La Cléopédie, 1800· La Cléopédie Ou La théorie des réputations en littérature
Dialogue
LES JOURNAUX, LES AFFICHES, LA FLATTERIE
Philalète
Sans mentir, la Décade est un livre charmant :
Cléon
Ah ! ah ! vous en parlez comme un auteur content.A-t-on, dans ce journal, d’une plume indulgente,De votre in-octavo recommandé la vente ;Et, par hasard, en poche auriez-vous cet extrait ?)Allons, point de façons, mon cher, me voilà prêt.Supprimez, avec moi, ces longs préliminaires,Que je connais un peu, comme tous nos confrères ;Et, d’un air composé, d’un ton modeste et doux,Vous-même lisez-moi le bien qu’on dit de vous.
Philalète
Non, je n’ai rien en poche ; et vous devez bien croireQue jamais…
Cléon
Faites mieux : dites-le de mémoire.Un journal porte un livre à la postérité :L’auteur prône, à son tour, celui qui l’a vanté ;C’est juste. Récitez tout ce qu’ont dit du votreQuatre ou cinq complaisans, sur la foi l’un de l’autresA vos demi-succès leurs efforts n’ont pas nui ;On a bien de la peine à percer aujourd’hui.Il faut, puisque la gloire est votre unique envie,Faire venir l’adresse au secours du Génie.
Philalète
Quand on aime la gloire, il faut la conquérir.Qui surprend un éloge est forcé d’en rougir.Loin de moi cette intrigue et tout petit manége !On méprise le nain que son pareil protége ;Mais l’homme libre et fier, dans ses travaux constans,Compte sur ses efforts, la critique et le temps.
Cléon
Fort bien : sincère ou non, j’aime cette morale,Quoiqu’en vers ampoulés votre muse l’étale.Quel auteur cependant n’éprouve un peu d’orgueil,Lorsqu’en se promenant, il lit, du coin de l’œil,Les placards affichés sous ce brillant portique,Où, parmi les romans, les bals, la politique,Son ouvrage annoncé figure avec honneurA côté de ce rob que nous vend Laffecteur ?Vous froncez le sourcil,
Philalète
Non, je vous abandonneCeux qu’atteint de ce trait votre gaîté bouffonne ;Ces rimeurs qu’un placard annonce à l’univers,Et qui, comme un décret, font proclamer leurs vers.Qui se fait afficher n’a pu se faire lire.Aux badauds attroupés un placard semble dire :« Dépêchez-vous, messieurs, et courez chez Meslant ;» Il n’en a pas pour tous. » Ou bien, d’un air dolent :« Passant, prenez pitié du destin des poètes,» Et, de grâce, au libraire allez payer mes dettes. »Quelle honte de voir, à côté de nos lois,A côté du récit des plus brillans exploits,Le nom d’un perruquier ou d’un auteur frivole,Plus vanté qu’un vainqueur de Fleurus ou d’Arcole !Qui peut être flatté d’afficher aujourd’huiSon honneur à côté de l’opprobre d’autrui ?L’un se plaint au public d’un soufflet qu’il avoue :Deux cuistres ignorés, se renvoyant la boue,En salissent nos murs : l’empirique effrontéCouvre de son placard Molière révolté :L’usure au triple front, affichant le scandale,Ose outrager les lois, le pauvre, la morale ;Et je m’attends à voir nos modernes Laïs,Afficher quelque jour leur demeure et leur prix.
Cléon
A quoi tend ce discours ? à quel propos, de grâce ?Ce tableau satirique est-il traduit d’Horace ?
Philalète
Non ; car quel âge a vu, dans sa perversité,Ce ridicule excès de sotte vanité ?
Cléon
Mais d’où vous vient enfin cet accès d’humeur noire ?Puisque vous écrivez, vous recherchez la gloire ;D’autres, en y courant, se trompent de chemin :Qu’importe ? Soyez juste ; et n’allez pas en vain,Lorsque tout à votre aise on vous permet d’écrire,Exiger que l’on n’ait des yeux que pour vous lire.Que n’avez-vous paru depuis quelque vingt ans ?On eût parlé de vous : c’était-là le bon temps.De l’abbé Fontenai la gazette timide,Grâce à la pension, encore plus aride,A peine, en huit grands jours, avait pour alimentLe renvoi d’un ministre, un mot du parlement,Ou le petit orgueil d’un noble de province,Trainé, pour mille écus, par les chevaux du prince :Mais en revanche alors, le Mercure et Fréron,Même en vous critiquant, vous auraient fait un nom :Le public, ennuyé d’une paix éternelle,Aimait au moins à voir les auteurs en querelle :Un petit bavardin, griffonné tous les jours,Répandait les bons mots, les vers, les calembourgs :Pour ne pas les savoir il n’était point d’excuses,Et nous lisions encor les Almanachs des Muses.Mais quand la Liberté, relevant ses drapeaux,Va réveiller Brutus dans la nuit des tombeaux ;Quand le Tibre, gonflé du sang de nos Alcides,L’Adige et l’Éridan, libres et plus rapides,Jusqu’aux sables du Nil, entraînent à-la-foisLes casques des héros et les sceptres des rois ;Quand la France commande au monde, à la victoireEt par tant de malheurs achète tant de gloire ;Parmi tous ces débris, ces trônes renversés,Ces crimes, ces exploits, l’un par l’autre effacés,Et tous ces noms fameux que la Gloire répète,Pensez-vous que pour vous elle ait une trompette ?Faut-il, pour vous garder un coin du Moniteur,Faire brusquer un siége ou taire un orateur ?Non, non : quand, chaque soir, de ses presses rapides,Le mensonge imprimé sort en feuilles humides,Diversement ému, chacun d’un œil ardentCherche, sur ce papier, l’article qu’il attend.L’orateur des cafés, dont l’esprit prophétiqueAu Sarmate enchaîné rend son audace antique,Retrouve tous ses plans dans les traités divers,Et, la carte à la main, partage l’univers ;Ou, de Paris, guidant nos soldats vers l’Euphrate,Les nourrit de la manne, et débarque à Surate.Sous le chaume rustique, un vieillard vertueuxDe ses jeunes enfans fait suspendre les jeux,Et, d’un double cristal aidant sa faible vue,Lit les exploits d’un fils à son épouse émue.Sur son comptoir avare, un usurier ingratCalcule, en souriant, les pertes de l’état ;Et le triste rentier, que la faim décolore,Demande si demain il doit dîner encore.Pensez-vous que, parmi tant d’intérêts divers,Un seul de ces lecteurs cherche vos petits vers ?Quittez plutôt vous-même un espoir trop crédule :Ou si rien ne guérit la fièvre qui vous brûle ;Si, malgré notre humeur, affrontant nos mépris,Vous voulez nous forcer à lire vos écrits ;Sachez du moins, sachez, en politique habile,Donner à votre muse un protecteur utile.Il faut à votre gloire intéresser les grands.Louez-les : à leur tour ils louront vos talens ;Et quand l’austérité d’une vertu rigideLeur ferait dédaigner un éloge sordide,Vous verriez les flatteurs, toujours ingénieux,Sans estimer vos vers, les citer devant eux ;Ou dans un coin, vantant les doux fruits de vos veilles,En chatouiller de loin leurs superbes oreilles.
Philalète
Qui ? moi ! que je m’abaisse à ces lâches détours !Que ma muse, si fière, apprenne l’art des cours !Que j’aille, corrupteur des mœurs de ma patrie,Relever les autels qu’ornait l’idolâtrie !Non. Le vrai magistrat, chez les Républicains,Doit remettre un pouvoir qu’il reçut de leurs mains ;Qu’il rentre parmi nous, et que sa conscienceDans le bonheur public trouve sa récompense.Secondons leurs efforts ; plaignons ces magistratsD’être assiégés toujours de flatteurs et d’ingrats :Excusons leurs erreurs ; comme nous ils sont hommes :Respectons leur pouvoir ; mais sachons qui nous sommes.Est-ce au fier nourrisson des neuf savantes Sœurs,D’aller encourager et grossir les flatteurs ?Si son vers immortel parvient au dernier âgeQue la postérité confirme son suffrage.Songez combien de grands, qui se virent bénir,Craindraient de comparaître aux yeux de l’avenir.Chantons la Liberté, les lois, les arts, la gloire ;Des bienfaiteurs du monde illustrons la mémoire ;Sous la pourpre et la bure adorons les vertus :On peut louer un grand ; mais quand il ne l’est plus.
Cléon
Soit : j’aime ce ton noble, et de votre méthodePuissiez-vous seulement faire venir la mode !Je vous comprends : je vois, sous ces beaux sentimens,Que votre muse craint de risquer son encens ;Et qu’un flatteur gagé peut un jour voir la sienne,Avec le protecteur, s’embarquer pour Caïenne.Vous êtes plus prudent : eh bien ! ne louez pas :Mais, puisque la franchise a pour vous tant d’appas,Sachez mettre à profit cette vertu rigide.Plus d’un chemin, dit Pope, à la gloire nous guideJe vous réponds au moins de la célébrité ;Et c’est beaucoup déjà que de se voir cité.Trop libre pour ramper, assez franc pour médire,Menacez l’univers du fouet de la satire :Sifflant les sots écrits et censurant les mœurs,Faites rire le monde et pâlir les auteurs.
Philalète
Cléon
D’aiguiser votre style :Il faut se faire lire, et c’est le difficile,Ce siècle philosophe aime assez peu les vers :Pour réveiller son goût, frondez tous ses travers.
Philalète
Ses travers ? à quoi bon ? Vain censeur de notre âge ;Je passerais pour fou, sans le rendre plus sage ;Et j’aurais, en semant d’inutiles bons mots,Contre l’horreur publique échangé mon repos.
Cléon
Ah ! que ne parliez-vous ? il fallait me le dire.Vous voulez vivre en paix ? eh ! cessez donc d’écrire,Poètes, magistrats, artistes ou guerriers,Jamais impunément n’ont conquis les lauriers ;Eh ! quel temps, quel pays a donc vu, je vous prie,Gloire, paix et bonheur, marcher de compagnie ?
187 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La cléopédie, ou La théorie des reputations en littérature, Paris, Charles POUGENS, Imprimeur_Libraire, 1800· numérisation hathitrust.org· Sources