ;Plaisez, par leurs défauts, à vos contemporains.Ah ! si vous étiez né dans cette classe illustre,Où Plutus aux talens ajoute un nouveau lustre,Vous n’auriez pas besoin d’écouter mes leçons,Et la Gloire elle-même irait chercher vos noms.On vit de Richelieu la Mirame applaudie ;Et maint sot, souscripteur de l’Encyclopédie,De l’hôtel de la Ferme, aller, avec orgueil,Parmi d’autres quarante occuper le fauteuil.J’avoûrai qu’aujourd’hui, plus modestes, plus sages,Les traitans au public montrent peu leurs ouvrages.Chacun sait ce qu’il vaut ; le monde va moins mal.Que ne suis-je pourtant fermier on cardinal !Malgré l’austérité de nos mœurs actuelles,J’aurais peut-être encor des complaisans fidèles ;Tous mes vers seraient beaux. Mais si les Dieux enfinOnt loin d’un si haut rang placé notre destin,Sachons nous consoler, et, d’un esprit docile,Nous frayer vers la Gloire une route facile.Que du Pinde à-la-fois cherchant tous les sentiers,Dépeuplant ses bosquets de myrthe et de lauriers,Un jeune ambitieux, de la gloire idolâtre,Occupe incessamment la presse et le théâtreNon moins fécond pour lui que pour cet univers,Chaque nouveau soleil fait éclore ses vers.Autant que la victoire, à nos drapeaux fidelle,Sa muse infatigable et rapide comme elle,Franchit le Rhin, le Tibre, et sur tous les héros,Lève un tribut de gloire en chantant leurs travaux.L’anecdote du jour lui fournit l’épigramme :Il prend sur chaque hymen le droit d’épithalame :C’est pour lui que Vestris forme de nouveaux pas :Contat va lui prêter un esprit qu’il n’a pas :Pour lui Grétry remonte une lyre touchante :Passez sur le Pont-neuf, c’est encor lui qu’on chante.Il ne laisse imprimer ni recueils, ni journaux,Sans attacher son nom à tous les faits nouveaux.Rapide conquérant de l’une et l’autre scène,Musique, prose, vers, tout est de son domaine.Il marche, il tombe, il court, va d’exploits en exploits ;Et, comme Dieu lui-même, est par-tout à-la-fois.L’imprudent ! gardez-vous de son étourderie.Avant d’en être digne, il excite l’envie :Il a trop de défauts pour braver les censeursEt trop de vanité pour trouver des prôneurs.J’imiterais plutôt cet auteur politique,Dont le talent douteux échappe à la critique ;Laissant vanter des vers qu’il n’a pas encor faits,Toujours mystérieux et n’imprimant jamais.De l’intrigue des cours il eut la confidence ;Des princes ont en vain marchandé son silence ;Mais il craint les poisons des monarques du Nord,Et l’on doit, pour le lire, attendre qu’il soit mort.Cependant il jouit ; le monde le cajole :D’autant plus admiré, qu’on le croit sur parole,Il peut trancher sur tout ; par-tout il est admis ;Et qui fait l’important se dit de ses amis.Ainsi plus d’un auteur s’illustra sans rien faire.L’esprit de bien des gens n’est que l’art de se taire,,Mais un pareil succès laisse quelques remords ;On en jouit bien moins au dedans qu’au dehors :Il faut, pour savourer cette gloire qu’on aime,Abuser le public et s’abuser soi-même.Heureux, cent fois heureux, l’auteur aimé du ciel,Qui croit nous distiller l’ambroisie et le miel,Qui s’endort dans l’ivresse où sa muse le plonge,Et qu’un monde indulgent berce de ce doux songe !Mais malheur à celui dont l’esprit inquietPrévoit toujours sa chute, et triomphe à regret ;Qui, sans cesse courbé sur ce qu’il vient d’écrire,N’en voit que les défauts, et vingt fois le déchire.Sa muse, condamnant soi-même et ses prôneurs,Ne sait pas, comme nous, voler de fleurs en fleurs.Du temple d’Hélicon rigoureux Janséniste,Il est de tous les fous l’espèce la plus triste.Amis, un goût sévère est un juge importun.Ce défaut, grâce au ciel, est chez nous peu commun.Il faut, des gens du monde imitant la prudence,Savoir faire, à propos, taire sa conscience.Que le choix du sujet invite le lecteur ;Qu’un art ingénieux fasse valoir l’auteur :Voilà tout le secret : mais ce ton didactiquePourrait décréditer ma sage rhétorique :Viens, muse ; en instruisant varions nos discours,Et d’un exemple utile appelons le secours.Amoureux de la Gloire, un jeune homme, naguère,Vint chercher à Paris le laurier littéraire.Du fond de sa province, il avait apportéSes vers, un peu d’accent, et beaucoup de fierté.Franche dans son orgueil, cette muse sauvage,De tout lâche artifice eût dédaigné l’usage.Vous savez qu’on n’a guère, avec de tels défauts,Ni des imitateurs, ni des amis bien chauds.Notre auteur, plus heureux, rencontre un ami sage,Et, sans être sifflé, risque un petit ouvrage.Ivre de son succès, il court le lendemainEmbrasser son ami, le journal à la main ;Le Mentor conseilla cette muse éventée :Écoutons ses avis ; j’écris sous sa dictée,
202 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cléopédie, ou La théorie des reputations en littérature, Paris, Charles POUGENS, Imprimeur_Libraire, 1800· numérisation hathitrust.org· Sources